Interview de M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à Public sénat le 18 juin 2020, sur la politique agricole face à l'épidémie de Covid-19.

Texte intégral

ORIANE MANCINI
Notre invité politique ce matin, c'est Didier GUILLAUME. Bonjour.

DIDIER GUILLAUME
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup d'être avec nous, on est ravi de vous recevoir. Ministre de l'Agriculture et de l'alimentation, vous êtes avec nous pendant vingt minutes pour une interview en partenariat avec la presse quotidienne régionale représentée par Sébastien COURATIN de l'Echo Républicain. Bonjour Sébastien.

SEBASTIEN COURATIN
Bonjour.

ORIANE MANCINI
On va parler bien sûr longuement de vos dossiers, Didier GUILLAUME, mais d'abord quelques questions d'actualité et cette montée des violences, des tensions. On le voit dans plusieurs villes avec de nombreux événements Est-ce que pour vous, Didier GUILLAUME, la République est en train de se fracturer ?

DIDIER GUILLAUME
La République est solide, elle l'a toujours été, et les femmes et les hommes qui la composent seront toujours au poste. On est le 18 juin aujourd'hui. L'appel du général de GAULLE, ça a été cela. C'est de dire : levez-vous, ne vous laissez pas asservir, ne vous laissez pas… Alors c'était les nazis, aujourd'hui ça peut être le communautarisme de séparatistes, ça peut être les indigénistes, demain c'est la violence. Pourquoi la République tient ? Elle tient parce qu'elle est forte et elle tiendra si l'ensemble de ses composantes tiennent. Aujourd'hui cette République, on a vu des images à Dijon, on a vu des images place des Invalides hier sur la manifestation des soignants. Je ne mets pas cela sur le même plan. D'un côté ce sont des communautés, il faut lutter contre le communautarisme, contre le séparatisme. Le président de la République l'a dit : la France n'effacera aucun symbole, n'effacera aucune trace de son Histoire. Le maréchal PETAIN est un héros de la Guerre de 14, c'est un traître à la France dans la guerre de 39-45 mais il est dans les livres d'Histoire. Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? C'est comme cela. Et lorsque l'on voit la manifestation des soignants, et lorsque l'on voit notamment cette image qui a frappé tout le monde : cette infirmière qui envoie des pierres contre la police, qui fait des doigts d'honneur et qui se fait arrêter on dit : ah, la pauvre ! Eh bien pauvre, elle n'avait pas à attaquer la police. Donc c'est pour ça que la République aujourd'hui elle peut se fracturer s'il y a des individus en son sein qui la fracturent au niveau des races, au niveau des combats communautaires, au niveau de l'opposition. Mais ce que je veux affirmer, c'est que la République est solide. Le président de la République est à la barre et nous ne laisserons pas ceux, les sécessionnistes, nous ne laisserons pas celles et ceux qui veulent que nos institutions s'écroulent. C'est cela qui existe dans certaines catégories de la vie politique, dans certains mouvements, de certains séditieux. Et de l'autre côté je comprends le malaise, le malaise des soignants, le malaise dans les hôpitaux, les femmes et les hommes qui souffrent. Après cette crise, il peut y avoir des milliers, des dizaines de milliers de chômeurs en plus. Il faut tenir, répondre à l'urgence sociale et répondre à l'urgence sécuritaire.

ORIANE MANCINI
Est-ce que pour vous il y a une tentative de certains de vos opposants politiques de faire de la récupération autour de ce qui se passe actuellement ?

DIDIER GUILLAUME
Mais évidemment, on le voit tous les jours. Il suffit d'écouter vos émissions et d'écouter la radio, de lire les journaux. Tous les jours il y a des tentatives de récupération.

ORIANE MANCINI
De la part de qui ?

DIDIER GUILLAUME
De toutes les oppositions. Parce qu'aujourd'hui que se passe-t-il ? S'il n'y avait pas eu cette crise du Covid, nous serions le premier pays européen à avoir baissé le chômage autant, à avoir baissé la dette, à avoir baissé les impôts. Ça, c'est des réalités. A avoir créé des centaines de milliers d'emplois industriels. C'est ça qui se passait, le gouvernement allait dans la direction…

ORIANE MANCINI
Et pour vous, vous mettez toutes les oppositions dans le même sac ?

DIDIER GUILLAUME
Non. Je ne veux pas comme ça, balancer à tout va. Moi je veux rassembler et apaiser. Donc rassembler et apaiser, ce n'est pas tirer des balles. Mais ce que je veux dire en tout cas, c'est que l'apaisement ne doit pas effacer la force. Moi je souhaite que l'on apaise le climat social, je souhaite qu'on apaise le climat dans certains quartiers notamment à Dijon, et je veux rendre hommage à la police, aux forces de sécurité. Mais enfin, ce n'est pas parce que deux communautés se réunissent la nuit dans la cour de la mosquée pour dire « halte au feu » qu'on va effacer tout cela. C'est comme le petit qui vole un bonbon et qui dit après « je m'excuse ». Non ! Bien sûr il faut s'excuser, mais il doit y avoir des sanctions. Ça ne s'arrête pas en deux communautés qui disent stop. Non. La République est forte, elle doit passer.

ORIANE MANCINI
Encore deux questions d'actualité, notamment cette phrase de Manuel VALLS. On rappelle que vous venez du Parti socialiste, vous avez été le directeur de campagne de Manuel VALLS lors de la primaire et dans Valeurs Actuelles Manuel VALLS dit : la lutte des classes disparaît au profit de la guerre entre races. Est-ce que vous êtes d'accord avec cette phrase ?

DIDIER GUILLAUME
Mais Manuel VALLS est toujours dans ce qu'il a indiqué dans sa ligne politique, dans la force de ce qui a fait son ancrage à Evry dans l'Essonne. Qu'est-ce que nous constatons aujourd'hui ? C'est que la lutte des classes, elle doit être encore là. Aujourd'hui il y a des pauvres, les Gilets jaunes nous l'ont montré et qu'a fait le gouvernement ? Lorsque le président de la République augmente la prime d'activité, lorsque le gouvernement fait en sorte qu'il y ait plus de gens au travail protégé, libéré ? Nous travaillons pour faire en sorte que les classes ne s'opposent pas, qu'il n'y ait pas des riches d'un côté et des pauvres qui sont laissés pour compte. Et il faut encore plus regarder cela, parce qu'il y a encore trop de personnes fragiles dans notre pays. Mais parallèlement lorsqu'on regarde Dijon, lorsque l'on regarde la situation des manifestations d'Adama TRAORE, qu'est-ce qui se passe ? Ces gens-là sont des séditieux. Ces gens-là veulent péter la République, veulent la faire tomber. Ces gens-là veulent mettre à mal nos institutions. Quand on attaque la police, on attaque la République.

ORIANE MANCINI
Donc MNV a raison d'employer ces mots ?

DIDIER GUILLAUME
Je ne sais pas si c'est ces mots qu'il faut employer parce qu'ils ont pu choquer. Mais moi je pense qu'il a raison…

ORIANE MANCINI
Ils vous ont choqué ou pas ?

DIDIER GUILLAUME
Non, ils ne m'ont pas choqué. Il a raison dans ce qu'il dit. Aujourd'hui il y a plusieurs combats à mener. Ce n'est pas les uns remplacent les autres. C'est d'un côté il faut faire l'apaisement social, et de l'autre côté il faut faire l'apaisement républicain. Mais l'apaisement, ça ne veut pas dire : nous laissons faire les choses. L'apaisement c'est la rigueur, c'est la droiture. Dans la République il y a des droits et des devoirs. Moi c'est quelque chose sur lequel je me bats depuis des années. Le Premier ministre l'a dit hier aux questions d'actualité au gouvernement au Sénat : les droits et les devoirs. Chaque citoyen a sûrement des droits et la France est un pays de droit. Mais nos concitoyens ont aussi des devoirs et nous ne laisserons jamais une catégorie de la population vouloir prendre le pas sur l'autre. La République sera toujours plus forte.

ORIANE MANCINI
La porte-parole du gouvernement Sibeth NDIAYE suggère de rouvrir de manière apaisée et constructive le débat autour des statistiques ethniques. Est-ce que pour vous c'est un débat qu'il faut rouvrir ?

DIDIER GUILLAUME
Je pense que débat et apaisé sur ce sujet, c'est antinomique. Il ne peut pas y avoir de débat apaisé malheureusement. Je ne pense pas qu'il faille ouvrir ce débat maintenant. Maintenant il faut que nous soyons fermes sur ce que nous sommes. La République française, elle est une et indivisible. Elle n'est pas composée de communautés. D'ailleurs moi je vomis, j'ai trouvé honteux de comparer l'assassinat de Tom FLOYD, de FLOYD…

ORIANE MANCINI
De George FLOYD.

DIDIER GUILLAUME
George FLOYD, pardon, aux Etats-Unis et ce qui se passe en France. Ce n'est pas la même chose et la police française, ce n'est pas la police américaine, et la France n'est pas un pays communautariste, et je lutterai toujours contre toutes les communautés. Et quoi qu'il se passe, il faudra défendre les forces de sécurité parce qu'enfin, lorsque dans certains quartiers parfois c'est un peu chaud, qui se fait caillasser ? Qui se fait tirer dessus ? C'est la police. Ce n'est pas la police qui tire sur les délinquants, c'est les délinquants qui tirent sur la police. Qu'est-ce que l'on a vu à Dijon l'autre soir ? C'est des bandes armées, des communautés qui étaient l'une face à l'autre. Ce n'est pas acceptable.

ORIANE MANCINI
Donc clairement vous ne partagez pas l'avis de Sibeth NDIAYE : pas de réouverture du débat sur les statistiques ethniques.

DIDIER GUILLAUME
Je ne pense pas que ce soit le moment de le faire.

ORIANE MANCINI
Allez, on va passer à vos dossiers avec Sébastien.

SEBASTIEN COURATIN
Les dossiers agricoles donc. Quelle place pour l'agriculture dans la relance post-Covid ?

DIDIER GUILLAUME
C'est la place numéro un, la place numéro un évidemment. Bien sûr que l'économie et le social est la priorité. Evidemment, vous avez raison monsieur, de penser cela. Il faut que nous créions encore des emplois, mais l'alimentation c'est la règle numéro un. Pourquoi ça ne s'est pas si mal passé que ça dans cette crise ? C'est les gens ont pu manger. Nous avions peur mi-mars que la chaîne alimentaire ne tienne pas. Nous avions peur qu'il y ait des ruptures. D'ailleurs j'ai pu comprendre, moi, la peur, l'angoisse de certains de nos concitoyens qui se sont rués dans les grandes surfaces pour acheter du papier toilette, pour acheter des pâtes, du riz, des pâtes à tartiner etc. Ils avaient peur de manquer, c'est un réflexe. Et pourtant c'est des jeunes, ce n'est pas comme ma grand-mère qui avait connu la guerre. C'est des jeunes qui n'ont pas connu le manque mais ils avaient peur de manquer, et la chaîne alimentaire elle a tenu. Et donc moi ce que je veux dire, c'est que cette deuxième ligne autant les producteurs agricoles que les transformateurs, que les distributeurs elle a tenu et ça a permis de faire manger les Français. Et pendant cette crise, les Français se sont aperçus qu'ils pouvaient redécouvrir les produits de l'agriculture, que ces produits étaient bons. Alors oui effectivement, la chaîne alimentaire, l'agriculture, l'alimentation doit être au coeur de la relance parce que la souveraineté alimentaire est au coeur des orientations du président de la République.

SEBASTIEN COURATIN
Quelles filières ont été le plus touchées pour relancer ? Est-ce que vous souhaitez un plan de relance global ou travailler filière par filière ?

DIDIER GUILLAUME
Alors nous avons travaillé à la réponse filière par filière. D'abord le gouvernement a mis en place des mesures transversales qui ont été prises aussi pour les entreprises agricoles. Toutes les exploitations agricoles pouvaient avoir recours au chômage partiel, au fonds de solidarité etc. Mais lorsqu'on travaille dans le vivant, le chômage partiel ça n'existe pas. Lorsqu'on travaille dans des vergers, dans des champs, dans une vigne on ne peut pas mettre les gens au chômage partiel parce que la nature, elle continue. Donc nous avons regardé ce qu'il en était. Nous avons demandé à l'Union européenne de nous aider. Elle l'a fait sur la pêche, elle l'a fait avec des possibilités sur les produits lactés et sur la viande et le gouvernement a mis lui-même des mesures. Nous avons travaillé beaucoup avec les filières parce que la relance, elle est économique et notamment sur l'horticulture. L'horticulture, les pépiniéristes, les fleuristes ont fermé parce que les magasins étaient fermés donc nous avons beaucoup aidé.

ORIANE MANCINI
Vous avez annoncé un plan de 25 millions pour cette filière agricole.

DIDIER GUILLAUME
Oui. De 25 millions pour financer le retrait de… Ils ont dû jeter les fleurs, jeter des plants, jeter tout cela.

ORIANE MANCINI
Donc c'est filière par filière mais quel est l'enveloppe globale ? Est-ce que vous avez une enveloppe globale ?

DIDIER GUILLAUME
Non, il n'y a pas d'enveloppe globale parce que l'enveloppe globale, elle est énorme dans la mesure où toutes les mesures qui ont été apportées au niveau transversal, je ne peux pas le dire. Mais moi ma réponse, elle est par exemple sur la filière viticole qui a été là encore vraiment touchée par des taxes américaines, touchée par la fermeture des hôtels et des restaurants. Nous mettons des mesures très, très fortes sur la bière, sur le cidre, sur l'horticulture je le disais, sur la pomme de terre. On ne va pas toutes les faire mais…

ORIANE MANCINI
Non, on ne va pas toutes les faire mais vous garantissez que toutes les filières seront aidées.

DIDIER GUILLAUME
Oui. Je garantis que toutes les filières sont aidées. Nous avons, je crois, bouclé le plan. Certaines filières, les choses sont terminées définitivement. Pour d'autres ce n'est pas encore le cas, pour la viticulture notamment parce que nous allons regarder les choses. Mais il faut absolument que, même s'il y aura des difficultés, que la conséquence du Covid ce ne soit pas l'arrêt de la production agricole, parce que la production agricole c'est la production alimentaire.

ORIANE MANCINI
Un mot sur une question qui s'est beaucoup posée pendant cette crise sanitaire, c'est la question des assurances. Est-ce que vous appelez les assurances à intégrer le risque sanitaire dans la prise de risque ?

DIDIER GUILLAUME
Alors je sais que c'est très compliqué, ce n'est pas à moi de dire cela. Je ne peux pas répondre à toutes les questions parce que ça dépend de Bercy et de et de Bruno LE MAIRE mais effectivement des demandes ont été faites. Il faut que les assurances jouent le jeu. Une assurance, ce n'est pas uniquement si j'ai besoin de rien. C'est aussi si j'ai besoin de quelque chose. Vous savez, je suis en train de travailler. Nous allons mettre en place une assurance récolte pour l'agriculture. Aujourd'hui il y a tellement d'aléas climatiques, il y a tellement de dérèglements climatiques : il peut y avoir de la grêle, il peut y avoir des inondations, il peut y avoir de la sécheresse. Aujourd'hui l'Etat ne peut plus subvenir à tout cela. Il faut qu'il y ait une assurance qui soit généralisée…

ORIANE MANCINI
Qui n'existait pas cette assurance agricole ?

DIDIER GUILLAUME
Non. Nous allons la mettre en place. Une assurance généralisée, mutualisée. Je peux vous le dire ce matin ici même sur votre plateau, c'est la première fois que je l'évoque vraiment très officiellement : je souhaite que d'ici la fin de l'année cela soit en place pour sécuriser, que ce soit un filet de sécurité pour les agriculteurs et pour les producteurs.

SEBASTIEN COURATIN
Vous avez évoqué les vendanges, c'est une des grosses échéances avec la récolte des fruits d'été. Est-ce qu'il y aura assez de saisonniers pour pourvoir à tous les besoins ?

DIDIER GUILLAUME
Alors la question que vous posez, elle est fondamentale. On s'aperçoit que nous sommes dans un pays où nous avons besoin de beaucoup de main-d'oeuvre pour l'agriculture. Ça, c'est le cas de tous. Lorsqu'on fait des fruits, des vendanges qui durent quelques semaines, il faut des travailleurs saisonniers. Mais en France nous avons besoin, comme d'autres pays, comme en Allemagne, de travailleurs saisonniers étrangers parce que nous n'avons pas la main-d'oeuvre en France. Nous avons beaucoup de chômeurs, nous n'avons pas cette main-d'oeuvre formée, donc il y a de la main-d'oeuvre qui vient du Maghreb, qui vient d'Espagne, qui vient du Portugal et qui vient des pays de l'Est, de Roumanie et de Bulgarie. Avec la fermeture des frontières, ç'a été un vrai problème. C'est pour ça que j'avais lancé l'appel à l'armée de l'ombre et que 15 000 Français sont allés aider à la cueillette. Mais à la cueillette : les métiers de l'agriculture sont des métiers techniques. C'est pour ça que nous les formons dans nos lycées techniques. Donc pour l'instant, il a manqué des travailleurs saisonniers. Avec la réouverture des frontières, avec les guides de bonnes pratiques que nous avons mis en place, les travailleurs saisonniers étrangers hors Maghreb, hors Afrique bien sûr mais au niveau européen vont pouvoir venir. Nous avons mis en place des guides pour l'accueil, pour le logement parce qu'effectivement les distanciations, elles devront encore être là et je pense que nous ne manquerons pas de travailleurs saisonniers qui viendront de l'étranger, mais cela dans la relance globale que vous évoquiez, monsieur, tout à l'heure, ça devra être un des points essentiels. Est-ce qu'il faut vraiment beaucoup encore de travailleurs saisonniers ? Ou est-ce qu'on ne peut pas, en formant des jeunes ou des moins jeunes, avoir des travailleurs saisonniers français ?

SEBASTIEN COURATIN
Alors justement toujours en parlant de travailleurs saisonniers, deux cas de clusters de Covid-19 ont été identifiés dans le sud de la France parmi les travailleurs saisonniers. Comment ça se fait et comment faire pour que ça ne se reproduise pas ?

DIDIER GUILLAUME
Alors comment faire pour que ça ne se reproduise pas ? C'est la prévention. Comment ça se fait ? Mais c'est tout simple. Lorsque vous avez une concentration de personnes à un même endroit, tout le monde le dit, on sait que ça peut produire des clusters. Il y en a eu deux, on les a traités. On met en place la distanciation, on met en place des quarantaines, du suivi, du test etc. Nous avons considéré que lorsqu'il y a un cas de Covid dans un secteur, on va tester tous ceux qui sont là dans l'entreprise ou autres, dans un abattoir, pour faire en sorte que l'on vérifie tout cela. Donc comment faire en sorte que ça ne se reproduise pas ? C'est en mettant vraiment en place les mesures, les gestes barrières qui peuvent ralentir effectivement le fonctionnement économique mais qui sont le gage de la sécurité. Si nous ne faisons pas ça, c'est foutu. Donc effectivement, nous avons ces deux clusters qui sont en train de s'améliorer mais il peut y en avoir d'autres. Je ne le nie pas du tout. La transparence, nous la faisons totale.

ORIANE MANCINI
Emmanuel MACRON dans son discours a beaucoup parlé de souveraineté. Est-ce que la France a les moyens d'être indépendante alimentairement parlant ?

DIDIER GUILLAUME
Non, la France n'a pas les moyens et je pense que ce ne serait pas une bonne chose. On a encore besoin d'échanges, la France ne sera jamais indépendante dans toutes les productions. Par contre, indépendance alimentaire ça ne veut pas dire souveraineté alimentaire. L'indépendance alimentaire, aujourd'hui nous pouvons nourrir l'ensemble des Français mais pas qu'avec des produits français et c'est bien normal. Par contre ce que nous souhaitons, c'est la souveraineté alimentaire. Est-ce qu'il y a des secteurs dans lequel nous disons que ça, on ne peut pas le déléguer à d'autres. Le président de la République l'a évoqué sur la souveraineté économique.

ORIANE MANCINI
Il l'a évoqué sur la santé aussi. Il faut l'évoquer pour l'agriculture ?

DIDIER GUILLAUME
On l'a vu sur la santé, évidemment ça a été criant et la presse s'en est fait l'écho comme les citoyens. Il faut le faire sur l'agriculture. C'est pour ça que nous allons lancer à la rentrée une grande conférence sur la souveraineté alimentaire, déjà pour savoir exactement ce que ça veut dire. Parce que tout le monde parle de relocalisation locale, nationale, européenne. Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est ce que l'on met derrière ? Et puis une fois que nous allons avancer sur cette souveraineté alimentaire, nous allons dire quelles sont les priorités, les priorités sur lesquelles la France doit être totalement souveraine. Et je prends un exemple : par exemple sur les protéines végétales. Aujourd'hui nous importons depuis des années des tourteaux de soja d'Amérique qui sont d'Outre-Atlantique, qui sont OGM pour nourrir le bétail. Nous avons pris la décision, le président de la République nous a demandé que nous ayons totalement la souveraineté sur les protéines végétales. C'est-à-dire qu'il va falloir planter de la protéine végétale afin d'être totalement, pour le coup là, autonome.

ORIANE MANCINI
Vous parlez d'une grande conférence à la rentrée. La rentrée c'est septembre ?

DIDIER GUILLAUME
Eh bien la rentrée septembre, oui. En France, la rentrée c'est la rentrée des classes, que ce soit en octobre ou en novembre mais en automne. A l'automne bien sûr.

ORIANE MANCINI
On précise, on précise. Et conférence avec qui ?

DIDIER GUILLAUME
Nous voulons travailler avec nos voisins européens parce que la souveraineté alimentaire, elle ne peut pas se faire pays par pays. Nous devons la travailler pays par pays mais elle doit se faire à l'échelle européenne et c'est à l'échelle européenne que nous regarderons comment nous pouvons avancer. Vous savez, on a eu beaucoup de débats sur les traités internationaux, sur les traités de libre-échange comme disent les opposants, notamment le CETA avec le Canada pendant le Covid avec le Mexique. Et quand nous échangeons, nous mettons tout dans l'échange et nous mettons de l'alimentation, de l'agriculture face à des voitures. Ce n'est plus possible. Le président de la République l'a bien souligné : il faut qu'il y ait une exception agricole, une exception alimentaire. On n'échange pas de l'agriculture et de l'alimentation avec des voitures, des fusées ou des avions. L'agriculture, l'alimentation doit faire partie de notre souveraineté totale et le patriotisme alimentaire que j'évoque depuis longtemps, je pense qu'il est absolument essentiel. Nous devons avoir des actes de patriotisme. Le patriotisme pour le pays, il est important ; le patriotisme pour l'alimentation, il l'est aussi.

ORIANE MANCINI
Et justement on va en parler de ce manger français, mais conférence en septembre avec vos homologues européens.

DIDIER GUILLAUME
Enfin, septembre-octobre. On ne sait pas les dates.

ORIANE MANCINI
Avec vos homologues européens.

DIDIER GUILLAUME
Oui.

ORIANE MANCINI
On va parler du manger français justement, Sébastien.

SEBASTIEN COURATIN
Tout à fait. Donc le patriotisme alimentaire, comment promouvoir le manger français quand on voit que les produits qui viennent de France sont souvent beaucoup plus chers que ceux qui viennent d'Europe ?

ORIANE MANCINI
Et on va le voir sur cette infographie qui a été sortie par Le Parisien ce week-end avec les produits… On le voit, c'est vrai, que c'est plus cher de manger des produits français que de manger des produits qui viennent d'ailleurs.

DIDIER GUILLAUME
Alors, ce sujet, il faut vraiment le prendre à bras le corps, c'est ce que je veux mettre sur la table à l'automne, à la rentrée, avec l'ensemble des partenaires, il y aura évidemment les associations, les ONG et les consommateurs. Parce que si on veut manger des fraises en mars, les fraises françaises elles seront plus chères que les fraises espagnoles, évidemment, parce que des fraises espagnoles qui viennent d'Andalousie, sont dans des grandes serres etc., de façon industrielle, ce n'est pas notre cas. Mais la vraie question qu'il faut, les citoyens sont libres de faire ce qu'ils veulent, devons-nous manger des produits « contre-saisonnales » ? Devons-nous manger des tomates en février, devons-nous manger des fraises en mars ? Alors si nous répondons, comme c'est mon cas, non, alors ce n'est pas plus cher, parce que nous produirons des fraises dans cette période-là, des tomates au printemps et les choses iront mieux. Est-ce que les produits français sont plus chers que les produits espagnols ou que les produits… ? Oui ils sont plus chers. Ils sont plus chers que les produits allemands. Pourquoi ? Tout simplement parce que les Allemands utilisent beaucoup de travailleurs détachés, ce qui n'est pas le cas en France, ils sont plus chers que les produits espagnols, parce que l'organisation espagnole est différente. C'est pour ça que cette conférence, elle doit être européenne. L'ensemble des Etats membres de l'Union européenne ont intérêt à l'harmonisation sociale, l'harmonisation fiscale, l'harmonisation économique. Alors oui, ça coûte un peu plus cher de manger français, mais ça crée de l'emploi, ça crée de l'économie, et nos produits sont excellents au goût. Vous mangez un fruit qui vient d'ailleurs et un fruit qui vient de chez nous, voilà. Et puis il faut penser, dans la souveraineté, à ce que seront demain les cultures que nous devrons favoriser par rapport à d'autres. Nous ne serons jamais compétitifs avec les pays qui viennent de loin, sur la l'agriculture de masse nous pouvons être compétitifs.

ORIANE MANCINI
Mais, vous parlez de solution européenne. Est-ce qu'il peut aussi y avoir des solutions franco-françaises ? Est-ce qu'il faut alléger les coûts de production, baisser les charges pour les agriculteurs, encore ?

DIDIER GUILLAUME
Mais c'est déjà fait. C'est déjà fait. Aujourd'hui les travailleurs saisonniers en France, lorsqu'on ramasse des fruits, lorsqu'on on va faire les vendanges, il y a ce qu'on appelle le T.O.D.E, les baisses des taxes pour travailleurs saisonniers. La main-d'oeuvre, elle est très très basse en France, ce qui manque peut-être c'est la productivité, c'est la compétitivité, c'est le rendement, c'est voir comment nous faisons, comment nous organisons tout cela. Donc oui…

ORIANE MANCINI
Et là-dessus, est-ce que vous pouvez travailler avec la grande- distribution, pour accroître les productions françaises ?

DIDIER GUILLAUME
Mais bien sûr. Parce que la grande distribution, je veux vraiment les saluer, ils ont joué le jeu terriblement pendant cette crise. Vous savez, d'abord, quand on parlait de la deuxième ligne, les femmes et les hommes qui sont hôtesses de caisse, haute de caisse, qui mettent dans les, ces gens-là sont des héros, parce que s'ils avaient lâché, les gens ne s'approvisionnaient plus. Mais après, lorsque pour Pâques j'ai lancé un appel en disant : il faut que l'agneau pascal plutôt que l'agneau néo-zélandais soit vendu, eh bien les grandes surfaces s'y sont mises, 100 %, vous m'entendez bien, 100 % des animaux abattus en France ont été vendus. C'était pareil sur l'asperge, c'était pareil sur la fraise, c'était pareil sur d'autres produits. Donc les grandes surfaces jouent le jeu.

ORIANE MANCINI
Alors, elles ont beaucoup joué le jeu pendant le confinement, est-ce que ça va durer ?

DIDIER GUILLAUME
Mais je pense que ça va durer, parce que vous savez, les consommateurs ont envie de manger français, ont envie de traçabilité. Il n'y a jamais eu autant d'attrait pour les circuits courts, le clic & collect, comme on dit en patois français, la vente à la ferme. Eh bien il faut continuer cela, et nous devons travailler quotidiennement avec la chaîne d'alimentation, et vraiment ce que je veux mettre en place. Cette chaîne alimentaire elle a tenue, parce que la chaîne alimentaire était soutenue. Je répondais cela hier au Sénat. Mais la chaîne alimentaire elle doit continuer à travailler ensemble, d'amont en aval. Les producteurs ont continué à travailler, à travailler dur. Vous savez, quand on travaille dans un abattoir, quand on travaille dans une entreprise agroalimentaire, quand on travaille dans les coopératives agricoles de transformation, c'est parfois pas simple. Et ils étaient là, ils étaient là, ils ont tenu, et les Français peuvent être fiers d'avoir cette deuxième ligne.

ORIANE MANCINI
Allez, deux questions pour terminer Sébastien.

SEBASTIEN COURATIN
Un ours a été tué par balle en Ariège ces derniers jours. L'Etat a décidé de porter plainte. Qu'en pensez-vous ?

DIDIER GUILLAUME
Je n'en pense rien d'autre que cela, c'est un drame. Les espèces protégées ne doivent pas être abattues comme cela. L'Etat a porté plainte, la préfète fait son travail et nous suivons évidemment les choses…

ORIANE MANCINI
Mais on sent quand même une exaspération des agriculteurs sur place.

DIDIER GUILLAUME
Oui, parce que tout cela est très clivant. Là encore il y a des éleveurs dont les troupeaux se font attaquer etc., donc c'est très clivant. Là encore il faut l'apaisement. Il faut assumer le fait que la biodiversité elle est indispensable. On ne va pas éradiquer les ours comme on ne va pas éradiquer des loups. On ne doit pas se raconter d'histoires, mais la cohabitation elle doit se faire. Et la cohabitation entre l'éleveur et le prédateur, elle doit se faire.

SEBASTIEN COURATIN
Il y a une ONG qui propose une récompense pour celui qui trouverait le ou les responsables. C'est une dérive ?

DIDIER GUILLAUME
Moi je ne trouve ça pas bien, parce que c'est Wanted comme au Far West. Non. Et moi je crois en la justice, en la gendarmerie, la préfète fait son travail très bien, elle va continuer.

ORIANE MANCINI
Et dernière question, Sébastien.

SEBASTIEN COURATIN
Oui, je voulais évoquer avec vous un sujet plus local, c'est le cas de la sucrerie de Toury, donc de la filière betteravière, qui va fermer à la fin du mois de juin, faute de repreneur, avec des licenciements à la clé. Pourtant, paradoxalement pendant la crise sanitaire, les salariés ont participé à la lutte contre le Covid, en produisant de l'alcool qui a servi à alimenter les chaînes de production de gel hydro-alcoolique, ils ont participé à l'effort de guerre et ils vont quand même être licenciés. Est-ce que ce n'est pas absurde, pour ne pas dire injuste ?

DIDIER GUILLAUME
Mais c'est injuste, c'est toujours injuste quand une entreprise ferme, qu'il y a des licenciements. Le problème du sucre, on n'a plus le temps peut-être de l'évoquer là, c'est un problème mondial, les cours du sucre ont beaucoup baissé, parce que les quotas sucriers sont terminés. Il faut une réorganisation, c'est très compliqué. En France il y a cette réorganisation, je suis ça depuis longtemps. La semaine prochaine, je fais une réunion spécifique sur la sucrerie de Toury, avec les élus locaux, enfin avec les responsables politiques, avec l'entreprise, la coopérative qui gère cela. Nous allons essayer d'avancer. Il n'y a pas de problème particulier pour les betteraviers, ceux qui ramassent les betteraves pour faire du sucre, parce que dans le bassin ils pourront trouver du travail, mais il y a un problème pour les salariés de l'entreprise, et nous allons essayer…

ORIANE MANCINI
Avancer de quelle manière ?

DIDIER GUILLAUME
Tout ce que nous pourrons faire pour éviter les licenciements, nous le ferons, et je vais essayer de favoriser, nous travaillons avec Bruno LE MAIRE, toutes les solutions de reprise de cette sucrerie, parce que comme vous l'avez très bien dit, pendant la crise du Covid, ils ont fabriqué du gel hydro-alcoolique.

SEBASTIEN COURATIN
C'est une piste de diversification quand même.

DIDIER GUILLAUME
Bien sûr. Mais enfin, bon voilà, je ne sais pas si on utilisera toujours autant de gel hydro-alcoolique demain, je rappelle que les gestes barrières sont essentiels, mais je vais tout mettre en oeuvre pour que ce site ne sombre pas et qu'il n'y ait pas des centaines d'emplois.

ORIANE MANCINI
Et ce sera le mot de la fin.

DIDIER GUILLAUME
De supprimer, pardon.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup.

DIDIER GUILLAUME
Merci.

ORIANE MANCINI
Merci Didier GUILLAUME d'avoir été avec nous. Merci Sébastien. Demain à votre Didier GUILLAUME ce sera à votre collègue, Marc FESNEAU, le ministre chargé des Relations avec le Parlement. Merci d'avoir été avec nous Didier GUILLAUME.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 juin 2020