Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec France 24 le 8 décembre 2020, sur le Brexit, les relations entre l'Union européenne et les Etats-Unis, l'épidémie de Covid-19 et la loi contre le séparatisme.

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  • Franck Riester - Ministre du commerce extérieur et de l'attractivité

Média : France 24

Texte intégral

Q - Le brouillard est toujours épais en direction de London. S'il y a un "no deal", est-ce que cela affaiblira notre croissance extérieure, Franck Riester ?

R - Oui, on préfèrerait qu'il y ait un accord, mais pas un accord à n'importe quel prix, et c'est toute la lettre de mission du négociateur Michel Barnier, depuis le départ, on parle à 27, pour faire en sorte que nous puissions avoir un accord avec les Britanniques, mais pas à n'importe quel prix ; pas au prix d'une concurrence déloyale, pas au prix d'un sacrifice de la pêche, pas au prix d'une gouvernance qui ne nous permettrait pas, en cas de non-respect de l'accord par les britanniques, de pouvoir, nous, membres de l'Union européenne, réagir à la hauteur de ce qui serait nécessaire pour protéger nos entreprises. Nous mobilisons donc beaucoup d'énergie, Michel Barnier mobilise beaucoup d'énergie pour qu'il y ait un accord. Nous espérons qu'il y en aura un, dans les tout prochains jours ou les toutes prochaines heures, mais aujourd'hui, nous ne transigerons pas sur la pêche, sur la concurrence loyale et sur la gouvernance de notre accord futur.

Q - On a appris tout à l'heure que Londres acceptait de retirer les dispositions de son projet de loi qui bloquait notamment sur l'Irlande du Nord. Y voyez-vous quand même un signe encourageant ?

R - Oui, tout à fait, c'est un signe encourageant, mais je rappelle quand même que c'était un accord signé par les Britanniques dans lequel il y a deux parties, la partie retrait et ensuite l'accord futur. Sur l'accord de retrait, il y a eu un accord entre les Britanniques et l'Union européenne, et les Britanniques avaient, dans leur projet de loi, pris la décision de modifier cet accord alors même qu'il venait d'être signé. Là, ils reviennent sur cette intention qui n'était pas acceptable pour nous ; tant mieux, c'est de bon augure, je le prends comme un signe positif. Pour autant, cela ne remet pas en cause notre détermination pour l'accord de relation future, cela ne remet pas en cause à protéger nos pêcheurs, faire en sorte qu'il y ait une concurrence loyale entre Britanniques et Européens, que l'organisation de cette relation soit très claire et qu'elle nous permette, le cas échéant, de protéger nos entreprises.

Q - Ce sont vos lignes rouges, les conditions sur lesquelles vous ne dérogerez pas pour que cet accord puisse être, tout à l'heure, cela a été dit, opérationnel pleinement au 1er janvier ? Est-ce encore possible cela et avec quelles conditions pour la France ?

R - Oui c'est simple à comprendre. Nous avons envie d'un accord, nous pensons que c'est une bonne chose pour l'Union européenne et pour les Britanniques, nous avons un intérêt à ce qu'il y ait un accord, mais si c'est pour avoir un accord qui ensuite, nous mettent dans une situation de concurrence déloyale avec les Britanniques, que cela fragilise nos entreprises sur le moyen et sur le long terme, eh bien cela aura été une mauvaise décision. On sait bien que pour nos entreprises, notamment nos entreprises exportatrices, c'est un enjeu très important, c'est un enjeu très important pour nos pêcheurs ; et donc on se bat, on se mobilise, on fait tout pour qu'il y ait un accord. Mais il y a des lignes, les lignes de la concurrence loyale sur le long terme, le fait que nous puissions permettre à nos bateaux de pêche de continuer d'aller dans les eaux britanniques pour pêcher, le fait que si jamais il y a un différend avec les Britanniques, nous puissions avoir des outils de défense et de réponses à ces pratiques, qui seraient, dans l'avenir, contreproductives pour nos entreprises. Or pour l'instant, ces points-là ne sont pas réglés dans la négociation et c'est la raison pour laquelle Michel Barnier a dit qu'il était pessimiste, en tout cas, que les chances d'un accord sont de plus en plus faibles.

Il faut rester déterminer pour obtenir un accord, mais pas un accord à n'importe quel prix.

Q - Franck Riester, quelle est la part de croissance en moins, que l'on imputera au Brexit concrètement ?

R - Il y a un impact potentiel, mais il y a aujourd'hui des chiffres qui restent assez faibles en impact pour l'Union européenne. Je rappelle que la part des exportations européennes en Grande-Bretagne représente 8%, c'est-à-dire que 8% des exportations européennes sont des exportations en Grande-Bretagne, alors même que c'est presque 50% des exportations britanniques vers l'Union européenne. On voit bien donc qu'il y a une fragilité des Britanniques beaucoup plus forte à un Brexit dur, à un "no deal", que pour les Européens. Mais il y aura un impact pour les Européens qui est considéré comme existant mais limité.

Pour autant, on se mobilise sur un certain nombre de secteurs d'activités, je pense à l'agroalimentaire, je pense aux vins et spiritueux, qui sont tout particulièrement fragilisés s'il n'y a pas d'accord.

Mais je rappelle qu'accord ou pas, les règles de fonctionnement et d'échange entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne évolueront. Demain, quoiqu'il arrive, au 1er janvier 2021, il y aura par exemple des normes qui seront à respecter, des contrôles douaniers à respecter, qui seront beaucoup plus stricts qu'ils ne l'étaient quand il y avait un marché unique. On voit bien que, de toute façon, il y a une rupture avec le Brexit, et c'est la raison pour laquelle les services de l'Etat se mobilisent pour informer les entreprises, et s'il y a des chefs d'entreprise qui nous regardent, notamment exportateurs, je les invite à se rapprocher de la Team France Export, de leurs interlocuteurs à l'exportation ou des douanes pour avoir tous les renseignements actuels qui ne changeront pas, accord ou non, notamment en matière de contrôle douanier.

Q - Très vite, avant de passer à la politique française, Donald Trump avait déclaré la guerre à l'Union européenne. Avec son succéder Joe Biden, il y aura bien sûr des conflits commerciaux dans le cadre d'allier à allier, mais on peut imaginer qu'il ne suivra pas le chemin tracé par Trump contre l'Europe ?

R - Ecoutez, oui, il y a eu des signaux très positifs envoyés par Joe Biden, le fait qu'il souhaitait réintégrer les différentes instances multilatérales, je pense à l'OMS par exemple, le fait qu'il ait pris la décision de réintégrer l'Accord de Paris ; je pense qu'en terme d'environnement, c'est évidemment essentiel, et qu'il souhaite renouer des liens plus forts avec les Européens va aussi dans le bon sens. Après, pendant l'Administration Obama, il y avait déjà des tensions commerciales fortes avec l'Union européenne, je pense, par exemple, à ces règles extraterritoriales du droit qui font que les Etats-Unis ont empêché des entreprises par exemple, d'exporter en Iran. Ce genre de pratique est aujourd'hui inacceptable et nous le dirons de façon très franche à Joe Biden et à son Administration. Mais pour autant, nous souhaitons, nous Européens et nous Français, rebâtir une relation apaisée avec les Américains. Nous avons besoin d'entretenir cette relation transatlantique forte, sans naïveté, avec détermination, en faisant en sorte d'être traité d'égal à égal par les Américains. Mais nous avons des motifs d'espoir, d'espérance, avec l'arrivée de l'Administration Biden, en effet.

Q - Franck Riester, hier nous avons appris de mauvaises nouvelles de la bouche de Jérôme Salomon. La baisse des contaminations de COVID19 stagne et on n'est pas du tout à la barre des cinq mille contaminations quotidiennes fixées par Emmanuel Macron pour permettre un assouplissement le 15 décembre du confinement. Cette barre n'avait-elle pas été fixée trop basse par le Président de la République, et peut-on, ne serait-ce qu'envisager, de ne pas laisser les Français passer les fêtes dans de meilleures conditions qu'actuellement ?

Q - Tout d'abord, les décisions qui sont prises par le conseil de défense et par le gouvernement sont des décisions qui sont discutées avant avec des scientifiques, avec des épidémiologistes et avec des médecins. Ces niveaux de nouveaux cas sont des critères qui sont pris en compte pour voir la dynamique de circulation du virus. C'est la raison pour laquelle ces chiffres ont été évoqués.

Il y aura un conseil de défense demain qui évoquera ce sujet. On verra les décisions qui seront prises et je crois qu'elles seront annoncées jeudi. Nous avons évidemment la volonté de faciliter le Noël en famille, mais en étant très clair, et on l'a toujours été, sur le fait que l'on devait toujours avoir en tête de la prudence, du respect des gestes barrières quoi qu'il arrive. Maintenant, avec les derniers chiffres qui seront à la connaissance du conseil de défense, avec les dernier échanges qui seront réalisés lors du conseil de défense, le gouvernement prendra ses responsabilités d'aller plus loin dans le dispositif de déconfinement ou pas, en fonction encore une fois, de la circulation du virus. On ne peut pas, avec tous les efforts qui ont été faits par les Français, par des décisions de relâchement trop importantes, prendre le risque d'avoir une troisième vague très vite et très forte. Donc, je fais confiance à celles et ceux, dans ce conseil de défense pour prendre la meilleure décision.

Q - Franck Riester, vous avez été ministre de la culture, l'ouverture des salles de spectacle, des cinémas, c'est une des promesses d'Emmanuel Macron pour le 15 décembre. Est-ce qu'un retour en arrière sur cette annonce, ce ne serait pas vraiment contre-productif et très difficile à accepter ? C'est une des mesures qui est envisagée ?

R - Le Président de la République et le gouvernement ont donné de la visibilité aux acteurs, en fonction d'une évolution souhaitée de la circulation du virus. S'il y a une modification de l'évolution de circulation du virus, il faut à ce moment-là, peut-être, prendre les décisions différentes. Je ne sais pas quelle sera la décision du conseil de défense. Bien évidemment que, à la fois, les questions de relations familiales et de fêtes de fin d'année sont prises en compte. Le fait de pouvoir permettre à un certain nombre de secteurs d'activité de pouvoir retrouver une activité, et je pense bien sûr au secteur de la culture qui est si sinistré, si touché par cette crise sanitaire, est aussi pris en compte. Maintenant, c'est un équilibre difficile entre préoccupations sanitaires et préoccupations économiques, et préoccupations familiales, qui sont prises en compte et qui forment un équilibre que l'on essaie d'avoir le plus juste possible, pour préserver la santé de nos compatriotes, préserver l'économie, et préserver le cadre social le plus sympathique possible dans ces moments que sont les fêtes de fin d'année.

Q - C'est vrai que les dates qui avaient été données le 15 janvier notamment, étaient des promesses "circonstanciées", on va dire.

Demain, vous allez présenter au Conseil des ministres le projet de loi contre le séparatisme, rebaptisée loi confortant les principes républicains. Alors certains reprochent au gouvernement de ne pas nommer les choses, ni le mot islamisme, ni séparatisme. Pourquoi cette prudence, dans le fond, et j'ajouterais que le défi, c'est que cette loi, en quelque sorte, ressemble au discours de Mureaux, c'est-à-dire du passage des mots aux actes. Et c'est cela qui va être compliqué.

R - C'était le discours des Mureaux qui était un discours fort du Président de la République où il a annoncé ce projet de loi, il n'a absolument pas été dans le déni, il a dit les choses, il a utilisé les mots de terrorisme islamiste, de radicalisation islamiste. Il l'a dit : on lutte contre le séparatisme, d'ailleurs ceux qui veulent diviser les Français entre eux, séparer certains Français vis-à-vis des autres. Et donc, il n'y a absolument aucun déni, au contraire.

Et ce texte est un texte ambitieux qui va permettre de trouver des solutions concrètes, à court terme, sur les mosquées, sur les associations cultuelles, sur la pression que subit un certain nombre de Français, notamment des fonctionnaires, par des personnes qui veulent mettre de la pression séparatiste sur ces fonctionnaires. C'est la protection des femmes, c'est la protection des enfants, qui ont le droit aussi d'aller à l'école républicaine, c'est la protection des femmes avec cette interdiction par exemple de recouvrir un certificat de virginité de par les médecins. Bref, toute une série de mesures très concrètes qui va changer radicalement les choses par rapport à la situation préexistante, c'est une ambition forte du Président de la République, avant, lors du discours des Mureaux, qui a été renforcée encore cette ambition avec les attentats que nous avons eus ; bref, il y a des réponses concrètes à la clef, sans déni, mais avec la détermination d'agir.

Q - Oui, mais vous savez bien que le principe de la démocratie, c'est l'élaboration d'un compromis. Et il va falloir faire des compromis. On le voit déjà sur l'interdiction, sur l'obligation d'aller à l'école à trois ans, on va déjà qu'on lâche un peu du lest dans une période où la question des libertés individuelles est tout de même pointée du doigt. Donc, prudence ?

R - Non, détermination, et prise en compte des remarques des institutions, Conseil constitutionnel, le Conseil d'Etat, bien sûr il y aura une discussion au parlement, et le parlement jouera son rôle. Et le texte qui est préparé par le gouvernement sera modifié par le parlement. J'ai été parlementaire pendant douze ans, député pendant douze ans, je sais l'importance du rôle du parlement pour finaliser une loi, l'améliorer, la transformer. Mais les grands axes de cette loi sont importants et resteront dans cette loi, parce que la majorité est mobilisée pour cela. Pour autant, il y aura des discussions avec le Sénat, avec l'Assemblée nationale. C'est ça la vie parlementaire, c'est ça la vie démocratique.

Q - Est-ce qu'on a malgré tout la volonté de ne pas provoquer une nouvelle fois une vague d'animosité, notamment, aussi, à l'étranger ? Les propos d'Emmanuel Macron aux Mureaux et après l'hommage pour le professeur décapité, Samuel Paty, avaient provoqué une vague antifrançaise dans les pays musulmans. Vous êtes allé en Jordanie et dans les Emirats arabes unis, est-ce qu'il y a aussi cette préoccupation de ne pas employer des mots qui irritent encore plus et est-ce que cette loi ne peut pas redéclencher cela ?

R - Non, non, on n'est pas dans cette réflexion-là. Clairement, on à une situation française avec une réponse française. Nous avons besoin de lutter contre le terrorisme, nous avons besoin de lutter contre les extrémistes qui veulent diviser les Français entre eux. Et donc, on fait une loi qui permet d'avoir un certain nombre d'outils au service de cette lutte contre ces personnes qui veulent diviser, séparer les Français entre eux.

Ensuite, évidemment, on veut expliquer notre politique quand elle est aujourd'hui décrite d'une façon fausse, quand elle est déformée par un certain nombre de réseaux radicaux, par un certain nombre de réseaux qui ont effectivement manipulé les propos du Président de la République, manipulé le débat qu'il y a en France, pour attaquer la France. C'est ce qu'a fait le Président de la République dans les médias, c'est ce qu'a fait Jean-Yves Le Drian, aussi, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans les médias, et en se rendant par exemple au Maroc et en Egypte. C'est ce que j'ai fait en me rendant en Jordanie. C'est ce que je vais faire en me rendant dans quelques jours en Indonésie, pour expliquer que la France bien sûr respecte l'Islam, que les musulmans sont des citoyens à part entière, évidemment, dans notre pays, qu'ils ont la liberté de pratiquer leur culte comme n'importe quel pratiquant de culte en France. Il y a la laïcité, c'est le respect des convictions de chacun ; et pour autant, nous sommes déterminés à nous protéger des terroristes, et à lutter contre ces extrémistes qui veulent diviser les Français entre eux.

Q - Comment vous expliquez Franck Riester que cette notion de laïcité très française - d'ailleurs, dans la laïcité, il y a ce que l'on appelle les laïcards, c'est-à-dire les plus durs, et puis ceux qui se révèlent un peu les plus mous. Donc la laïcité, ça englobe beaucoup de choses. Comment est-ce que vous expliquez cette notion au sein même de la France très compliquée, et encore plus à l'étranger ?

R - Oui, parce que nous avons effectivement dans nos valeurs la liberté d'expression qui passe notamment, mais pas seulement, mais notamment par la liberté de caricaturer, et que ces caricatures de représentation humaine de dieux en s'en moquant est quelque chose qui n'est pas compris par un certain nombre de musulmans en l'occurrence dans le monde. On respecte qu'ils puissent être choqués, mais cela ne doit pas conduire à de la haine ou évidemment du terrorisme.

Q - Merci, Franck Riester.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 11 décembre 2020