Interview de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, dans "Les Echos" le 9 novembre 2020, sur les tensions commerciales entre l'Union européenne et les Etats-Unis, l'OMC, l'accord UE-Mercosur et le Brexit.

Texte intégral

Q - Dans le cadre du conflit Airbus-Boeing, l'UE peut taxer à hauteur de 4 milliards de dollars des produits américains. Quand allez-vous instaurer ces taxes et sur quels produits ?

R - Les Européens sont unis et déterminés à défendre leurs intérêts. Nous appliquerons dans les prochains jours ces tarifs sur toute une série de produits manufacturés et alimentaires ainsi que sur les avions Boeing. Pour autant, notre objectif est la désescalade avec notre partenaire américain. Si les Etats-Unis font le choix d'abandonner le rapport de force et de retirer leurs propres taxes, nous réagirons et supprimerons alors les nôtres.

Q - L'élection de Joe Biden changera-t-elle la donne ?

R - Je l'espère. L'avenir nous le dira. Le retour des Etats-Unis dans l'Accord de Paris est un signe très positif dans ce sens. Néanmoins, rappelons-nous que par le passé, tant les administrations républicaine que démocrate ont taxé des produits européens et instauré des lois extraterritoriales qui nous posent problème. Ce qui est certain, c'est que nos positions n'ont pas varié : éviter des pratiques déloyales, faire du développement durable une priorité partagée ou encore restaurer le système d'appel de l'organe de règlement des différends de l'OMC. Face aux défis commerciaux et environnementaux, l'Union européenne a l'obligation d'assumer pleinement son rôle de puissance politique et commerciale.

Q - A l'OMC, seuls les Etats-Unis empêchent la nomination de la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala au poste de directeur général. Comment sortir de l'impasse, faut-il un vote du Conseil général de l'organisation ?

R - Les Etats-Unis prennent une nouvelle fois en otage l'OMC. C'est regrettable. La personnalité de Mme Okonjo-Iweala, son expérience et son poids politique sont de vrais atouts pour entreprendre une véritable réforme de l'OMC. A ce stade, un vote du Conseil général de l'OMC ne s'impose pas. Je vais travailler avec nos partenaires européens pour convaincre nos interlocuteurs américains que cette candidature est la meilleure.

Q - Au regard du contexte de tensions commerciales actuel, l'OMC a-t-elle une bonne chance de rejouer le rôle central du gendarme du commerce mondial ?

R - J'en suis convaincu. Encore faut-il que l'institution fonctionne mieux et, en particulier, que son système d'appel soit restauré. Encore faut-il aussi que la Chine se plie aux règles du jeu et renonce à ses pratiques de subventions publiques, de dumping ou de transfert forcé de technologie. L'OMC est condamnée à sortir de sa paralysie actuelle.

Q - Faut-il renégocier l'accord UE-Mercosur dont le texte finalisé ne convainc pas la France et suscite une grande défiance dans l'opinion publique ?

R - La position française est très claire. Nous ne pouvons signer en l'état. Nous devons avoir des assurances sur le respect de l'Accord de Paris, que la hausse des échanges commerciaux n'entraîne pas un accroissement de la déforestation et que les normes sanitaires et phytosanitaires européennes soient respectées. C'est un choix irréversible de notre part et nous travaillons avec nos partenaires européens pour disposer à terme de ces garanties. Notre combat pour le climat est conciliable avec le commerce international, mais il faut le concrétiser dans la réalité des accords commerciaux.

Q - Quel est l'ordre du jour du Conseil des ministres européens du commerce lundi ?

R - Nous allons notamment aborder notre relation avec les Etats-Unis, pour la renouveler. Les Européens doivent affirmer leur puissance commerciale pour que les Etats-Unis ne nous regardent pas comme des partenaires de second rang mais comme leurs égaux. Il nous faut rééquilibrer notre relation. Et faire revenir les Etats-Unis dans le concert des nations.

Q - Le mois dernier, un accord a été conclu entre la Commission, le Conseil et le Parlement pour renforcer l'arsenal de défense commerciale et étendre son champ d'application aux services et à la propriété intellectuelle. Vous y êtes favorables ?

R - Cela va dans le bon sens. Il importe que l'Union européenne se dote d'outils contre les pratiques déloyales. C'est pourquoi nous travaillons aussi sur les moyens de lutter contre les lois à portée extraterritoriale. Après les Etats-Unis, la Chine a des velléités dans ce domaine. À nous de mieux protéger nos entreprises et nos emplois.

Q - Finalement, la Chine n'est-elle pas le principal pays qui pose un problème sur le plan commercial ?

R - La Chine doit comprendre que l'Union européenne est unie et que nous souhaitons rééquilibrer par le haut nos relations en matière de commerce et d'investissement. Il n'y a plus 27 interlocuteurs mais un seul ! Nous négocions actuellement avec la Chine un accord d'investissement pour définir un cadre réciproque d'ouverture de nos marchés et encadrer les nombreuses pratiques restrictives chinoises. Nous voulons sécuriser les investissements de nos entreprises dans ce pays et leur offrir de nouvelles opportunités.

Q - Les discussions sur le Brexit semblent enlisées. Quelles seront les conséquences immédiates de l'absence d'accord pour le commerce français ? En particulier, quel est l'avenir de la pêche en France ?

R - Les pêcheurs ne seront pas sacrifiés. Ils doivent pouvoir continuer à pêcher dans les eaux britanniques. Nous souhaitons un accord global avec notre partenaire britannique mais pas à n'importe quel prix. Nous n'avons pas l'intention de brader les acquis communautaires. Nos amis britanniques le savent. Ils ont d'ailleurs plus à perdre que nous en cas d'échec des négociations. Notre vigilance est totale. Par exemple, nous ne voulons pas voir émerger à nos portes une plateforme de réexportation vers le continent de produits en partie étrangers et qui ne seraient soumis à aucun quota ou droit de douane. D'où l'importance d'établir des règles d'origine strictes.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 17 novembre 2020