Déclaration de Geneviève Darrieussecq, ministre chargée de la mémoire et des anciens combattants, devant le cercueil de Maurice Genevoix avant sa panthéonisation, à la Nécropole nationale du Trottoir le 9 novembre 2020.

Texte intégral

Monsieur le ministre, Madame la préfète, Messieurs les sénateurs,
Monsieur le président du conseil départemental, Monsieur le maire des Eparges,
Chère famille Genevoix,


Maurice GENEVOIX,

Ici, les vivants d'aujourd'hui remercient les morts d'hier.

Sur ces lieux où les souffrances des hommes ont voisiné avec leur implacable esprit de sacrifice, nous, humbles pèlerins de la mémoire, nous vous accueillons avec respect, gratitude et honneur.

Dans quelques heures, sous les mots du Président de la République et la reconnaissance nationale, vous franchirez le seuil du Panthéon. Vous le ferez en combattant de la Première Guerre mondiale, de la Marne, des Eparges, de la Tranchée de Calonne. Vous le ferez en écrivain, en poète de la nature et des terroirs, en chantre de la mémoire de la Grande Guerre. Vous le ferez en porte-étendard de "Ceux de 14", d'une génération entière, celle de la jeunesse sacrifiée.

Vous n'entrez pas seul au Panthéon, vous y entrez en tête du défilé de l'honneur et du courage. Vous qui avez tant fait pour que les combattants de la Grande Guerre, leur esprit de fraternité et leurs douleurs ne sombrent pas dans l'inconnu, vous porterez le flambeau de vos frères d'armes.

Parce que votre nom et votre renommée restent pour toujours liés aux affrontements de la butte des Eparges, aux évènements de cet enfer, c'est ici que vous passez les ultimes heures avant de rejoindre le Génie de notre patrie. C'est ici, également, que vous êtes venu symboliquement rassembler l'ensemble de vos compagnons:

Soldats, sous-officiers et officiers de toutes les origines; militaires de carrière, engagés volontaires et appelés; fantassins, artilleurs, marins ou aviateurs ; brancardiers ou cantiniers ; les morts, les blessés, les invalides et les « gueules cassées », les survivants; les femmes qui, au front et dans les hôpitaux, pansaient les blessés.

Qu'ils aient été agriculteurs ou ferronniers, enseignants ou étudiants, ouvriers, artisans ou commerçants, qu'ils aient cru au ciel ou qu'ils n'y aient pas cru. C'est tout ce peuple - debout dans l'épreuve, dressé et solidaire dans la tourmente de l'histoire, debout dans l'adversité et jusqu'aux clairons de l'armistice - qui vous accompagnera ce 11 novembre 2020.

C'est tout ce peuple qui fit la guerre, qui la supporta et qui la mena solidairement jusqu'à victoire. Toute une Nation mobilisée qui a tenu, parce qu'il le fallait et que la survie de la France en dépendait.

Vous êtes aujourd'hui revenu, une fois de plus, sur la terre qui a marqué votre jeunesse.

Ici-même, en 1915, vous avez bravé le feu de l'ennemi, vous avez donné l'assaut, vous avez défendu des arpents de France. Vous avez vu les douleurs des combats, les ravages de la guerre. Vous avez vu les hécatombes et les vies fauchées. Vous avez gardé en vous le vacarme infernal des obus, le craquement sourd d'un arbre qui s'effondre, le tintement abrutissant de la mitrailleuse et des balles qui sifflent.

Nous entendons encore, dans le tréfonds de l'âme de notre pays, les cris et les plaintes de ceux qui, sous la pluie, dans la boue, sous l'artillerie et la mitraille, attendaient que la mort les prenne. Les disparus de 1914 et 1915, le visage de ces ombres englouties, ne cessèrent de vous habiter.

Vous vous souvenez aussi de la fraternité d'armes, de cette inusable camaraderie, de l'humanité toujours vivante même dans les enfers. Des jeux de cartes et des maigres repas partagés, la joie de recevoir ou d'écrire des lettres.

C'est ensemble que vous avez partagé les angoisses et les attentes, que vous avez tremblé et sûrement, parfois, ri. C'est ensemble, épaule contre épaule, genou contre genou, que vous vous êtes serrés et réchauffés autour du brasero. Des nuits et des jours, des heures interminables, des minutes indicibles, qui ont forgé l'ineffaçable fraternité des tranchées.

Nous nous souvenons de Robert PORCHON, votre inséparable compagnon de route, emblème de la jeunesse insouciante devenu jeunesse sacrifiée. Vous l'avez immortalisé dans le marbre de votre oeuvre. Il repose dans cette nécropole et sera certainement, dans quelques heures, en ami fidèle et loyal, à vos côtés dans votre marche vers le Panthéon.

Pour vous, il y eut un avant et un après. Vous avez été grièvement blessé le 25 avril 1915, atteint par trois balles. Comme tant de vos camarades, votre guerre s'est arrêtée ici. Mutilé dans votre corps, mutilé dans votre amitié, depuis ce jour, comme tant d'autres, vous fûtes un survivant et cela bouleversa votre destin. Avec, au fond, une déchirure au coeur, celle de cette camaraderie des épreuves, celle de cette fraternité d'armes qui transcende les différences et les clivages.

Car c'est cela aussi "Ceux de 14", une ode à la fraternité, à la solidarité entre soldats, à la fidélité dans la vie comme dans la mort. En rassemblant vos notes, et vos souvenirs, vous avez rédigé un monument de vérité et d'émotions. Vous avez accompli votre serment. Celui de témoigner et d'inscrire dans la mémoire des générations futures les épreuves et les peines rencontrées par tant d'hommes qui furent vos camarades.

En contant la chronique de la Grande Guerre, vous avez transmis le souffle d'un témoignage exceptionnel et saisi les instants d'une expérience, certes effrayante, mais tellement indispensable à expliquer. Vous avez dit la guerre à hauteur d'homme. Vous avez inscrit dans les annales de notre pays l'horreur du feu et la grandeur des soldats. Au moment où la voix des témoins s'est éteinte, vos écrits demeurent des instruments remarquables pour la transmission et pour l'enseignement de cette période.

Au nom du ministère des Armées et du Gouvernement, je salue un combattant de 14, un gardien du souvenir, un porteur d'histoire, un passeur de mémoire. Je salue - des coteaux ligériens des Vernelles à la coupole de l'Académie Française - un artiste de notre langue, un ardent défenseur d'une France généreuse et fière, engagée farouchement pour la cause de la liberté. Je salue celui qui a su trouver, dans la tragédie, la force et le talent de raconter et de transmettre. En cela, vous fûtes un exemple pour tous ceux qui vous suivirent et qui racontèrent leur souffrance.

Toute votre vie, vous avez fait vôtre l'engagement pour la paix et pour le souvenir des douleurs passées. Un siècle après l'armistice, votre message est toujours d'actualité.

Par-delà les tranchées, de l'autre coté de la ligne de feu, le Lieutenant Ernst JÜNGER [iunnger] est blessé le même jour que vous. Aux Eparges, Ceux de 14 et Orages d'acier dialoguent et se répondent. A la fois si loin et si proche, les deux oeuvres décrivent le même feu d'acier, les mêmes souffrances, les mêmes tourments, les mêmes mêlées effrayantes.

A deux voix, à deux plumes, un Français et un Allemand ont peint les douleurs d'une humanité déchirée. De cette Europe qui s'entretue, ma génération, les générations de mes enfants et de mes petits-enfants, ne veulent plus. C'est l'Europe de la paix et du dialogue, l'Europe du souvenir et de la mémoire partagée, que je défendrai toujours.

Et à Verdun, aux Eparges, dans la Meuse, plus qu'aucune autre terre marquée par le tumulte des obus, le Mémorial de Verdun perpétue la mémoire des deux côtés du front. Tel est Verdun aujourd'hui, emblème de la réconciliation franco-allemande et du rapprochement des peuples. Maurice GENEVOIX, vous y teniez tant. Vous avez tant fait pour cette cause, vous avez tant fait pour le mémorial de Verdun.

Je sais aussi tout le travail accompli par votre fille Sylvie GENEVOIX et par son époux Bernard MARIS. Ce dernier avait repris avec force, avec passion, avec amour sûrement, le flambeau de son épouse.

Tombé sous les balles terroristes, sous l'agression des ennemis de la nation, des implacables adversaires de notre civilisation et de notre art de vivre, Bernard MARIS nous rappelle qu'il y a toujours des combats à mener au nom de la France et des valeurs républicaines. Tous les combats victorieux de notre nation ont été menés en cohésion et en unité. Il n'est pas d'exemple d'un peuple qui triomphe et survive aux épreuves sans fraternité et sans solidarité, sans affirmer qui il est, quelles sont ses valeurs, ses idéaux et ses espérances. C'est aussi, Maurice GENEVOIX, une de vos leçons.

Ce message, celui d'une génération espérante et ardente, sacrifiée pour la survie de la France, vous le porterez, avec tous "ceux de 14", au coeur de la capitale, sous le dôme du Panthéon, au milieu des grandes figures de la Nation. Vous retrouverez les soldats de la République, les écrivains morts pour la France pendant la Grande guerre et ceux tombés dans la Seconde Guerre mondiale, vous retrouverez les Justes parmi les nations.

Nous, contemporains, nous, vos descendants, nous qui vous devons tant, nous qui devons nous montrer dignes de votre souvenir, nous vous remercions par la gratitude éternelle de la Nation et l'inscription de vos combats dans la mémoire nationale.

A Maurice Genevoix, à tous ses frères d'armes, à tous ceux de 14, merci ! Le Panthéon vous attend avec ses portes grandes ouvertes.


Vive la République !
Vive la France !


https://www.defense.gouv.fr, le 24 novembre 2020