Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à Europe 1 le 9 juillet 2020, sur la polémique autour de la nomination de Gérald Darmanin comme ministre l'intérieur, la récession économique, la reprise de la consommation des ménages et la relance économique.

Texte intégral

ANISSA HADDADI
Pierre de VILNO, vous recevez ce matin le Ministre de l'Economie, des Finances et de la Relance Bruno LE MAIRE.

PIERRE DE VILNO
Et qui désormais englobe aussi le budget, ce qui fait de lui le Maître des Comptes publics. Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Pierre de VILNO.

PIERRE DE VILNO
Un mot d'abord sur l'équipe gouvernementale. Deux ministres particulièrement sont sous les feux des projecteurs. L'un était votre colocataire à Bercy, l'autre était avocat. Vous entendez, vous comprenez les polémiques ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je ne comprends pas les polémiques sur quelque sujet que ce soit. Je ne comprends pas la polémique sur Gérald DARMANIN qui a droit à la présomption d'innocence, qui a été un grand ministre des Comptes publics et qui sera un grand ministre de l'Intérieur. Je ne comprends pas davantage la politique sur Monsieur DUPOND-MORETTI qui sera aussi un grand Garde des Sceaux. Nous avons une équipe qui est totalement au travail, qui est, comme le Premier ministre l'a indiqué, un gouvernement de combat et un gouvernement paritaire profondément attaché à l'égalité entre les femmes et les hommes. Et croyez-moi, ce sera un des thèmes, cette égalité entre les femmes et les hommes pour laquelle je me bats depuis trois ans que je suis Ministre de l'Economie et des Finances, de notre relance. La relance doit aussi inclure l'égalité femmes-hommes.

PIERRE DE VILNO
Mais alors la relance justement, parlons-en, vous allez la conduire. Elle se présente comment ? Par où prend le problème ?

BRUNO LE MAIRE
On prend le problème par un chiffre qui est très simple, c'est-à-dire l'effondrement de la croissance française à cause de la crise du Coronavirus. Moins 11 % de récession prévu pour l'année 2020, c'est le chiffre le plus grave depuis qu'il existe des comptes nationaux en France et d'ailleurs depuis 1948.

PIERRE DE VILNO
L'INSEE dit moins 9.

BRUNO LE MAIRE
Oui, tant mieux.

PIERRE DE VILNO
Qui a le bon chiffre ?

BRUNO LE MAIRE
Tant mieux. Moi je garde le chiffre de moins 11 % pour 2020. Nous avons effectivement de bonnes indications sur la consommation des ménages. La consommation des ménages est tenue, nous avons des recettes de TVA qui sont moins dégradées que prévu, donc tout ça ce sont des nouvelles qui sont positives. Enfin malgré tout, nous avons une récession qui est la plus grave depuis 1948 et une crise économique qui est comparable à celle de 1929. Je pense qu'il ne faut pas minorer la gravité de la situation économique. Tant mieux s'il y a des bonnes nouvelles qui valident notre stratégie. Je dis depuis plusieurs mois que la priorité absolue, c'est d'abord sauver notre outil économique. On est intervenu massivement pour le sauver. En deuxième lieu, d'intervenir sur des secteurs qui sont les plus menacés. L'aéronautique parce que le transport aérien s'est effondré, l'industrie automobile, l'hôtellerie, les cafés, la restauration, la culture, le tourisme. Donc c'est tout ce qui va être décidé en juillet avec des mesures de soutien massif pour ces secteurs. Et ensuite, et je pense que nous avons été sages de prendre un peu de temps pour voir comment la situation économique se dessinait, un plan de relance qui sera annoncée par le président de la République. Et on voit bien que le problème français ce n'est pas la consommation des ménages, ce n'est pas la demande : elle se tient ; le vrai problème de la France c'est la qualité de la production française. C'est un problème d'offre, c'est comment est-ce qu'on soutient nos entreprises pour qu'elles produisent des produits qui ont plus de valeur, plus d'investissement, plus d'innovation et qui nous permettent donc parce que ce seront de meilleurs produits, de relocaliser notre production en France. C'est ça le problème stratégique français.

PIERRE DE VILNO
Mais c'est toute une transformation de plusieurs secteurs.

BRUNO LE MAIRE
Exactement. Et c'est pour ça, je vais vous dire, que je suis résolument optimiste et volontariste. Cette crise peut nous permettre d'accélérer la transformation économique dont le président de la République m'avait confié la responsabilité il y a maintenant plus de trois ans. Nous pouvons faire une transformation profonde de notre modèle économique pour avoir un modèle plus compétitif et surtout plus durable. La relance nous permettra d'accélérer cette transformation et d'avoir des entreprises qui auront de meilleurs produits et des produits plus décarbonés, plus verts, plus respectueux de l'environnement. J'aborde donc cette relance avec beaucoup d'enthousiasme parce que je pense qu'elle peut être une chance pour notre pays.

PIERRE DE VILNO
Mais Bruno LE MAIRE, à chaque transformation, à chaque mutation il y a la crainte des licenciements. Ils sont massifs. Vous avez annoncé en Commission des finances à l'Assemblée qu'il y aurait 800 000 chômeurs supplémentaires. Quelles sont vos prévisions ? Est-ce qu'elles sont toujours aussi pessimistes ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne change aucune des prévisions que j'ai eu l'occasion de faire depuis plusieurs semaines. Moins 11 % de récession pour 2020, sans doute 800 000 demandeurs d'emploi en plus. Donc c'est pour nous la priorité absolue avec Elisabeth BORNE d'accompagner ces personnes et de faire le maximum pour préserver les emplois, mais nous nous donnons deux ans pour qu'au bout de deux ans la France ait retrouvé toute sa puissance économique, que nous ayons recréé des emplois et qu'au bout du compte, je veux le dire aux Français, nous aurons un modèle économique qui sera plus efficace et plus respectueux de l'environnement. Prenez l'exemple de l'industrie automobile, nous allons pouvoir relocaliser des productions. RENAULT a décidé de relocaliser la production de son moteur électrique de Chine en France. C'est l'exemple de ces technologies que nous allons maîtriser.

PIERRE DE VILNO
En baissant les impôts de production notamment.

BRUNO LE MAIRE
Et qui nous permettront au bout du compte de mieux respecter l'environnement. Ce que nous allons faire sur l'hydrogène - hier j'ai participé à l'Alliance pour l'hydrogène européenne, nous y travaillons avec Peter ALTMAIER, mon homologue allemand - nous allons dans le plan de relance investir massivement sur la recherche et la production d'hydrogène en France qui peut être la nouvelle énergie qui succédera à l'électricité.

PIERRE DE VILNO
Surtout sur les poids lourds.

BRUNO LE MAIRE
Sur les poids lourds, sur les trains. Donc il y a au bout du compte la possibilité pour la France de rester une grande puissance économique et une puissance décarbonée.

PIERRE DE VILNO
Mais c'est ce que vous dites et vous êtes au coeur de ce processus, Bruno LE MAIRE, concilier l'économie et l'écologie. Quand on voit l'exemple qui nous est apparu hier soir tard sur l'abandon du CENTER PARCS de PIERRE ET VACANCES à Roybon, est-ce qu'on arrive à concilier l'écologie et l'économie ? C'était un projet à hauteur de 400 millions d'euros, il y avait 700 emplois qui auraient pu être produits.

BRUNO LE MAIRE
Certains veulent opposer transformation écologique et performance économique. Ils ont tort.

PIERRE DE VILNO
Certains ?

BRUNO LE MAIRE
Ils ont totalement tort. Je pense au contraire que l'accélération de la transformation écologique, l'accélération de la lutte contre le réchauffement climatique créera de nouveaux emplois et fera la compétitivité du modèle économique français.

PIERRE DE VILNO
Comment ?

BRUNO LE MAIRE
Et ce sera au coeur de notre relance. L'hydrogène, prenez cet exemple-là. Ça va demander des ingénieurs, ça va demander de la recherche, ça va demander de l'investissement dans de nouvelles capacités de production d'électricité. Tout ça, ce sont des emplois. Le véhicule électrique, ce sont des emplois. Quand nous investissons un milliard cinq sur la recherche aéronautique pour sauver des milliers d'emplois d'ingénieur chez AIRBUS, chez THALES, chez SAFRAN. Ça nous permettra d'avoir au bout du compte un avion 0 carbone en 2035. C'est à la fois enthousiasmant sur le plan industriel et c'est créateur d'emplois. Alors oui, les phases de transition sont difficiles. Oui, il y a beaucoup d'inquiétudes. Moi je pense aux ouvriers qui travaillent dans le secteur du diesel, qui sont de chez BOSCH par exemple à Rodez et qui se disent : qu'est-ce qu'on va devenir ? Je pense à tous les salariés de la vallée de l'Arve qui travaillent dans le décolletage et qui font des pièces métalliques pour des moteurs thermiques et qui disent : dans le moteur électrique, il y a beaucoup moins de pièces métalliques. Je comprends leurs inquiétudes mais notre responsabilité à nous, Etat, c'est justement d'accompagner cette transformation. Ce n'est pas de la refuser et de rester claquemuré dans un vieux modèle du XXème siècle. C'est accélérer la transformation vers un modèle plus performant du point de vue écologique et qui crée des emplois.

PIERRE DE VILNO
La réforme des retraites, Bruno LE MAIRE, Emmanuel MACRON la veut vite. Jean CASTEX fait remarquer une chose : le déficit des rejets des régimes de retraite qui devait être de 4 milliards l'est en fait de 30. Comment est-ce qu'on va trouver les ressources ?

BRUNO LE MAIRE
Le président de la République a eu l'occasion de dire qu'il allait falloir…

PIERRE DE VILNO
Qu'il fallait se poser la question.

BRUNO LE MAIRE
Se poser la question du travail et de travailler plus. Le Premier ministre a indiqué très clairement qu'il n'était pas question de laisser de côté la réforme des retraites. Et moi je vous dis que le rétablissement des Finances publiques doit faire partie sur le long terme de la stratégie économique française. Le premier temps, c'est celui de la résistance aux chocs nous avons tenu bon et l'économie française a tenu bon grâce à l'Etat. Le deuxième temps, c'est celui de la relance. Nous y sommes. Et je peux vous dire que nous allons mettre tout ce qui est nécessaire pour que la relance soit efficace et verte. Et puis viendra un troisième temps où il faudra rétablir les Finances publiques. On le fera par la croissance bien entendu, par le retour de la croissance, mais aussi par la réduction de certaines dépenses publiques et par la capacité à travailler davantage, c'est-à-dire qu'un plus grand nombre de Français travaillent, puissent participer à la création de richesses. Le tout c'est de respecter ce calendrier.

PIERRE DE VILNO
Allongement de durée de cotisation ?

BRUNO LE MAIRE
Ça, ça fait partie des discussions que le Premier ministre a menées.

PIERRE DE VILNO
C'est sur la table ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne suis pas responsable. Je dis simplement que notre stratégie doit être claire pour les Français, résister d'abord, relancer ensuite, rétablir des comptes publics au bout de plusieurs mois voire de deux ans. Tout ça ne peut pas se faire dans le même temps. Ce serait une erreur d'appuyer sur le frein et sur l'accélérateur en même temps.

PIERRE DE VILNO
Bruno LE MAIRE, question importante. Quelle est la position du gouvernement sur HUAWEI ? Le géant chinois fait des pubs pleine page en disant : nous contribuons à l'économie française avec la 5G ; nous assurons la couverture des réseaux téléphoniques. Que dites-vous alors que HUAWEI est banni par exemple aux Etats-Unis ?

BRUNO LE MAIRE
Nous ne faisons aucune discrimination sur les producteurs de téléphonie que ce soit de la 4G, que ce soit de la 5. Aucune discrimination. HUAWEI fournit déjà des équipements pour BOUYGUES et pour SFR donc il n'y a aucune discrimination. Simplement la 5G change beaucoup de choses parce que c'est un dispositif plus complexe où les opérations et les informations peuvent être centralisées sur chacun des pylônes. Donc il peut y avoir un risque d'indépendance, de sécurité plus important qu'avec la 4G. Il est normal que la France défende son indépendance, sa sécurité et sa souveraineté, et c'est au regard de ces critères que nous prendrons nos décisions. Mais nous n'avons jamais fait et nous continuerons à ne pas faire de discrimination vis-à-vis des industriels de la 5G.

PIERRE DE VILNO
Dernière question Bruno LE MAIRE. Le Coronavirus est toujours là, certains Français l'ont peut-être oublié, certains Français veulent peut-être l'oublier, et pourtant les autorités sanitaires alertent une fois de plus. Est-ce qu'on pourrait reconfiner ? Est-ce qu'on pourrait reconfiner peut-être dans une hypothèse plus globale au niveau national ? Est-ce que ça vous fait peur pour l'économie aussi, pas que pour des questions sanitaires ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne suis pas là pour avoir peur. Je suis là au contraire pour relancer notre économie et donner confiance aux Français dans leurs capacités qui sont immenses. Simplement la sécurité sanitaire, elle passe avant tout.

PIERRE DE VILNO
Et si le virus revient ?

BRUNO LE MAIRE
Si le virus revient, le Premier ministre l'a indiqué là aussi de manière très claire, il faudra endroit par endroit reconfiner pour que le virus ne se propage pas. Il n'y a rien de plus important que la sécurité sanitaire des Français et on peut parfaitement concilier cette sécurité sanitaire face à un virus qui continue à circuler et une relance économique puissante et qui réussira. J'en suis profondément convaincu.

PIERRE DE VILNO
Merci beaucoup Bruno LE MAIRE d'avoir été l'invité d'Europe 1 ce matin.

BRUNO LE MAIRE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 juillet 2020