Interview de M. Gérald Darmanin, ministre de l'intérieur, à France 2 le 25 novembre 2020, sur les contrôles des attestations de déplacement pendant le confinement, l'évacuation par la police de migrants installés Place de la République à Paris et l'article 24 de la loi de sécurité globale.

Texte intégral

CAROLINE ROUX
Bonjour Gérald DARMANIN.

GERALD DARMANIN
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Nous allons revenir sur l'évacuation de la place de la République, mais d'abord un mot tout de même sur l'intervention du chef de l'Etat. Le président a annoncé hier que les attestations seraient maintenues, les contrôles aussi ?

GERALD DARMANIN
Oui, en effet, les contrôles seront maintenus, le président de la République a souhaité hier donner une perspective à la fois pour que nous puissions sortir de ce confinement et ne pas rentrer au printemps prochain, à l'été prochain dans un troisième confinement. Donc, il faut à la fois de la perspective, ce qu'il a donné, il faut avoir des comportements citoyens, ce que nous devons tous faire dans notre vie personnelle, et puis, on doit aussi avoir des contrôles, pour empêcher ceux qui ne respectent pas les règles de ne pas les enfreindre.

CAROLINE ROUX
Pas d'allégement des contrôles alors même que le président a plutôt salué les efforts des Français, on en a encore besoin, y compris des attestations, et on ne pourrait pas s'en passer ?

GERALD DARMANIN
Eh bien, l'attestation, elle va avec le confinement, s'il n'y avait plus d'attestation, il n'y aurait plus de confinement…

CAROLINE ROUX
C'est une spécificité française, l'attestation papier…

GERALD DARMANIN
Mais, en même temps, vous constaterez que les chiffres en France sont très bons, ils s'améliorent, et c'est parce que nous nous améliorons, parce que les forces de l'ordre font aussi des contrôles, que nous avons la possibilité de sortir de ce confinement et de passer des fêtes de Noël et de nouvelle année sans couvre-feu, puisqu'il l'a annoncé hier, et je pense que c'était attendu des Français.

CAROLINE ROUX
La fin des contrôles, ce sera donc le 15 décembre ?

GERALD DARMANIN
La fin des contrôles, ce sera donc, si les conditions sanitaires sont respectées, effectivement, le 15 décembre.

CAROLINE ROUX
Horodatage à partir du 15, on pourra s'affranchir du couvre-feu grâce à son ticket de théâtre, de cinéma, c'est ça ?

GERALD DARMANIN
Alors, effectivement, à partir du 15 décembre, il y aura un couvre-feu sauf le jour de Noël, et puis, le Nouvel An, comme vous l'avez entendu hier, mais un couvre-feu quand même, et comme on va réouvrir une partie des activités, et notamment des activités culturelles, si votre soirée se termine à 21h et que vous avez un ticket notamment de théâtre, qui vous permet de justifier votre sortie après ce couvre-feu, après 21h, eh bien, effectivement, cela vaudra pour l'attestation qui n'existera plus.

CAROLINE ROUX
Pour le retour des jours heureux, il va falloir attendre un peu, quoi…

GERALD DARMANIN
Nous aimerions tous retrouver notre envie de faire du sport, de manger, de vivre, de chanter, de pouvoir être avec des amis ou une famille nombreuse, malheureusement, il va falloir attendre un peu pour les protéger, et je pense que chacun doit le savoir, ça veut aussi dire que pour Noël et Nouvel An, le président de la République, et je pense que c'est une excellente chose, fait confiance aux Français, mais il faut qu'on fasse attention à ces fêtes très particulières, de ne pas contaminer ceux qui sont les plus fragiles d'entre nous, pour retrouver malheureusement un troisième confinement, ce qui ne serait pas acceptable.

CAROLINE ROUX
Alors, nous en venons aux images de la place de l'évacuation de la place de la République, une question très simple, qui a donné l'ordre d'évacuer, est-ce que c'est vous ?

GERALD DARMANIN
Ah, mais, j'ai demandé au préfet de police de pouvoir évacuer ce camp illicite place de la République, qu'est ce qui s'est passé place de la République, des centaines, des centaines de personnes et de tentes se sont installées place de la République sans aucune autorisation, est-ce qu'on devait laisser une manifestation pas autorisée, je le rappelle, en pleine crise sanitaire, faisons le lien entre nos deux conversations, les Français ne comprennent pas, c'est deux poids, deux mesures, sur la place de la République, la réponse est non, il fallait donc évidemment l'évacuer…

CAROLINE ROUX
Tout le monde a vu la façon dont les choses se sont passées aussi, c'est la question que je voulais vous poser ce matin, est-ce que vous renouvelez votre confiance, toute votre confiance au préfet LALLEMENT ?

GERALD DARMANIN
Oui, je renouvelle ma confiance au préfet de police, qu'est-ce qu'a fait le préfet de police, il a commandé l'évacuation de cette arrivée massive de tentes sur la place de la République…

CAROLINE ROUX
Qui s'est bien déroulée, une évacuation qui s'est bien déroulée ?

GERALD DARMANIN
Non, elle ne s'est pas bien déroulée, parce qu'il y a eu des gestes, comme le dit le rapport du préfet de police lui-même, que je lui ai commandé, inappropriés, que je trouve inacceptables. Je lui ai demandé…

CAROLINE ROUX
C'est la première fois que ça arrive, Gérald DARMANIN ?

GERALD DARMANIN
Je lui ai demandé, attendez, vous ne pouvez pas me poser 40 questions à la fois, juste répondre sur la question du préfet de police, je lui ai demandé effectivement d'évacuer la place de la République, ce que chacun comprend, c'était des personnes qui étaient pour la plupart d'entre elles sans-papiers, installées illégalement sur la place de la République. Cette évacuation était totalement légitime. Il y a eu ensuite, de la part de quelques policiers, des gestes inacceptables, dont, moi, je voudrais d'abord penser qu'il faut que la justice se saisisse, le procureur de la République l'a fait, pour un geste que vous avez vu, l'IGPN, c'est-à-dire l'inspection de la piste, le fait pour d'autres gestes. Je rendrai publics ces rapports, et si jamais tout cela effectivement est vérifié, je prendrai des sanctions, mais je ne vais pas condamner ni l'intégralité des policiers et des gendarmes qui sont intervenus sur cette place, ni le préfet de police, pour des faits de quelques-uns, ces quelques-uns doivent être sanctionnés, et je veux redire que les forces de l'ordre dans des conditions extrêmement difficiles font leur travail, et ils ont mon soutien.

CAROLINE ROUX
Pourquoi retrouve-t-on des agents de la BAC et non pas des spécialistes du maintien de l'ordre dans les rangs des effectifs qui interviennent dans des conditions aussi compliquées ?

GERALD DARMANIN
Alors, d'abord, cette manifestation, elle est, entre guillemets, sauvage, illicite…

CAROLINE ROUX
Oui, on l'a compris, oui, oui…

GERALD DARMANIN
Voilà. Donc la question était de savoir, si vous laissez pendant des jours et des jours place de la République une manifestation en attendant que des gendarmes mobiles ou des CRS, dont je rappelle qu'ils sont très largement utilisés en ce moment pour justement, soit, lutter contre des violences urbaines éventuelles, soit, faire des contrôles pour le Covid. Ils sont disponibles sur la place de la République, place de la République, normalement, vous avez raison, ça doit être des spécialistes du maintien de l'ordre qui doivent pouvoir le faire, mais nous ne pouvons pas laisser installer en plein coeur de Paris quelque chose d'illicite ; moi, je voudrais redire ici que l'ordre républicain permet la liberté de tous, et on ne peut pas tout excuser lorsque des gens font manifestement des choses illégales, en l'occurrence, personne ne comprendrait que ministre de l'Intérieur, comme ça a pu être le cas dans les années précédentes, laisse des installations illicites.

CAROLINE ROUX
Mais personne ne vous le reproche, c'est la méthode qui est contestée, Gérald DARMANIN, ce n'est pas le fait éventuellement d'évacuer…

GERALD DARMANIN
Non, mais vous ne pouvez pas tirer…

CAROLINE ROUX
C'est la méthode, est-ce que vous approuvez la méthode, vous-même, vous avez dit que ces images vous avaient choqué.

GERALD DARMANIN
Mais vous ne pouvez pas tirer de quelques gestes inacceptables des conclusions sur l'ensemble du travail que fait la police, y compris ce soir-là, ce n'est pas possible, ce n'est pas facile d'être policier.

CAROLINE ROUX
Vous en tirez des leçons ?

GERALD DARMANIN
Oui, bien sûr, eh bien, comme toujours, à chaque fois, il faut apprendre. Mais ce n'est pas…

CAROLINE ROUX
Par exemple, lesquelles ?

GERALD DARMANIN
Mais d'abord, je voudrais vous dire que ce n'est pas facile d'être policier, ce n'est pas facile d'être policiers, ce n'est pas facile d'être constamment sous le feu des critiques, ce n'est pas facile de ne pas répondre à des provocations, mais un policier bien formé doit avoir une déontologie, ne pas répondre à ces provocations et ne pas faire de gestes inacceptables, parce que la police de la République, elle a ce qu'on appelle la violence légitime, elle le fait entre notre nom. Donc ceux qui déconnent sont sanctionnés, mais je me refuse de sanctionner l'intégralité des policiers de France.

CAROLINE ROUX
Est-ce qu'on les aurait vues ces images si l'article 24 de la loi de sécurité globale avait été appliquée, parce que, en fait, ces images-là, on en avait besoin, vous en avez besoin, vous, en tant que ministre ?

GERALD DARMANIN
Tout à fait, on les aurait vues, puisque l'article 24 qui a été très largement adopté, hier, la proposition de loi a été adoptée à 388 voix, c'est-à-dire, un des textes les mieux votés aujourd'hui…

CAROLINE ROUX
30 abstentions dans vos camps, et 10 qui ont voté contre…

GERALD DARMANIN
Oui, à majorité, vous avez vu, très large d'ailleurs, des LR jusqu'au groupe En Marche ont voté ce texte de loi, il aura d'ailleurs vocation à être amélioré encore au Sénat, c'est normal, c'est le débat parlementaire. Mais cette proposition de loi de monsieur FAUVERGUE et de madame THOUROT n'empêche en aucun cas de filmer des policiers et des gendarmes, et en aucun cas de diffuser ces images, ça n'a rien à voir avec le texte. Ce que prévoit en revanche ce texte, parmi d'autres dispositions extrêmement importantes pour la sécurité des Français, c'est de ne pas mettre en danger les policiers et les gendarmes, dans le but manifeste de leur nuire. Si je mets votre photo en disant : Caroline ROUX, en donnant votre adresse personnelle, en donnant peut-être le prénom de vos enfants, en mettant peut-être votre numéro de téléphone portable personnel et votre photo, avouez que c'est dans le but manifeste de vous nuire. Quel autre intérêt aurais-je que de le faire.

CAROLINE ROUX
Alors, le journaliste de Brut qui a été violenté, avait-il l'objectif de nuire aux forces de l'ordre, je le rappelle, il a été violenté, il s'en est lui-même… il a lui-même témoigné, alors qu'il filmait l'intervention de la place de la République, des faits qui sont de moins en moins rares, on peut aussi rappeler qu'un journaliste de France 3, Tanguy KERMARREC, a été placé en garde-à-vue alors qu'il faisait des images d'une manifestation, il a fait l'objet d'un rappel à la loi. Est-ce qu'on est en capacité aujourd'hui, je rappelle que l'ONU a sanctionné ce texte-là, en tout cas, l'a pointé du doigt, la Commission européenne expliquant que c'était une atteinte aux libertés de la presse ; pourquoi vous obstinez-vous ?

GERALD DARMANIN
Non, alors, là, je pense qu'il faut remettre les choses à leur place, les journalistes ont évidemment tout à fait le droit de participer à des manifestations en les filmant, de rendre publiques ces images, qu'ils le fassent d'ailleurs avec leur caméra, ce qui n'était pas le cas du journaliste de France 3, il l'a fait avec son téléphone, si j'ai bien compris ce qui s'est passé…

CAROLINE ROUX
Ça change quoi ?

GERALD DARMANIN
Non, mais je vous le dis, je le précise pour vos téléspectateurs, et deuxièmement, moi je pense, que les journalistes, évidemment, c'est les consignes que j'ai évidemment données, et c'est la loi de la République, tout en respectant les lois de la République, ils ne sont pas au-dessus des lois, doivent pouvoir filmer avant, pendant, après les manifestations…

CAROLINE ROUX
Sans être brutalisés par les forces…

GERALD DARMANIN
Et évidemment, dans le mot brutalisés par les forces de l'ordre, vous savez, moi, je ne pense pas qu'il faille mettre toutes les forces de l'ordre comme vous le faites, j'entends que vous posez la question des journalistes, Madame, mais permettez-moi de défendre les policiers, permettez-moi qu'il y ait une personne qui puisse dire que les policiers font un travail difficile, et que si on ne se présente pas comme journaliste, c'est difficile pour un policier de le distinguer s'il n'a pas de caméra, avouons-le. En revanche, dès qu'on connaît la qualité de journaliste de quelqu'un, on doit évidemment ne pas l'empêcher de pouvoir filmer, de pouvoir rendre compte de ce qui s'est passé, et évidemment, de ne pas le mettre en garde à vue…

CAROLINE ROUX
Le texte, vous l'avez dit rapidement sera peut-être…

GERALD DARMANIN
Je voudrais quand même répondre à votre question, parce qu'on a l'impression que, en France, les policiers empêchent tout journaliste de faire leur travail…

CAROLINE ROUX
Non, ce n'est pas non plus ce que j'ai dit…

GERALD DARMANIN
Voilà, non, mais ça peut être une impression, et je voudrais ici la corriger. Ce n'est d'ailleurs pas ce qui s'est passé place de la République, puisque des images nombreuses ont pu être diffusées bien évidemment sur les télévisions et bien évidemment sur les réseaux sociaux. Donc dès que l'on connaît la qualité d'un journaliste, dès que l'on connaît cette qualité, dès qu'il se présente comme tel, il ne faut évidemment pas l'empêcher de faire son travail, qui est un travail important, démocratique et fondé, évidemment. Mais en même temps, vous comprendrez bien que l'évacuation de manifestations, de maintien de l'ordre ou des personnes qui, de façon illicite, s'installent sur la voie publique, permet aux policiers d'intervenir dans des conditions que la loi doit régenter. Il m'apparaît normal que la loi régente le fait que ces policiers interviennent dans des conditions difficiles.

CAROLINE ROUX
Le Premier ministre a annoncé qu'il allait saisir lui-même le Conseil constitutionnel, vous pensez que cette loi va passer le contrôle de constitutionnalité ?

GERALD DARMANIN
Oui, je le pense, après, il y a un débat au Sénat, ce débat au Sénat, il est important, il y aura un retour…

CAROLINE ROUX
Et la loi peut évoluer…

GERALD DARMANIN
Mais bien sûr, comme d'habitude, la loi, le gouvernement n'est qu'à la disposition du Parlement, et il y aura retour à l'Assemblée nationale, moi, je souhaite à la fois qu'on trouve le bon équilibre entre la légitime liberté d'informer des journalistes, et de tout citoyen qui voudrait filmer quelque chose, mais aussi la légitime protection des policiers, on a un peu tendance à les oublier, ces policiers, je trouve.

CAROLINE ROUX
Eh bien, vous avez fait passer le message en tout cas.

GERALD DARMANIN
Merci à vous.

CAROLINE ROUX
Merci Monsieur le Ministre.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 novembre 2020