Discours de Geneviève Darrieussecq, ministre chargée de la mémoire et des anciens combattants, en hommage à Maurice Genevoix et aux normaliens morts pour la France, à Paris le 11 novembre 2020.

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Circonstance : Discours à l'Ecole nationale supérieure

Prononcé le

Texte intégral

Monsieur le directeur de l'ENS,
Madame la conseillère d'État et présidente de l'association des alumnis de l'ENS,
Mesdames, messieurs,


Maurice GENEVOIX est déjà un immortel.

Il l'est depuis qu'il est entré dans notre histoire sur le front de la Meuse.

Il l'est depuis plus d'un siècle, depuis qu'il a écrit les premières lignes de son oeuvre.

Il l'est depuis qu'il a gagné les honneurs de notre langue sous la coupole de l'Académie française.

Il l'est par le buste qui le représente aux Éparges.

Un crayon à la main droite, tenu avec la légèreté de l'artiste prêt à peindre sa toile ; de l'autre son précieux carnet de campagne qui ne le quittait pas, agrippé fermement comme un trésor inestimable. Ce carnet qui recueillait les émotions, les saisissements, les bouleversements d'un jeune officier.

Ces lignes écrites dans la poussière des chemins d'été de 1914, sous les averses de la Marne, dans la boue des Éparges, dans les quelques accalmies de l'orage de feu grondant sur la tranchée de Calonne.

Dans ces heures terrifiantes de la Grande Guerre où les soldats ont fait davantage que ce qu'il est possible de demander à des hommes.

Maurice Genevoix était de ces intellectuels mobilisés sous la mitraille, de ces centaines de normaliens qui ont combattu, qui ont accompli leur devoir. Il était de ces étudiants - futurs écrivains, chercheurs, savants,, professeurs - qui se sont révélés, au front, en chefs de troupes héroïques


Maurice GENEVOIX,

Dans cette École qui fut votre maison, vous poursuivez, aujourd'hui votre marche qui vous mène du cimetière de Passy à la montagne Sainte-Geneviève.

Vous n'êtes pas seul ! Vous êtes le porte-étendard d'une génération ! Lundi, vous avez rassemblé à la nécropole du Trottoir, tous vos camarades de combats, tous "ceux de 14", tous les combattants de la Grande Guerre.

Ici-même, vous conviez symboliquement au défilé de l'honneur vos compagnons et condisciples normaliens, morts pour la France et engagés dans le tumulte de la guerre.

Vous êtes le flambeau de ces disparus, de ces ombres qui hantèrent vos nuits, de ces visages de la jeunesse sacrifiée. Le Panthéon vous attend et vous ouvre ses portes.

Vous avez partagé les mêmes enthousiasmes, les mêmes désillusions, les mêmes douleurs. Vous avez traversé les souffrances et les tourments de votre génération que rien n'avait préparé au déluge de feu et au déferlement de la guerre moderne. Vous avez passé des heures de fatigue et d'attente interminables, des joies et des instants de profonde camaraderie. Vous avez affronté coude contre coude, épaule contre épaule, des épreuves inimaginables. Vous avez partagé les jours anxieux et les nuits fiévreuses C'est pour cela que cette cérémonie ainsi que celle du Panthéon, selon les souhaits du Président de la République, sont un hommage à la fraternité combattante, à la fraternité républicaine, à la fraternité française.


En quelques jours, en quelques mois, comme tant d'autres, votre vie a basculé. La Grande Guerre vous a confié un nouveau destin. Elle fit de vous un combattant et un de nos plus remarquables écrivains de guerre.

"Ceux de 14" est indissociable de la rue d'Ulm. De ce jour, où Paul DUPUY, secrétaire général de l'Ecole, vous demanda de lui écrire régulièrement depuis le front. Il fut le premier lecteur de ce chef d'oeuvre écrit par un de ses plus brillants étudiants, par un "cacique" de promotion.

Plongé dans les évènements, emportés comme un fétu par le vent de l'histoire, vous consigniez votre expérience de guerre dans cet inestimable carnet. Vous trempiez votre plume dans l'encre de la tragédie humaine. Vous griffonniez sous une casemate, devant un brasero ou blotti contre un sac de sable, les premières pages du plus grand témoignage d'un combattant français de la Première Guerre mondiale.

C'est un soldat blessé, un homme marqué à vif, qui, sur les instances de Paul DUPUY rassemble ses notes, ses lettres, ses impressions et ses souvenirs. "Ceux de 14" est l'oeuvre d'un rescapé, d'un blessé qui revient de loin.

Voilà pourquoi, ces milles pages sont si puissantes, si bouleversantes. Tout y est histoire vécue et réalité. Ni roman, ni fiction, c'est l'éphéméride de la Grande Guerre, c'est la chronique du quotidien et des souffrances des poilus. C'est le témoignage à hauteur d'homme, sincère et fidèle, d'un soldat qui accomplit son serment : dire ce que fut la guerre.

Avec des mots qui poussent le récit au plus près des choses et des êtres. Avec le réalisme de Maupassant et l'exactitude de Flaubert, la grâce de votre écriture nous transporte d'horreur en pitié, de désespoir en amitié. Nous y entendons l'artillerie qui écrase les pitons enneigés, les obus qui éclatent dans un grondement sourd, les cris des blessés et leurs appels suffocants, le hennissement glaçant des chevaux. Nous sentons l'odeur de la poudre qui envahit le no-man's land. Nous pataugeons dans la boue informe et envahissante qui s'insinue en tout et partout. Nous nous cachons dans le même trou d'obus, charnier des jours précédents. Nous partageons les instants de repos, de ravitaillement et les parties de cartes.

C'est cela "Ceux de 14", c'est la guerre éclairée sans faux-semblant, sans fausse pudeur. Ce sont les morts de la Grande Guerre immortalisés dans ce mausolée de papier.

C'est pour cela, Maurice GENEVOIX, que vous resterez le poète sublime de nos Poilus, celui de tous les braves de 14-18, celui des 8 millions de soldats qui combattirent sous les couleurs de notre drapeau, des centaines de milliers de blessés dans leur chair comme dans leur âme, des 1 400 000 hommes tombés pour la défense du pays.

Ce 11 novembre 2020, tous entrent, dans votre sillage, dans un sépulcre à la hauteur des sacrifices consentis.


Et, ici, mesdames, messieurs, au nom du Gouvernement, je veux particulièrement saluer l'engagement patriotique exemplaire des normaliens au cours de la Première Guerre mondiale et rappeler l'immense dévouement de la "famille normalienne". Dans cette hécatombe, près de la moitié des élèves partis en août 1914 ne sont pas revenus.

Les normaliens se sont donnés sans réserve. Ils ont été de ces combattants qui ont fait avec une patiente énergie et une sourde résolution l'honneur de la France, qui ont dessiné les traits de la Victoire.

"L'étonnant destin de la France fut toujours de voir jaillir de son sol à l'heure nécessaire les hommes qui étaient indispensables à son salut"

C'est ce que proclamait le président Alexandre MILLERAND, il y a cent ans exactement, sur les marches du Panthéon devant le cercueil du soldat inconnu et le coeur de Gambetta. Le sacrifice normalien en est l'illustration.

Depuis un siècle, notre reconnaissance n'a pas cessé. Aujourd'hui encore, la Nation exprime sa gratitude intacte et inaltérable.

Parce que le cercueil devant moi est aussi le tombeau de la génération de 14, nos générations d'aujourd'hui ont le devoir de se souvenir et de transmettre.

Ainsi, "ceux de 14" ne mourront pas une seconde fois par l'oubli. C'était votre volonté, Maurice GENEVOIX.

La République y est fidèle.


Vive la République !
Vive la France !


Source https://www.defense.gouv.fr, le 24 novembre 2020