Déclaration à la presse de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur l'aide de la France acheminée à partir de Marseille en faveur du Liban après l'explosion à Beyrouth et l'épidémie de Covid-19, à Marseille le 25 août 2020.

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Circonstance : Opération "Un bateau pour le Liban"

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Texte intégral

Q - Votre sentiment quand vous voyez ce bateau partir ?

R - Je trouve qu'il y a un très bel élan de solidarité de la communauté marseillaise à l'égard du Liban. C'est grâce à l'action de la fondation CMA-CGM, Tanya Saadé, Rodophe Saadé, sûrement. Mais aussi la coopération qui s'est établie à la fois entre les collectivités locales, que ce soit la région, le département, ou la ville, et les ONG, et les entreprises. Coopération qui s'est établie d'autant plus facilement qu'il y a une communauté libanaise à Marseille, et qu'il y a une histoire entre Marseille et Beyrouth. Si bien que la catastrophe qui s'est produite a été vécue ici de manière particulièrement sensible et avec une solidarité émotive qu'on a pu sentir tout à l'heure dans les témoignages des uns et des autres.

Donc je suis venu pour montrer le soutien que la France apporte à cette initiative. 2500 tonnes de biens, que ce soit dans le domaine sanitaire, dans le domaine alimentaire, pour la reconstruction des bâtiments et des logements. 2500 tonnes qui s'ajoutent aux mille tonnes qui ont déjà été déployées antérieurement par un vrai pont aérien, ou pont maritime, puisque c'est le troisième bateau qui part. Il y a eu auparavant deux bateaux militaires, et puis huit vols de transport de fret qui montrent l'attachement de la France au Liban, et la volonté de contribuer à régler progressivement, le mieux possible, la détresse dans laquelle se trouve aujourd'hui le peuple libanais. Et nous sommes soucieux du fait que ces biens arrivent vraiment à leurs destinataires, c'est-à-dire les Libanaises et les Libanais qui sont aujourd'hui dans la souffrance.

Q - Il y a un message politique que vous avez un petit peu abordé. Parce que ce bateau sert aussi le message politique de la France ?

R - La France est toujours là quand le Liban est en difficulté. La France n'a jamais manqué au Liban. Le Liban n'a jamais manqué à la France. Mais aujourd'hui, il y a deux urgences pour le Liban. Il y a une urgence humanitaire : la France - mais pas uniquement elle, la communauté internationale - mais la France comme leader en raison de l'histoire essaie d'y répondre. Et ce bateau en est un des éléments. Et nous retournerons d'ailleurs dans les jours qui viennent avec le président de la République à Beyrouth pour constater d'abord l'arrivée du bateau, mais aussi que ces biens sont vraiment bien utilisés. Il y a une urgence, donc indispensable. C'est l'urgence du moment qui se fait sans conditionnalité, qui doit nous permettre de mobiliser l'ensemble des partenaires, des partenaires européens aussi puisque la conférence internationale que le président de la République a initiée il y a quelques jours a permis de mobiliser 250 millions d'euros pour la reconstruction du Liban.

Donc ça, c'est un impératif essentiel. Et puis il ne faudrait pas que l'on oublie l'urgence politique et l'urgence structurelle qui existaient avant la catastrophe. Et il ne faudrait pas que la catastrophe serve de prétexte à occulter cette réalité qui existait avant. Je m'étais rendu à Beyrouth au mois de juillet. Cette réalité qui existait avant, c'est-à-dire un pays au bord du gouffre. Un pays où la moitié des gens vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Un pays où la jeunesse est désespérée. Un pays qui risque de manquer de liquidités demain. Et un pays qui n'arrive pas à se réformer. Et donc nous souhaitons que ce moment soit le moment qui permette aux autorités libanaises, aux responsables libanais, de faire le sursaut nécessaire pour qu'un gouvernement de mission engage les réformes indispensables que tout le monde connaît. Ça fait deux ans que l'on sait qu'il faut faire un audit de la banque du Liban, qu'il faut réformer le système des marchés publics, qu'il faut réformer le système d'approvisionnement en électricité, qu'il faut avoir de nouvelles méthodes de gestion.

Tout cela est connu et il y a eu déjà des discussions entre le Fonds monétaire international et les autorités libanaises, mais elles n'avancent pas. Et donc, il faut maintenant que ce sursaut soit au rendez-vous. C'est ce que le président de la République a indiqué aux responsables politiques libanais il y a quelques jours ; c'est ce qu'il redira lorsqu'il va se rendre au Liban bientôt.

Q - Est-ce que vous n'avez pas le sentiment que justement ce gouvernement de mission est assez long à se mettre en place, que les vieux réflexes reviennent, et est-ce que vous pensez que le gouvernement peut être en place lors de la prochaine visite de M. Macron ?

R - C'est ce que nous souhaitons, mais ce n'est pas pour répondre à la France que la question se pose. C'est pour répondre au peuple libanais. Parce que le peuple libanais, il était dans la rue en octobre de l'année dernière. Bien avant la catastrophe. Pour protester, pour interpeller ses responsables politiques. Et cette colère saine est toujours là. Et donc il faut la prendre en considération.

Q - Vous êtes pessimiste sur la suite ?

R - Je pense que la prise de conscience se fait. Et nous sommes prêts à aider. Mais nous n'allons pas nous substituer aux responsables libanais.

Q - Vous partez bientôt au Liban, est-ce que vous pensez que votre message, le message du président a été écouté ? Rien pour l'instant est en train de se faire. Quelle solution ?

R - C'est aux Libanais d'assurer eux-mêmes leurs responsabilités. Nous n'avons pas à nous substituer à leurs responsabilités. Mais tout le monde sait que si le gouvernement de mission à mettre en oeuvre, décide de mener des réformes qui ont été indiquées déjà par le précédent gouvernement, si ce gouvernement de mission, et je répète, ces réformes, alors la communauté internationale, et au premier rang de laquelle la France, saluera cet effort et cette volonté.

Q - Concernant l'Allemagne qui déconseille à ses résidents de venir notamment dans la région PACA, une réaction là-dessus ? Est-ce que c'est normal, selon vous, est-ce que la France est prête aussi à s'aligner là-dessus ?

R - On sait que la circulation du virus est très importante à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône. Chacun a pu le constater. Et des moyens ont été mis en oeuvre, seront mis en oeuvre pour juguler cette circulation aggravée du virus qu'il faut combattre collectivement, ici, à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône et dans la région Sud. L'Allemagne a pris une position qui n'est pas une position d'interdiction, qui est une position de prévention à l'égard des régions françaises, et pas uniquement françaises, des régions qui, en clusters territoriaux, qui ont un taux d'incidence comme l'on dit aujourd'hui, qui dépasse la norme de sécurité européenne. Et donc ils déconseillent à leurs ressortissants de venir dans cette région, et dans la région parisienne et ils mettent en oeuvre des contrôles pour tous ceux, Français ou pas, qui viendraient de ces régions. C'est une mesure dont nous prenons acte, je comprends que cela puisse inquiéter. Cela doit nous inciter à combattre la circulation du virus, à renforcer nos gestes barrière, et à faire en sorte que cette mesure soit réversible très vite. Parce que c'est une mesure réversible. C'est une mesure qui aujourd'hui nous touche, nous touche ici, mais qui doit nous inciter à être encore plus vigilant pour pouvoir rendre la réversibilité possible le plus vite possible.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 27 août 2020

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