Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, ministre de l'industrie, à Radio Classique le 8 décembre 2020 sur l'économie confrontée à l'épidémie de Covid-19, la transition écologique et le Brexit.

Texte intégral

GUILLAUME DURAND
je vous le disais tout à l'heure, si on se met à la place alors là je fais de la microéconomie mais si on se met à la place d'un ostréiculteur, l'angoisse des fêtes de Noël qui seraient gâchées est terrible, si on se met à la place d'un pêcheur de Boulogne, la perspective d'un Brexit cette semaine est épouvantable car ils ne pourront plus aller dans les eaux anglais et si vous et moi on a produit un film de cinéma qui doit sortir le 20 alors que 15 ce qui était prévu va peut-être ne pas se passer, ça veut dire que le film qu'on a financé, qu'on a distribué, pour lequel on a payé des acteurs, des figurants, poubelle. Avouez que la situation est terrifiante.

AGNES PANNIER-RUNACHER
La situation est remplie d'incertitudes, il faut aussi regarder le verre à moitié plein. Aujourd'hui vous avez 70 % de l'économie qui fonctionne et qui fonctionne plutôt bien. Aujourd'hui vous avez plus de créations d'emplois pour les jeunes que l'année dernière. Vous avez plus de places d'apprentissage pour les jeunes que l'année dernière. Vous avez une industrie qui tourne au-delà de 90% et vous avez l'Allemagne qui est reparti au au-delà de l'année 2019. Donc il faut pondérer les secteurs qui sont effectivement extrêmement sous pression aujourd'hui et c'est parfaitement exact et nous les accompagnons massivement avec des aides, avec du prêt garanti par l'Etat, avec la prise en charge des charges sociales, avec le Fonds de solidarité et les secteurs qui eux sont aujourd'hui prêts à repartir, qui investissent et que nous accompagnons notamment dans le cadre du plan de relance.

GUILLAUME DURAND
Est-ce qu'il va falloir augmenter par exemple ce matin, la question est un peu solennelle mais est-ce qu'il va falloir augmenter la masse globale de ce plan de relance étant donné les perspectives qui sont données pour les secteurs qui ne sont pas ceux que vous avez défendu, mais qui sont les secteurs qui vont couler ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors d'abord tous les secteurs ne coulent pas, je rappelle une chose.

GUILLAUME DURAND
Je parle de ceux qui sont en difficulté.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Même ceux qui sont en difficulté, vous avez 30% de faillites en moins par rapport à l'année dernière, ce qui montre que le plan d'urgence que nous avons mis en place fonctionne. Il fonctionne ça c'est la première chose à retenir. Et ce plan il ne cesse d'évoluer, c'est-à-dire que le plan de relance, c'est 100 milliards d'euros pour relancer l'économie, mais vous avez un plan d'urgence qui accompagne les secteurs du tourisme, de l'événementiel, de la culture, du sport pour ne citer que les secteurs les plus touchés, du monde de la nuit qui lui à chaque moment où l'épidémie recommence à se déployer et on est obligé de refermer les activités fonctionne et prend en charge ces activités.

GUILLAUME DURAND
Mais par exemple si la semaine prochaine on ne peut pas rouvrir tout ce qui est théâtre, cinéma etc. Est-ce que dans la perspective de ce que vous venez de nous dire Bruno LE MAIRE, vous et les autres, la ministre de la Culture, vous allez vous adapter et à des aides ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je crois qu'on a fait la démonstration depuis le mois de mars qu'à chaque une étape…

GUILLAUME DURAND
Non mais là je vous pose une question précise.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je vous réponds qu'à chaque étape, on s'est adapté, à chaque étape on a accompagné ces entreprises.

GUILLAUME DURAND
Donc vous ferez quelque chose.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Donc évidemment, je veux dire ce n'est même pas une question, pourquoi on fait quelque chose, parce que c'est notre intérêt de maintenir ces activités en fonctionnement autant que possible parce que le fait qu'elles disparaissent nous coûterait beaucoup plus cher collectivement aux Français.

GUILLAUME DURAND
Donc un distributeur qui sort un film mercredi prochain alors qu'on ne pourra pas ouvrir les cinémas éventuellement, parce que pour l'instant on n'est mais pas encore là, enfin les chiffres sont très mauvais, c'est ce qu'ont dit hier Olivier VERAN et donc Jérôme SALOMON, celui-là il sera indemnisé.

AGNES PANNIER-RUNACHER
C'est surtout je pense les théâtres qui prévoient de rouvrir, les salles de concert qui prévoient de rouvrir, les cinémas qui prévoient de réouvrir où là vous avez du chômage partiel qui les accompagnent et qui est pris en charge jusqu'à 100 % et nous n'avons jamais failli à accompagner ces entreprises.

GUILLAUME DURAND
Je recevais Laurent BERGER l'autre jour avec Jean-Baptiste BOURSIER sur BFMTV, il disait maintenant il va falloir qu'on durcisse considérablement la loi et il faisait évidemment allusion à BRIDGESTONE en pensant à d'autres entreprises à l'égard de tous ceux qui ont reçu des aides de l'Etat, des aides des régions et qui disent maintenant c'est plus rentable, on ferme etc, etc… Est-ce que ça peut aller jusqu'à du pénal par exemple ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je crois que déjà l'enjeu, c'est que les aides puissent être conditionnées lorsqu'elles sont fléchées sur des projets particuliers. C'est très exactement ce que je fais dans le plan de relance. Lorsque je finance un projet de nouvel équipement dans une usine, cette aide est fléchée dans une usine donnée et si l'équipement disparaît pour aller dans une autre usine en France ou à l'étranger et qu'il n'y a pas une justification par rapport à la teneur du projet alors nous demandons le remboursement.

GUILLAUME DURAND
Ça c'est Agnès PANNIER-RUNACHER pour ce qui arrive mais le solde du passé, je reprends l'affaire BRIDGESTONE parce c'est devenu une affaire politique, il se passe quoi exactement ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
D'abord BRIDGESTONE n'a reçu aucune aide spécifique de l'Etat, je tiens à le dire.

GUILLAUME DURAND
Des aides régionales disons.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non plus, ils ont reçu une aide de l'agglomération en 2008 avec un contrat qui a été bien ficelé puisque ce contrat prévoyait justement que si l'usine fermait, l'aide devait être remboursée et une partie de cette aide conformément au contrat sera remboursée à la demande…

GUILLAUME DURAND
Vous en avez la garantie ce matin ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
À la demande de l'agglomération. Oui parce que c'est ce que prévoyait le contrat.

GUILLAUME DURAND
Oui d'accord mais enfin ils peuvent très bien s'asseoir sur le contrat.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non, non, c'est quelque chose qui est d'ores et déjà acquis.

GUILLAUME DURAND
C'est une certitude ce matin.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Tout à fait.

GUILLAUME DURAND
Est-ce qu'on peut voir puisque vous avez... c'est aussi cette affaire de convention citoyenne sur le climat, avec une sorte de double interprétation, c'est-à-dire ceux qui ont participé considèrent qu'on n'en fait pas assez, le président de la République va défendre d'une certaine manière symboliquement aujourd'hui au Creusot le nucléaire et puis il a expliqué qu'au fond on n'avait pas même si on allait faire énormément de travail, 30 milliards dans le plan de relance consacré aux énergies…

AGNES PANNIER-RUNACHER
De transition écologique.

GUILLAUME DURAND
de transition écologique, il a dit oui mais, enfin il a essayé de faire comprendre que c'est très gentil mais le solaire ça marche quand il y a du soleil et l'éolien, ça marche quand il y a du vent et pour l'instant seul le nucléaire est une énergie qui fonctionne 24 heures sur 24, est-ce qu'il faut redire ce matin, cette, je ne dis pas que c'est une vérité, mais enfin cette évidence aux Français à ceux qui pensent qu'il y a une possibilité de substitution.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Il faut dire d'abord que le nucléaire est une énergie quasi 100% décarbonée, ce qu'on a tendance à oublier, c'est-à-dire qu'est ce qui fait qu'aujourd'hui la France a un bilan carbone plutôt meilleur que ses voisins européens, c'est parce qu'elle a du nucléaire et que sur le côté de l'électricité du mix-énergétique entre l'hydraulique et nucléaire, elle est décarbonée à 90%, c'est pas le cas de l'Allemagne et c'est pas le cas de la Pologne par exemple qui ont encore du charbon. En revanche on a énormément d'efforts à faire sur les mobilités, c'est-à-dire les voitures, les cars, les trains, pas les trains les avions et on a énormément d'efforts à faire sur le côté chaleur carbonée, toute la chaleur qui rentre dans les processus industriels. Et nous nous y employons. Mais effectivement partons de la réalité technologique.

GUILLAUME DURAND
Vous savez que ce n'est pas le point de vue du lot, ce n'est pas le point de vue de beaucoup de gens qui sont des militants et qui ont participé à cette convention citoyenne.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Mais on lutte contre le défi climatique ou on lutte contre autre chose. Moi, je suis très…

GUILLAUME DURAND
Oui mais c'est là où il y a une sorte d'incompréhension chez les gens, c'est que pour eux finalement l'écologie, c'est d'abord et avant tout abattre le nucléaire.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Oui mais si on veut lutter contre le défi climatique malheureusement les faits sont têtus et le nucléaire.

GUILLAUME DURAND
Ce n'est pas mon point de vue.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non mais le nucléaire est une énergie décarbonée et ce que montre l'expérience allemande, c'est que c'est particulièrement difficile de sortir du nucléaire et d'ailleurs ils sont en train de revenir sur ce sujet-là précisément parce que le nucléaire est capable de fournir une énergie en base, c'est-à-dire quand il y a pas de vent, quand il y a pas de soleil, vous pouvez toujours vous appuyez sur le nucléaire.

GUILLAUME DURAND
Ce qui paraît évident.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Et donc ça fera partie de notre mix énergétique, ça n'empêche pas de développer les énergies renouvelables.

GUILLAUME DURAND
Ce qui veut dire que ce qu'il y aura dans le projet de loi, ce n'est pas votre projet de loi puisque c'est POMPILI qui va le porter, mais ce n'est pas un renoncement général par rapport à cette convention.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Pas du tout parce que nous faisons des avancées majeures. Je crois que Guillaume TABARD le disait très bien à l'instant on n'a jamais fait autant pour la transition écologique que ce gouvernement. On le fait dans un contexte où il y a une prise de conscience générale de la population et je le dirais des hommes et des femmes politiques de ce pays, donc ça permet d'avancer. Mais néanmoins on a fait des avancées majeures, nous sommes les premiers à fermer des centrales à charbon, toutes les centrales à charbon, elles seront fermées en 2022. Cette décision n'avait pas été prise auparavant. Nous avons démarré la sortie du glyphosate là où l'Union européenne voulait y aller en 15 ans, nous avons imposé à l'Union européenne d'y aller en 5 ans et nous avons nous-mêmes pris l'engagement de le faire en 3 ans. Et au bout de 3 ans, on dit c'est difficile.

GUILLAUME DURAND
Je crois que les aides vont être accordées aux agriculteurs qui arrêteraient le glyphosate, c'est-à-dire qu'il y aura de défiscalisation qui sont propres, qui sont en cours.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Tout à fait, c'est une incitation…

GUILLAUME DURAND
Expliquez le mécanisme.

AGNES PANNIER-RUNACHER
sortir du glyphosate, ça veut dire que vous avez moins de rendement pour un agriculteur et plus de coûts, donc vous avez un problème sachant que les agriculteurs ne roulent pas sur l'or, je pense que tout le monde a compris qu'en termes de revenus, c'est difficile et suivant les cultures vous avez des cultures qui se prêtent bien à l'exercice, la viticulture par exemple, vous avez d'autres cultures où sans le glyphosate vos rendements sont vraiment très bas et vous êtes confronté à la concurrence de tous les autres pays qui n'ont pas fait le début du quart du commencement de cette transition. Et c'est l'un des enjeux de la Convention citoyenne, c'est de dire que les sujets si on ne les prend qu'en France, on sera perdant sur le volet écologique parce que personne fera comme nous et sur le volet économique parce qu'on sera les seuls à se tirer une balle dans le pied.

GUILLAUME DURAND
Alors j'ai 2 questions pour terminer, une qui est tellement importante que je vais commencer par elle et une qui l'est un peu moins mais qui concerne les assurances pour tous ceux, parce qu'on parlait de microéconomie tout à l'heure, à savoir les ostréiculteurs, mais il y a les restaurateurs. Je voudrais qu'on revienne sur l'affaire des assurances, dans un instant mais vous allez pouvoir y répondre très rapidement. Le Brexit, on ne peut pas rentrer dans le détail parce que c'est très très compliqué, c'est la concurrence, c'est effectivement l'accès aux eaux territoriales britanniques, mais est-ce que vous avez le sentiment ce matin, Madame, pardonnez-moi cette expression un peu triviale comme Michel BARNIER et comme d'ailleurs Boris JOHNSON que c'est totalement plié entre l'Europe et les Anglais ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
En tout cas le 1er janvier, je vais enfoncer une porte ouverte, il y aura un Brexit, il y aura une frontière qui serait rétablie entre le Royaume-Uni et l'Union européenne et ça on a du mal à se représenter parce que tout le monde imagine qu'il y aurait un accord qui changerait ça. Non la décision sur le Brexit, elle a été prise en 2016 et la question c'est la hauteur de cette frontière. Est-ce que ce sera une frontière qui finalement s'apparentera au monde d'avant ou est-ce qu'elle sera en réalité un peu plus marquée, comme on peut la voir avec un certain nombre de pays avec lesquels on commerce aujourd'hui.

GUILLAUME DURAND
… qui fonctionne comme ça.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Vous avez une frontière, ça veut dire que vous contrôlez les marchandises et vous contrôlez les personnes et ça, ça se rétablit le 1er janvier quelle que soit la nature de l'accord. Et ensuite le niveau des droits de douane sera plus ou moins élevé et la question de l'accès au marché européen pour le Royaume-Uni sera conditionnée à des contreparties.

GUILLAUME DURAND
est-ce que vous parce que on va abandonner la question les assureurs mais je vais l'annoncer comme une information, on sait que les assureurs maintenant ont gelé leur prime pour tous ceux qui sont en difficulté actuellement, ça a été annoncé alors que ça devait, enfin c'était en suspens jusqu'hier, mais je voudrais revenir cette histoire anglaise parce qu'elle est quand même fondamentale, est-ce que vous avez la certitude parce que Boris JOHNSON l'a laissé entendre, que l'on ne va pas devenir une sorte de…, parce qu'on chasse beaucoup les paradis fiscaux actuellement et notamment pour tout ce qui concerne les Gafa, est-ce que vous êtes certain que dans ce qui se profile, il ne va pas y avoir l'envie par les Anglais de faire de Londres, un paradis, de Londres et l'Angleterre, un paradis fiscal total aux côtés de la France et donc de l'Europe ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
C'est un des enjeux de la négociation, c'est de dire qu'on ne signera pas un mauvais accord où Londres et le Royaume-Uni auraient accès tranquillement au marché européen, alors qu'eux-mêmes pratiqueraient du dumping fiscal, du dumping social et du dumping environnemental. c'est, je dirais, même l'élément essentiel de discussions aujourd'hui au-delà des pêcheurs qui est plutôt un élément de rapport de force sur lequel le Royaume-Uni donnant accès à ses eaux territoriales peut faire du levier dans ce rapport de force et nous serons également complètement aux côtés des pêcheurs sur cet aspect-là, parce que c'est un enjeu important pour tous les pays de la façade atlantique et notamment la France.

GUILLAUME DURAND
Voilà la France et aussi les Pays Bas, 5000 personnes vivent de ça donc à Boulogne-sur-Mer le principal port de pêche dans cette région. Il est 8h30, Agnès PANNIER-RUNACHER était chargée de l'Industrie, vous avez vu d'autres dossiers qu'elle a abordé ce matin auprès donc de Bruno LE MAIRE dans le gouvernement de Jean CASTEX.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 8 décembre 2020