Déclaration de Mme Brigitte Bourguignon, ministre déléguée chargée de l'autonomie, sur le lancement du "Laroque de l’autonomie" et l’enjeu de l’Ehpad de demain, Paris le 17 septembre 2020.

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Intervenant(s) :

Texte intégral

Mesdames, messieurs les représentants des fédérations,
Mesdames, messieurs les directeurs d'établissements,
Mesdames, messieurs,


C'est un réel plaisir pour moi de conclure ces deux journées de partage et de réflexion, dans un contexte inédit de crise sanitaire, qui n'est malheureusement pas encore derrière nous. Vos échanges visaient à comprendre ce qui s'est passé et à en tirer les leçons collectivement, et c'est précieux. Permettez-moi à mon tour de vous faire part de quelques messages, et le premier dans le prolongement de vos travaux comme miroir tendu par la crise sanitaire.

Pendant des semaines, l'Etat et les ARS, les collectivités, les associations, les acteurs de terrain, à domicile comme en établissement, ont été confrontés à la violence inouïe de l'épidémie. Je l'ai ressenti à Crépy-en-Valois, je l'ai vu à Mulhouse, je l'ai entendu en Aveyron et partout. Cette crise nous a confronté, et nous confronte encore, à des situations humaines dramatiques, pour les personnes vulnérables, notamment les plus âgées. Cette crise a aussi démontré les capacités extraordinaires des équipes et des soignants, à faire face, à faire bloc, jusqu'à se mettre parfois en danger pour sauver des vies.

Je voudrais vous dire, mesdames, messieurs les directeurs d'établissements, que je mesure votre implication lors de la crise covid et à quel point vous vous êtes engagés : sur le terrain, dans les établissements, en ne comptant pas vos heures. Vous avez su faire preuve d'une inventivité et d'une réactivité impressionnantes, et en lien avec les équipes du ministère et les acteurs locaux, vous avez permis de réduire les conséquences d'une crise qui, je le ressens, va durablement marquer notre secteur.

Permettez-moi donc de remercier solennellement tous les professionnels et volontaires engagés « en première ligne ».

Vous avez eu notamment à prendre des décisions difficiles pendant la première vague du Covid, des décisions courageuses. Vous avez eu à coeur de protéger nos aînés, au risque parfois de les isoler de leurs proches, avec les conséquences que l'on sait.

Le défi auquel nous avons à faire face désormais, c'est de protéger sans isoler, trouver le bon équilibre, pour préserver la santé de nos aînés et maintenir le lien social, dans une situation épidémique toujours préoccupante. Je sais que vous y êtes attachés, et que l'expérience de ces derniers mois vous sera particulièrement utile pour atteindre cet objectif.

Avec Olivier Véran, nous serons à vos côtés dans les semaines à venir. Déjà, ce matin, j'ai animé une réunion avec les représentants du secteur pour faire le point sur la situation et les sujets de vigilance particuliers. En tête de ces sujets, il y a par exemple les questions du lien avec les familles, de la politique de dépistage, du soutien en ressources humaines, du soutien psychologique. S'agissant du soutien en ressources humaines, dont je sais qu'il vous préoccupe beaucoup, à raison, nous allons agir sur tous les leviers à notre disposition. En particulier, je ne peux que vous encourager à relayer au maximum dans tous les réseaux, comme nous le ferons nous-mêmes, un appel aux professionnels volontaires pour qu'ils s'inscrivent sur la plateforme d'intermédiation que nous avons créée : renfortrh.solidarites-sante.gouv.fr. Au-delà, nous prolongeons tous les dispositifs mis en place pendant la première vague, notamment le système incitatif de tarification pour que les professionnels libéraux aillent soutenir les EHPAD.

La crise sanitaire aura permis de mettre en lumière l'importance des métiers de l'autonomie, du lien social et du prendre soin ; de ceux qui les incarnent ; et aura révélé au grand jour leur « l'utilité sociale » fondamentale, leur sens profond et leur noblesse.

La crise sanitaire aura aussi permis l'expression de nombreuses formes de solidarité et d'engagement citoyen qui se sont manifestées à travers toute la France pour faire vivre le lien entre les générations.

Alors que nous tendions trop souvent à détourner le regard et à esquiver le sujet de la vieillesse, cette épreuve collective a questionné, selon moi, la parole de nos aînés, la prise en compte de leurs attentes et leur place dans la société.

En définitive, cette crise sanitaire nous rappelle nos vulnérabilités et les solidarités à conforter au coeur des territoires : en cela elle nous oblige à concevoir et mettre en oeuvre un mouvement ambitieux de réformes et d'actions concrètes en faveur de l'autonomie et de la citoyenneté de personnes âgées.


Je veux vous dire à quel point je mesure avec humilité et responsabilité, l'ampleur de la tâche qui m'est confiée. Cet enjeu de l'autonomie et de la citoyenneté des personnes âgées, j'y ai été confrontée en tant que professionnelle du social, responsable d'association, élue de terrain…. A chaque déplacement, j'entends les attentes des résidents, de leur famille, mais aussi des professionnels et des élus locaux.

Je veux que les réponses soient à la hauteur de leur engagement pendant ces longs mois de crise.

Les sujets que nous traitons sont pour moi au coeur de ce qui fait une société : la capacité à s'organiser pour prendre soin des plus vulnérables, pour leur insuffler confiance, pour les regarder comme des êtres agissants et non « subissants ».

C'est une conviction très forte que j'ai : la réforme que nous devons porter repose notamment sur un soutien renforcé au secteur médico-social, mais cela ne la résume pas. Ce que nous devons porter ici, c'est une idée-force, un principe intangible qui guidera notre action, celui de la préservation de la dignité et de la liberté des aînés jusqu'au dernier instant de vie.

Je connais l'impatience de tous à voir s'engager la réforme du grand âge et de l'autonomie et je m'attelle à la tâche, consciente de l'urgence à agir. Plusieurs étapes fortes ont été franchies, et je m'inscrirai évidemment dans la continuité des travaux menés, en y apportant mon regard. Je ne pars pas d'une feuille blanche. Cette réforme, en effet, a été préparée par un travail collectif partagé entre les acteurs, qui a permis de déboucher sur des propositions concrètes. Je tiens à saluer l'engagement d'Agnès Buzyn et d'Olivier Véran qui ont piloté ces différents travaux. La concertation menée a permis de dégager des lignes de consensus, dans la foulée des rapports Libault et El Khomri, ou encore Piveteau-Wolfroff, Dufeu-Schubert ou Guedj, d'autres encore.


La création du ministère délégué à l'Autonomie est un signal politique fort puisqu'il marque la volonté de concrétiser la création d'un nouveau pilier de notre protection sociale. Je vais agir avec le ministre des Solidarités et de la santé, Olivier Véran et l'ensemble des membres du gouvernement.

La réforme Grand âge et autonomie est une priorité du président de la République, qui l'a réaffirmée très clairement le 4 août dernier à Toulon à l'occasion de l'annonce de la « prime covid » pour les salariés du domicile. Le Premier ministre a également eu l'occasion de le rappeler, notamment lors de sa visite d'un Ehpad à Bourg-en-Bresse le 31 juillet.

Le Ségur de la santé constitue un gage significatif de la volonté du gouvernement de reconnaître les métiers par des revalorisations salariales d'ampleur et un soutien aux investissements dans les EHPAD, je vais y revenir.

Il en est ainsi également de la création de la 5eme branche, décidée par le Parlement et dont le rapport Vachey a souligné cette semaine les enjeux financiers. Sa perspective est de mieux coordonner les efforts pour retarder et prendre en charge la perte d'autonomie : en d'autres termes, cette branche doit faire une vraie différence dans la vie des aînés et de leurs proches aidants, et servir de point d'appui à une véritable politique de l'autonomie à structurer, déployer, amplifier.

Cette politique de l'autonomie, je veux la co-construire avec les acteurs, et en faire un enjeu de mobilisation de tout le corps social.

Il nous faudra expliquer inlassablement l'urgence d'agir, en rappelant comme Luc Broussy le fait si bien, que nous sommes au pied de l'Alpe d'Huez du grand âge. Nous sommes entrés de plain-pied dans la société de la longévité : d'ici 2030, nous compterons 2 millions supplémentaires de personnes âgées de plus de 75 ans.

Il nous faudra expliquer que répondre au souhait de permettre à toute personne de vieillir le plus longtemps possible « chez soi » - ce sera le fil rouge de mon action – ne condamne pas le modèle des Ehpad, qui a commencé à s'adapter à la nouvelle donne.

Nous devrons aussi, comme je le disais à l'instant, renforcer l'attractivité des métiers du « prendre soin », changer le regard sur l'âge, et redonner toute leur place aux aînés dans notre société et nos territoires.

Construire ensemble cette ambition, c'est précisément l'objet du fameux « Laroque de l'autonomie », que je m'apprête à lancer, et auquel vous serez naturellement invités à participer au cours des prochains mois, partout en France.

Pierre Laroque, l'un des pères de la sécurité sociale qui a fondé la politique vieillesse dans notre pays... Il nous appartient de reprendre le flambeau et de nous hisser collectivement à la hauteur du défi de la transition démographique.

Le Laroque abordera évidemment l'enjeu de l'« Ehpad de demain », car la mutation du modèle des Ehpad sera au coeur de ce défi, vous le savez déjà. Les établissements doivent être des lieux de vie où l'on prend soin des résidents. J'ai conscience de vos efforts pour sortir de l'approche médicale de la perte d'autonomie, et aller vers une approche plus globale qui s'appuie sur le respect de la volonté et des attentes des personnes, sur le libre choix de son autonomie, avec un bouquet de services en appui.

Développer l'offre sanitaire autour d'Ehpad modernisés et ouverts : c'est tout l'enjeu d'investir massivement pour conforter vos établissements et en faire des pôles ressources pour leurs territoires. Les EHPAD doivent s'adapter à des résidents qui auront besoin demain de beaucoup plus de soins mais aussi à la transition climatique face à un risque canicule qui devient récurrent.

Dans le cadre du plan de relance, un effort d'investissement très important est prévu, comme Olivier Veran vous l'a rappelé.

2,1 Milliards d'euros seront consacrés à la construction et la rénovation des EHPAD ; l'investissement en petits équipements - ce sont là des concours financiers pour l'équipement en rails lève-malades, détecteurs de chutes, sols intelligents - et un volet numérique d'importance. Les solutions numériques permettront de faciliter le partage et la sécurisation des données des patients, la connectivité des établissements pour la télémédecine, enfin, la construction d'un système national d'information. Elles permettront également de maintenir le lien entre les personnes et leurs proches, comme cela a été le cas pendant la crise. Ces efforts seront relayés et amplifiés par des partenariats ambitieux. Je pense notamment à la Caisse des dépôts et consignations, aux collectivités territoriales, aux bailleurs sociaux et aux investisseurs privés, qui doivent constituer de véritables alliances locales. J'y vois un levier puissant de revitalisation de nos territoires, et j'entends contribuer à orienter, faciliter, articuler et accélérer leurs efforts.

Vous le savez, car vous êtes déjà engagés dans cette voie : il ne s'agit pas de « fermer » les EHPAD et de les sur-médicaliser, mais de les ouvrir à l'extérieur sur la vie des territoires et à l'intérieur sur une vie d'établissement.


Pour garantir la pleine citoyenneté des plus âgés, ces EHPAD doivent être au coeur de la cité et non plus isolés. Ils doivent s'ouvrir sur l'extérieur afin d'être des lieux de vie pour tous les habitants d'un quartier. De nombreux exemples existent comme des chorales intergénérationnelles, le restaurant de l'EHPAD ouvert à la population de la ville, l'intégration d'une crèche… Ces initiatives devraient au fur et à mesure prendre une ampleur nouvelle.

De la même manière, il y a tout un continuum à envisager entre les Ehpad et le domicile. Face au souhait des Français de rester vivre « chez soi » le plus longtemps possible, des dispositifs expérimentaux d'accompagnement renforcé au domicile des personnes âgées confrontées à la perte d'autonomie émergent sur les territoires pour retarder ou éviter l'entrée en établissement.

Ils ont en commun de faire davantage travailler en réseaux les Ehpad et le maintien à domicile sur nos territoires et se développent selon des formes diverses et des appellations variées : « EHPAD hors les murs », « EHPAD à domicile », « plateformes de services ». J'ai eu d'ailleurs l'occasion d'en visiter.

La coordination avec le secteur sanitaire doit être améliorée, pour le bien des personnes âgées mais aussi de leurs aidants. Les dispositifs d'appui à la coordination, qui sont en train de se créer par fusion des plateformes territoriales d'appui, des MAIA et des plateformes PAERPA, doivent permettre de mieux orienter les parcours de soins et médico-sociaux complexes.

« Il ne faut pas chercher à rajouter des années à sa vie, mais plutôt essayer de rajouter de la vie à ses années », disait Oscar Wilde.

La crise que nous traversons est brutale. Pour les plus fragiles d'abord et leurs proches. Elle met à rude épreuve les organisations et les professionnels. Mais elle révèle aussi aux yeux du plus grand nombre l'inlassable dévouement de ceux qui croient dans leur mission d'apporter de la vie aux années. Soyez en une nouvelle fois remerciés. Je serai à vos côtés dans les prochains mois pour vous aider à tenir bon dans la crise qui perdure.

La crise ne nous empêchera pas d'avancer, et au contraire elle nous montre l'urgence d'agir. J'ai besoin de vous pour convaincre et avancer, dans la diversité de vos approches, avec des enjeux parfois divergents, mais avec la force d'un collectif, pour relever ensemble le défi de l'âge.


Comptez sur moi.

Je vous remercie.


Source https://www.lemediasocial.fr, le 6 octobre 2020