Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur le conflit du Haut-Karabagh, à Paris le 3 décembre 2020.

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Circonstance : Examen d'une proposition de résolution sur la protection du peuple arménien et des communautés chrétiennes d'Europe et d'Orient à l'Assemblée nationale

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Texte intégral

Merci, Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Députés,


De très rudes affrontements militaires ; des bombardements qui n'ont épargné ni les hôpitaux ni les lieux de cultes ; des milliers de civils contraints de fuir leur foyer pour se mettre à l'abri ; quarante-quatre jours de guerre, au sens le plus littéral de ce terme : voilà pourquoi personne en France, aujourd'hui, ne saurait être indifférent à ce qui vient de se produire dans le Haut-Karabagh et dans son pourtour.

Beaucoup, dans cet hémicycle et en dehors de cette enceinte, ressentent de l'indignation, et j'en fais partie ; de l'indignation devant une telle spirale de violence ; de l'indignation à l'idée que de graves crimes ont pu être perpétrés, notamment par l'utilisation de bombes au phosphore et de bombes à sous-munition, comme certaines informations en font état. Et nous veillerons, dans nos responsabilités, à ce que toute la lumière soit faite à ce sujet.

Beaucoup, j'en fais également partie, condamnent le rôle joué dans ce conflit par des mercenaires étrangers en provenance de Syrie. C'est d'autant plus inacceptable que cela se produit, une fois de plus, aux portes de l'Europe.

Beaucoup enfin, et c'est aussi mon cas, dénoncent l'attitude de la Turquie qui, comme d'ailleurs sur le théâtre syrien, comme d'ailleurs sur le théâtre libyen, comme d'ailleurs sur la Méditerranée orientale, semble jouer tout à la fois la carte de la compétition et la carte de la connivence avec la Russie, -de la compétition et de la connivence-, au détriment de la sécurité et de la stabilité de la région.

La Turquie, qui est pourtant notre alliée dans l'OTAN, a en effet apporté, vous l'avez dit, un appui décisif à l'une des parties au conflit, y compris par le déploiement de mercenaires, comme elle l'avait déjà fait, précédemment, en Libye.

M. Dupont-Aignan rappelait les propos que je tiens régulièrement en commission des affaires étrangères sur la Turquie. Je ne vais pas les reprendre ici. Mais, en tout cas, je peux vous dire, Mesdames et Messieurs les Députés, que lors de la réunion annuelle des ministres des affaires étrangères de l'OTAN, qui s'est tenue avant-hier, j'ai pu porter un message de grande fermeté à ce sujet. J'ai constaté que d'autres alliés, -d'autres grands alliés-, ont aussi, et c'est nouveau, porté cette exigence urgente de clarification lors de ces débats.

Je partage donc beaucoup de ce qui vient d'être dit : j'entends votre colère ; j'entends vos craintes ; j'entends les questions que vous vous posez.

Et pour autant, et je le dis en toute franchise, je ne partage pas l'objectif visé par le projet de résolution qui vous est soumis cet après-midi, c'est-à-dire la demande d'une reconnaissance de l'indépendance du Haut-Karabagh.

Parce que nos amis arméniens ne nous demandent pas de reconnaître l'indépendance du Haut-Karabagh ! Ils ne le demandent pas ! Et que parce qu'eux-mêmes ne l'ont pas reconnue; jamais, dans l'Histoire, quelles que soient les frontières, même lorsqu'elles étaient très favorables à l'Arménie. Jamais, ils ne l'ont reconnue, et ils ne nous le demandent pas. Ils ne nous le demandent pas aujourd'hui, pas plus qu'hier.

(- réactions de certains parlementaires - )

Je vais dire ici que j'ai beaucoup de respect pour l'ambassadrice d'Arménie en France, mais mon interlocuteur est M. Pachinian ou M. Ayvazian, c'est-à-dire le responsable du gouvernement. Ensuite, parce que la demande qui nous est faite par mon homologue arménien, et qui a été réaffirmée par les plus hautes autorités de l'Arménie, la semaine dernière, lors du déplacement à Erevan de mon Secrétaire d'Etat Lemoyne, c'est celle, pour l'instant, de la sécurité et de la stabilité après le cessez-le-feu du 9 novembre, et du retour dans des conditions sûres des personnes déplacées vers les lieux qu'elles ont fuis, ces dernières semaines, du fait des combats.

Et aussi, surtout parce que je ne vois absolument pas en quoi cette reconnaissance nous mettrait dans une position plus favorable pour continuer à ce que nous avons à faire, ce que nous avons toujours fait, c'est d'assumer notre position de puissance de médiation dans ce conflit, afin d'obtenir des avancées durables vers une solution politique.

Mais, Mesdames et Messieurs les Députés, je ne méconnais pas la portée symbolique que certains entendent donner à ce geste. Et, bien sûr, les symboles comptent. Mais ce qui compte, plus encore, c'est notre capacité à agir demain.

Au fond, c'est très simple, reconnaître le Haut-Karabagh reviendrait à nous exclure nous-mêmes de la coprésidence du Groupe de Minsk que nous partageons avec les Etats-Unis et la Russie. Ce serait laisser un espace politique qui serait occupé par d'autres que nous ! Autrement dit, Mesdames et Messieurs les Députés, ce serait renoncer à notre rôle de médiateur et à notre ambition de contribuer à bâtir une paix durable, et c'est ce que nous demandent les autorités arméniennes, expressément, hier, comme aujourd'hui. Et c'est d'autant plus vrai que l'urgence va à la stabilisation de la situation, à la suite du cessez-le-feu du 9 novembre. Cette stabilisation devra permettre, ensuite, d'engager une négociation sur une solution globale.


Mesdames et Messieurs les Députés,

Bien qu'elle vienne de connaître des développements dramatiques et précipités, je voulais vous rappeler, mais Guy Teissier l'a dit tout à l'heure avec justesse, que la crise du Haut-Karabagh est une crise ancienne, qui plonge ses racines dans les déchirements du XXe siècle.

C'est une crise que la France s'efforce de contribuer à désenchevêtrer depuis plus de vingt ans ! Depuis que nous avons rejoint la coprésidence du groupe de Minsk, -c'était, je vous le rappelle, à l'initiative du président Chirac -, auquel l'OSCE, au lendemain du cessez-le-feu intervenu après les affrontements des années 1991-1994, a confié, en 1995, un mandat pour parvenir à une solution négociée durable au conflit du Haut-Karabagh.

Certes, notre mobilisation n'a pas suffi pour surmonter l'absence de volonté des parties à surmonter leurs désaccords et à faire les choix que la France, en tant que médiateur, ne pouvait pas leur imposer.

Toutes les propositions de compromis que nous avons mises sur la table se sont heurtées à des refus. Et dès le 27 septembre, nous avons appelé et nous nous sommes mobilisés par obtenir la cessation immédiate des hostilités. Tout de suite, le Président de la République a tenu des propos très fermes ; et ensuite, lui, et moi-même, avons multiplié les démarches auprès de nos homologues arméniens et azerbaïdjanais. Mais cela n'a pas abouti.

Et donc, aujourd'hui, vous le savez, le cessez-le-feu du 9 novembre a été négocié, a été signé par les deux parties, dans une situation d'urgence absolue puisque, à ce moment-là, les forces azerbaïdjanaises se trouvaient à quelques kilomètres seulement de Stepanakert.

Si ce cessez-le-feu doit être respecté, cependant il ne résout pas la crise du Haut-Karabagh. Il n'est pas une solution durable au conflit. Le statu quo, m'a dit M. Fanget n'est pas une solution ; oui, le statut quo ne permet pas d'envisager l'avenir. Et donc, notre première priorité aujourd'hui, c'est d'apporter notre soutien aux populations civiles chassées par les combats, et de garantir leur retour en toute sécurité vers les lieux qu'elles ont dû quitter.

Vous le savez, sous l'impulsion du Président de la République, nous avons déployé un important effort de solidarité. Dès le 22 novembre, un avion, avec du matériel médical d'urgence et de l'aide humanitaire, s'est rendu à Erevan.

Quelques jours après, une délégation conduite par le Secrétaire d'Etat Jean-Baptiste Lemoyne s'est rendue à Erevan, à bord d'un avion chargé de 50 tonnes de fret, avec le soutien des organisations humanitaires et des organisations arméniennes.

Des établissements hospitaliers français sont également en train de se mobiliser pour prêter assistance aux médecins arméniens. Nous poursuivrons ce travail humanitaire indispensable.

Mais nous entendons, dans le même temps, continuer à jouer le rôle qui nous incombe dans le cadre du Groupe de Minsk. Et nous poursuivons donc des objectifs politiques.

Cet après-midi, une déclaration des trois coprésidents, en mon nom, celui de mon homologue russe Sergueï Lavrov et du vice-ministre américain Stephen Biegun, sera publiée, à l'occasion de la réunion ministérielle de l'OSCE, qui se tient en ce moment, pour poser les bases de la poursuite de notre action commune sur ce dossier.

Car, vous l'avez dit, les uns et les autres, il y avait, dans l'arrangement du 9 novembre, des zones d'ombres qui demandent des clarifications. Et nous l'avons dit très clairement à la Russie. Je précise, d'ailleurs, parce que je pense que certains ont dû l'oublier, pour plusieurs interlocuteurs, je rappelle qu'il y a un accord de défense entre l'Arménie et la Russie, qui ne vous a pas échappé. Comme il ne vous a sans doute pas échappé que la seule base russe dans la région se tient en Arménie. Et il y a un traité qui s'appelle l'Organisation du Traité de sécurité collective qui engage la solidarité militaire entre la Russie et l'Arménie. Je dis cela parce que les situations sont toujours plus complexes que celles que l'on imagine.

Je voudrais ajouter qu'il y avait des zones d'ombre, nous l'avons dit très clairement à la Russie. Je vais en faire l'inventaire : il y a le départ des mercenaires étrangers ; il y a le respect du droit international s'agissant des prisonniers de guerre et du rapatriement des corps des victimes du conflit ; la protection du patrimoine culturel et religieux ; et naturellement la relance d'une négociation pour définir une solution durable à ce conflit, notamment les questions qui ont trait au statut final du Haut-Karabagh et à sa délimitation administrative, à son mode de gouvernance qui doit résulter de la négociation.

C'est aujourd'hui, maintenant que les armes se sont tues, que nous devons intensifier nos efforts de paix. Et la déclaration commune, qui sera rendue publique tout à l'heure, va dans ce sens.

Il est nécessaire que nous puissions agir en étroite collaboration avec nos partenaires européens. Et les Vingt-sept ont adopté récemment une déclaration sur le Haut-Karabagh qui reprend l'essentiel des préoccupations que je viens d'évoquer et qui réaffirme son plein soutien aux coprésidents du Groupe de Minsk vers la reprise des négociations.

Enfin, nous cherchons à obtenir ce que j'appelle un "cessez-le-feu patrimonial". Ce conflit ne doit pas mettre en danger le patrimoine inestimable qui se trouve dans la région. Je pense au patrimoine culturel, mais aussi au patrimoine religieux qu'il s'agisse du patrimoine chrétien ou du patrimoine musulman. Toute action sur le terrain doit respecter toutes les histoires, toutes les cultures, et toutes les religions.

Sur ce sujet, l'UNESCO nous soutient, le Premier ministre Pachinian nous soutient, le Président Aliev a pris des engagements. Maintenant, il faut que ce consensus sur le cessez-le-feu patrimonial se traduise sur le terrain, et nous y veillerons.

Ce que nous demandent les parties, ce que nous commandent nos engagements internationaux, ce que nos partenaires européens attendent de nous, c'est d'une part de consolider le cessez-le-feu, et d'engager de nouvelles étapes afin d'aboutir à une solution politique durable.

Ces nouvelles étapes commencent par la déclaration dont je viens de parler. Il faudra aussi, je le dis très franchement, ici, réengager un dialogue avec l'Azerbaïdjan. J'entends les critiques, parfois très violentes, de l'Azerbaïdjan à notre égard. Je les ai évoquées avec mon collègue azerbaïdjanais. Mais je pense que nous pouvons trouver le chemin d'un tel dialogue. D'ailleurs, je voudrais vous rappeler, aux uns et aux autres, qu'il y a eu un dialogue constructif avec l'Azerbaïdjan, dans le passé, initié par des présidents qui font référence dans notre histoire. Depuis les présidents Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande. Tout le monde a agi pour une collaboration avec l'Azerbaïdjan. Il faut donc retrouver cet esprit-là. Mais il faudra, pour que cette volonté soit partagée et incarnée, il faudra que l'Azerbaïdjan fasse les gestes nécessaires dans ses prises de position et dans ses actions.

Et nous poursuivrons naturellement un dialogue très étroit avec l'Arménie, dans la continuité, -je le dis très clairement ici parce que je crois que c'est un peu ignoré-, des échanges permanents que nous entretenons avec le Premier ministre Pachinian et avec mon homologue, M. Ayvazian.

J'aurai l'occasion d'ailleurs d'engager ces discussions avec le ministre des affaires étrangères arménien, M. Ayvazian, la semaine prochaine, pour une discussion approfondie sur l'ensemble des priorités que je vous ai présentées aujourd'hui ; sur notre action concrète pour l'action humanitaire ; sur la protection du patrimoine culturel et religieux ; et sur les actes réfléchis, déterminés avec un calendrier, qu'il nous faudra prendre ensemble pour ouvrir la voie à une paix durable dans le Haut-Karabagh que tout le monde souhaite. Et je l'ai bien entendu dans vos propos, il y a un instant.


Je vous remercie de votre attention.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 7 décembre 2020

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