Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec France Info le 21 septembre 2020, sur la fermeture de l'usine Bridgestone de Béthune, la politique du gouvernement en faveur de l'emploi et l'accord du Mercosur.

Texte intégral

Q - Bonsoir à vous Franck Riester.

R - Bonsoir.

Q - Vous êtes ministre délégué chargé du commerce extérieur et de l'attractivité. Franck Riester, vous êtes en direct de Berlin ce soir. Y a-t-il réellement un plan B pour l'usine Bridgestone de Bethune ? Je rappelle que deux de vos collègues se sont rendus sur place et que la direction de Bridgestone estime que la seule option c'est la fermeture pour sauvegarder la compétitivité.

R - Nous avons demandé une expertise complémentaire. C'est important d'y voir clair sur la situation de l'entreprise. Le gouvernement est aux côtés des élus, aux côtés des salariés pour essayer de trouver des solutions à cette crise dans cette entreprise. C'est pour cela qu'il faut qu'on y voit clair et il faut que l'entreprise assume les engagements qu'elle a pris.

Q - Franck Riester, on a la sensation quand même - vous parlez de contre-expertise - que l'Etat dans ce type d'affaires est relativement impuissant.

R - L'Etat prend ses responsabilités, a très clairement réagi tout de suite. Bruno Le Maire l'a fait, Agnès Pannier-Runacher l'a fait, elle était encore tout à l'heure avec Elisabeth Borne sur le terrain au contact des élus et des salariés, parce que nous devons trouver une solution pour les salariés et y voir clair sur l'entreprise. Quand il y a manifestement un problème majeur, c'est aussi à l'Etat d'être aux côtés de celles et ceux qui sont dans la situation de crise. Or, les salariés aujourd'hui sont dans une situation très problématique. On va essayer de trouver des solutions et d'être très fermes vis-à-vis de l'entreprise, parce que manifestement il y a des interrogations qui sont très clairement sur la table.

Q - Franck Riester, est-ce que l'Europe n'a pas sa part de responsabilité dans ce dossier ? Cela nous rappelle un petit peu Whirlpool, Bridgestone a fait croître son site polonais à Poznan, partenaire de l'Union européenne, au détriment de celui de Béthune.

R - Oui, que l'on essaie d'opposer les Européens entre eux, les salariés polonais par rapport aux salariés français, est assez inacceptable au moment même où justement l'Europe est en train - j'étais tout à l'heure en Conseil des ministres européens du commerce pour parler justement de la stratégie européenne en matière de souveraineté, en matière de défense des entreprises, des salariés européens par rapport à des concurrents internationaux, à cette concurrence déloyale, à des pratiques déloyales d'un certain nombre de pays dans la compétition internationale. Et justement nous avons parlé de stratégie industrielle pour que cela soit plus équilibré dans les arbitrages de budget européen d'accompagnement industriel.

Et je crois que l'Europe est en pleine transformation, à la demande notamment de la France qui veut davantage de souveraineté, davantage d'équité et moins de concurrence déloyale.

Q - Mais vous comprenez tout de même la colère qui monte, Franck Riester ? Il y a un plan de relance européen à 750 milliards d'euros censé financer à hauteur de 40% notre plan de relance national à 100 milliards, et en même temps des plans sociaux, voire des fermetures de sites de la part de groupes qui bénéficient d'aides de l'Etat. Il n'y a franchement rien à faire en ce domaine ?

R - On a toujours dit très clairement que la situation allait être difficile. Dès le début de la crise sanitaire, Bruno Le Maire a clairement dit qu'il y aurait une crise économique et sociale. Nous savons qu'il y a un certain nombre d'entreprises qui, malheureusement, vont devoir licencier un certain nombre de personnes. On a tout fait pour que ce ne soit pas le cas, ou en tout cas que l'impact soit le moins fort possible.

D'où les mesures d'urgence qui ont été prises, massives, sur à la fois la protection de l'outil économique, mais aussi la protection des emplois. Nous sommes sûrement le pays qui a le plus investi à travers les prêts garantis par l'Etat, le chômage partiel, le fonds de solidarité, les reports de charges pour préserver l'outil économique de notre pays. Et pour autant, nous savons que, y compris des entreprises qui ont bénéficié de ces aides-là, vont devoir se restructurer. Je ne parle pas du cas de Bridgestone qui manifestement est différent et qui mérite des éclaircissements. D'une façon générale, nous savons qu'il y a un certain nombre d'emplois qui vont être supprimés. La solution, c'est quoi ? La solution, c'est d'avoir un plan de relance le plus efficace possible, pour permettre aux entreprises de pouvoir rebondir le plus vite possible. Et la deuxième solution, c'est de permettre aux salariés de ces entreprises, si malheureusement ils doivent être licenciés, de pouvoir avoir très rapidement une formation pour retrouver un emploi le plus rapidement possible.

Q - Franck Riester, vous évoquiez le commerce mondial. La France ne signera pas l'accord du Mercosur ?

R - Non, parce que nous pensons qu'en l'état, nous n'avons pas assez de garanties sur 1/ le respect par les signataires de l'accord de leurs engagements en matière de l'accord de Paris, c'est-à-dire en matière de développement durable, de lutte contre le réchauffement climatique. Tant que nous n'avons pas suffisamment de garanties en la matière, nous ne pouvons pas à notre avis signer cet accord. Et d'autre part, nous avons fait une étude, nous avons demandé à une étude concernant les conséquences de l'accord du Mercosur s'il était signé sur la déforestation notamment. Et nous avons eu cette étude, dite Ambec, qui a été remise au Premier ministre vendredi et qui démontre que, si l'accord Mercosur était signé, à ce moment-là, il y aurait des conséquences sur la déforestation en Amazonie, et nous ne pouvons pas l'accepter.

Nous avons donc pris la décision de dire très clairement que nous ne signerions pas cet accord, et que nous souhaitons, en revanche, continuer de travailler avec nos partenaires européens, avec les pays du Mercosur pour voir de quelle manière ils pourraient s'engager à respecter l'accord de Paris et à lutter contre la déforestation.

(...)

Q - Merci à vous Franck Riester.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 septembre 2020