Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, en réponse à une question sur le Haut-Karabakh, au Sénat le 14 octobre 2020.

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Circonstance : Question d'actualité au Sénat

Texte intégral

Monsieur le Sénateur,


Il y a dans cette affaire grave, pour la France, une urgence, un devoir et une exigence. Une urgence parce que l'escalade qui se poursuit entraîne de nouvelles victimes et particulièrement des victimes civiles, et cette situation suscite une émotion légitime, en particulier en France, du fait de la proximité des liens humains, des liens culturels, des liens historiques qui nous lient à l'Arménie, et vous avez fait part de cette émotion, je la comprends et je la partage.

Cette émotion justifie que nous accélérions encore nos efforts pour faire accepter l'arrangement qui est intervenu samedi à Moscou, avec notre présence pour aboutir à un cessez-le-feu. Il y a urgence, parce que les ingérences étrangères, en particulier celles de la Turquie, alimentent cette escalade et elles ne sont pas acceptables.

Il y a aussi un devoir, celui du mandat que nous a confié l'organisation pour la sécurité et la coopération en Europe dans le cadre du Groupe de Minsk que vous avez cité et que nous coprésidons avec la Russie et les Etats-Unis. Nos efforts se poursuivent en permanence, y compris, Monsieur le Sénateur, en ce moment-même à Erevan et à Bakou.

Il y a enfin une exigence, je la redis ici Mesdames et Messieurs les Sénateurs, celle de l'impartialité. Cette impartialité, c'est la condition de notre crédibilité de médiateur. Et à ceux qui souhaitent voir la France y renoncer, je dis que l'amitié qui nous lie à l'Arménie et au peuple arménien serait mal servie si nous renoncions à ce rôle d'équilibre, car perdre notre impartialité, ce serait aussi laisser la porte ouverte à un rôle plus direct de la Turquie dans le règlement de la crise. Or, il n'est pas possible qu'un pays puisse être, à la fois protagoniste d'un conflit et partie prenante de son règlement.


Madame la Sénatrice,

J'ai déjà répondu en partie tout à l'heure au Sénateur en rappelant à la fois l'urgence, le devoir et l'exigence pour la France. Vous avez parlé de la Turquie, je constate aussi que les actions de la Turquie, les provocations de la Turquie aujourd'hui sont un facteur de déstabilisation de l'ensemble de la région, de la Libye au Haut-Karabakh, en passant par la Méditerranée orientale, par l'Irak, par Varosha. Et cela venant d'un pays membre de l'Alliance atlantique, c'est particulièrement grave, et nous n'acceptons pas cette logique globale du fait accompli.

Dans le Haut-Karabakh en particulier, la Turquie a été la seule à ne pas appeler au cessez-le-feu - qui existe, même s'il est difficile à mettre en oeuvre, mais il a été conclu - et était la seule à encourager et à soutenir le recours à la force. L'action d'Ankara de déploiement des mercenaires syriens contribue aussi à l'internationalisation du conflit et fait peser une lourde menace sur la région.

Dans ces circonstances, nous devons agir vis-à-vis de la Turquie en demandant des clarifications et des vérifications, mais nous devons aussi agir comme membre co-président du groupe de Minsk pour mettre fin au conflit et utiliser tous les moyens qui sont à notre disposition pour cela. Donc respecter notre signature, et je vous l'ai dit tout à l'heure, je vous le redis, Madame, nous sommes en désaccord, mais je maintiens nos positions : si nous revenions sur nos engagements de responsable des accords de 1994 et du groupe de Minsk, alors nous créerions les conditions qui permettraient à la Turquie de remettre en cause l'impartialité du groupe de Minsk et de s'insérer dans le règlement diplomatique d'un conflit dont elle est aujourd'hui aussi partie prenante, et nous ne souhaitons pas cette logique.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 octobre 2020