Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec France Info TV le 13 octobre 2020, sur les tensions économiques entre l'Union européenne et les États-Unis et le déficit commercial de la France.

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Intervenant(s) :

  • Franck Riester - Ministre du commerce extérieur et de l'attractivité

Texte intégral

Q - L'OMC, l'Organisation mondiale du commerce autorise l'Europe à imposer aux Etats-Unis quatre milliards d'euros de taxes douanières nouvelles sur des produits américains, donc importés en Europe. Bonsoir, Monsieur le Ministre, Franck Riester, merci d'être avec nous. Il s'agit bien sûr d'une mesure de représailles au dossier subventions publiques américaines accordées à Boeing. Vous êtes en première ligne, je dirais, en tant que ministre en charge du commerce extérieur sur ce dossier. Merci de nous livrer votre première impression. Déclaration ce soir ?

R - Oui. C'est conforme à ce qu'avait déjà été déclaré, c'est-à-dire d'autoriser à termes l'Union européenne à mettre des barrières tarifaires pour des pratiques d'aide non autorisées par les Etats-Unis à Boeing. Ce que l'on ne savait pas, c'était le montant auquel nous allions avoir le droit de mobiliser des tarifs. C'est quatre milliards de dollars, pas d'euros, c'est quatre milliards de dollars...

Q - Trois milliards quatre cent millions d'euros précisément.

R - C'est cela... et qui vont permettre de finalement faire respecter l'Union européenne et, on l'espère, faire changer les Etats-Unis dans leur politique de surenchère tarifaire. Je rappelle pourquoi nous souhaitons appliquer ces tarifs, c'est que les Etats-Unis, alors qu'Airbus s'est mis en conformité avec l'OMC continue d'appliquer des tarifs douaniers sur les produits français, je pense par exemple aux vins, et sur les produits européens à hauteur de sept milliards de dollars.

Donc, nous disons aux Américains : "trouvons un accord, trouvons une solution à l'amiable, baissons les tarifs, supprimez les tarifs que vous appliquez à nos produits que nous estimons illégitimes, et nous n'appliquerons pas les taxes".

Q - La prochaine étape maintenant, ce sont les Vingt-sept qui vont proposer à Bruxelles les fameux produits taxables. Quels produits la France va mettre en avant particulièrement ?

R - Alors, c'est la Commission qui prépare une série de produits sur lesquels s'appliqueraient ces taxes, en gros 15% sur l'aéronautique et 25% sur une série d'autres produits dans le secteur alimentaire, agro-alimentaire, dans le secteur agricole, dans le secteur manufacturé, dans le secteur aéronautique. Et, ensuite, les Etats membres se prononceront, donneront un avis sur les propositions de la Commission, et ensuite ces tarifs seront appliqués à une date qui reste à préciser.

Mais nous sommes très fermes : tant que les Etats-Unis ne retireront pas leurs barrières douanières, nous appliquerons ces mesures très prochainement.

Q - Les produits viticoles - vous citiez les vins -, ce sera l'accent mis sur ce secteur ?

R - Ce n'est pas défini, mais il y aura des produits agricoles bien sûr. Cela peut être des fruits, du jus de fruit, cela peut être, je l'ai dit tout à l'heure, cela peut être des produits transformés comme le ketchup, cela peut être la patate douce, enfin des exemples parmi tant d'autres.

Ce qui compte, c'est que cela soit des produits qui fassent comprendre aux Américains que nous ne céderons pas, que nous protégerons nos entreprises, même si, encore une fois, nous appelons à la désescalade et nous appelons à ce que les Etats-Unis retirent leurs barrières douanières. S'ils les retirent, eh bien nous n'appliquerons pas les nôtres.

Q - Vous êtes prêt à aller quand même au clash avec Trump à quelques semaines maintenant de l'élection présidentielle américaine de mi-novembre ?

R - Il ne s'agit pas d'aller au clash, il s'agit simplement de faire respecter nos droits.

Q - Donc, c'est mettre la pression, renforcer la pression.

R - Oui.

Q - Le rapport de force est sain dans cette affaire ?

R - Bien sûr. Encore une fois, Airbus s'est mis en conformité. Nous demandons à ce que Boeing se mette en conformité et à ce que les Américains retirent leurs barrières douanières.

Vous savez, il ne s'agit pas d'aller dans une course au protectionnisme, c'est perdant/perdant. Nous sommes convaincus que nous devons favoriser des échanges les plus libres possible à condition qu'ils soient loyaux. Et loyaux, cela veut dire qu'en l'occurrence, ces barrières douanières soient supprimées, et plus largement - c'est le travail que nous faisons avec nos partenaires de l'Union européenne - c'est réfléchir à des mesures qui permettent de protéger nos entreprises contre des pratiques déloyales, des Etats-Unis en l'occurrence sur les sanctions Airbus et Boeing, mais aussi la Chine ou d'autres pays en matière de dumping, en matière d'aides d'Etat, en matière de marchés publics.

Q - Alors ce soir Bruxelles, Monsieur le Ministre, veut "un accord négocié avec Washington". Washington de son côté veut intensifier les négociations. Donc visiblement, c'est bien parti.

R - Ecoutez, très bien. Mais pour l'instant, on n'a rien vu. Donc on ne pourra considérer que les choses bougent qu'à partir du moment où ils retirent leurs barrières douanières.

Q - Franck Riester, ministre en charge du commerce extérieur et de l'attractivité, notre balance commerciale souffre beaucoup de la pandémie du Covid. On a enregistré au mois d'août sur le seul mois un déficit commercial de 7 milliards d'euros, près de 8 milliards d'ailleurs, c'est-à-dire que nous importons plus de produits que nous n'en exportons. Depuis le début de l'année, on est à un trou de 71 milliards, cela va aller jusqu'où comme cela ?

R - On prévoit 79 milliards à la fin de l'année 2020, donc bien plus mauvais que l'année 2019, qui était à 57 milliards. Qui était en réduction, notre déficit commercial était en baisse...

Q - Oui, mais là, c'est reparti.

R - Oui, mais cela voulait dire que les efforts de compétitivité, les efforts des entreprises soutenues par les pouvoirs publics pour se projeter à l'international commençaient à payer. Malheureusement, la crise Covid a tout perturbé, il y a moins de production, il y a moins de consommation intérieure, les chaînes logistiques sont perturbées, et particulièrement, nous Français, nous sommes touchés parce que nos filières phares à l'exportation, notamment l'aéronautique, sont particulièrement touchées, on le sait bien, par la crise Covid. Ou le tourisme qui est, lui aussi, tout particulièrement touché. Et donc, cela accentue les problèmes de la balance commerciale française.

Q - Alors qu'est-ce qu'on va faire pour nos entreprises, les entreprises françaises qui exportent et qui sont vraiment en grande difficulté aujourd'hui ?

R - Cela passe par l'amélioration toujours et encore de la compétitivité. Donc dans le plan de relance, vous savez...

Q - Mais comment améliorer la compétitivité ?

R - ...dans le plan de relance, on a, par exemple, des baisses des impôts de production, 10 milliards en 2021, 10 milliards en 2022, ce sont autant de moyens qu'on peut mobiliser par exemple pour se projeter à l'international. Et puis c'est un plan spécifique pour l'export, avec 247 millions d'euros qui sont mobilisés jusqu'en 2022 pour accompagner avec des moyens renforcés les entreprises à l'étranger, que ce soit d'une façon physique ou virtuelle, ce sont des moyens pour les financements, ce sont des moyens pour ce qu'on appelle l'assurance-crédit, c'est-à-dire sécuriser le paiement par les clients de nos entreprises à l'export, de sécuriser ces paiements-là. Bref, c'est d'avoir des outils renforcés, des outils qui fonctionnent aujourd'hui qui sont utilisés par ce que l'on appelle la "Team France Export", c'est-à-dire toutes les énergies fédérées au service de l'exportation de nos entreprises.

Q - Le tourisme d'affaires par exemple, cela peut être une cible particulière ?

R - Oui, on travaille avec Jean-Baptiste Lemoyne, le ministre en charge du tourisme, et bien sûr les autres membres du gouvernement pour faire en sorte que nous puissions le plus rapidement possible faire en sorte qu'il y ait davantage de foires et salons organisés dans notre pays.

Q - Et une harmonisation des transports aussi ?

R - Parce que l'on sait que c'est un endroit où on peut faire du business, on accompagne, avec mes équipes, avec des moyens financiers, les entreprises qui, y compris d'une façon virtuelle, participent à des foires virtuelles, à des places de marché virtuelles, à créer des vitrines virtuelles pour continuer à faire du business malgré la crise Covid.

Q - Merci beaucoup Monsieur le Ministre en charge du commerce extérieur et de l'attractivité, c'est important, Franck Riester, invité de l'éco de France Info ce soir.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 octobre 2020