Interview de Mme Elisabeth Moreno, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, à Europe 1 le 22 décembre 2020, sur les propos antisémites sur les réseaux sociaux visant une candidate au concours de Miss France et le projet de loi contre le séparatisme.

Texte intégral

SÉBASTIEN KREPS
Bonjour Elisabeth MORENO.

ELISABETH MORENO
Bonjour Sébastien KREPS bonjour à tous et à toutes.

SEBASTIEN KREPS
Merci d'être mon invité ce matin. Le parquet de Paris a ouvert une enquête hier suite à un déferlement de haine antisémite qui a visé l'une des candidates au concours de Miss France samedi soir, Miss Provence visée uniquement parce qu'elle l'a précisé à l'antenne que son père est israélien. Ecoutez-là, on ne l'avait pas encore entendu depuis.

(…)

SEBASTIEN KREPS
Il ne faut pas que ça s'arrête là dit April BEYANOUN, c'était sur BFM mais on a l'impression que c'est toujours la même histoire Elisabeth MORENO.

ELISABETH MORENO
Ecoutez, c'est un moment de fête suivi par des millions de Français qui n'aurait due apporter que de la joie et qui en fait a été gâchée par ces relents d'antisémitisme qui n'ont pas leur place dans notre pays. La vague de propos antisémites dont April, notre magnifique Miss Provence, 1ère dauphine d'Amandine Petit est totalement abject et inacceptable et de manière générale l'antisémitisme reste un fléau, vous avez raison, qui doit nous concerner tous parce qu'il touche simplement à la dignité humaine et nous devons absolument le combattre et rester vigilant en permanence, il ne faut pas que ça s'arrête là moi je me réjouis que la justice ait ouvert une enquête pour retrouver et punir les auteurs de ces propos haineux.

SEBASTIEN KREPS
Nouvel exemple de propos antisémites, pardon, nouvel exemple aussi de lynchages sur les réseaux sociaux où les messages restent encore en ligne pendant plusieurs heures voire plusieurs jours pourquoi on n'y arrive pas pourquoi on n'arrive pas à forcer ces réseaux à agir plus vite ?

ELISABETH MORENO
Bien je pense, vous avez raison de le mentionner, parce que finalement les réseaux sociaux et d'abord je voudrais dire que les réseaux sociaux ne sont que le reflet de ce qui se passe dans notre société et c'est pour ça d'ailleurs qu'il est extrêmement important, et April le disait tout à l'heure, il faut sensibiliser, il faut former, il faut informer et il faut que les réseaux sociaux se sentent responsables de ce qui se passe sur leur plate-forme, moi je suis complètement atterrer de voir combien c'est lent aujourd'hui malgré les alertes qui peuvent leur être données, on l'a observé avec la vague de racisme anti-asiatique il y a quelques mois mais également avec la mannequin Christelle YAMBAYISA qui a été victime elle aussi de discours haineux sur les réseaux sociaux parce qu'elle est noire suite à cette campagne de publicité qu'elle a faite pour Monoprix et ces discours de haine virtuelle engendrent fatalement des blessures réelles parce que les réseaux sociaux ne sont pas un monde à part. Vous imaginez si vous étiez menacé de mort dans la rue en permanence et si vous receviez un tombereau de haine de personnes qui ne vous connaissent pas que vous ne connaissez pas et qui déversent sur vous leur colère, leurs peurs, leurs ignorances ou encore leur frustration.

SEBASTIEN KREPS
On a vu la loi Avia a été censurée par le Conseil constitutionnel, elle tentait d'imposer aux plateformes de retirer les commentaires haineux en 24 heures ce n'est pas passé, il y a encore des moyens d'agir ?

ELISABETH MORENO
Alors bien sûr qu'il y a des moyens d'agir et le combat du Gouvernement mon combat pour lutter contre la haine en ligne, il repose en fait sur 3 axes : D'abord en soutenant et en enrichissant le projet de loi confortant le respect des principes de la République dans son article 20 ce projet de loi propose aux juges une meilleure poursuite des auteurs en lui permettant de faire usage de la procédure de comparution immédiate qui est prévue dans le code de procédure pénale. Je sais que c'est un cheval de bataille du garde des Sceaux Eric DUPOND-MORETTI et je le soutiendrai ardemment sur ce sujet. Ensuite, en soutenant la proposition de directive européenne dite Digitale service Act portée par Thierry BRETON, elle conforte là aussi la position française en permettant de lutter contre la prolifération des contenus illégaux en ligne c'est un sujet que notre pays soutien au plus haut niveau puisque le Premier ministre et le Président de la République se sont exprimés là-dessus. Mais dans l'attente de l'adoption de cette directive européenne nous pouvons en France comme vous l'avez dit, adopter des dispositions au niveau national pour lutter contre la haine en ligne et pour cela nous pouvons reprendre certaines des dispositions de la proposition de loi de Laetitia AVIA sur le retrait des contenus illicites. Et puis enfin, il y a un observatoire permanent qui est géré par le CSA qui est chargé de l'observation des contenus haineux sur internet, il réunit LICRA et plusieurs associations et c'est au travers de toutes ces actions que nous comptons lutter contre cette haine en ligne. Et moi je veux dire, je veux accuser les plateformes qui refusent de prendre leurs responsabilités sur ce sujet lorsque ces choses-là arrivent. Je les accuse de se cacher derrière leur petit doigt et d'être volontairement passifs face à la haine et je les accuse aussi de ne pas se saisir de ces sujets parce que la vraie question qu'il faut se poser c'est dans quelle société est ce que nous voulons vivre ? Dans quelle société est-ce que nous voulons élever nos enfants ? Et lorsqu'on est chef d'entreprise moi j'ai été dirigeante d'entreprise et je sais que lorsqu'on se saisit véritablement de ce sujet on peut l'éradiquer. J'ai rencontré plusieurs chefs d'entreprise qui se sont saisis de la lutte contre les discriminations donc ces chefs d'entreprise prouvent que c'est possible et j'attends de ces plateformes qu'elles prennent également leurs responsabilités.

SEBASTIEN KREPS
On entend votre appel Elisabeth MORENO. Je reviens d'un mot au concours de Miss France puisqu'on en parlait, que pense la ministre en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes de ce concours où des jeunes filles défilent en maillot de bain soumis au vote des téléspectateurs ? Est-ce que cela encore sa place en 2020 à la télévision française ?

ELISABETH MORENO
Ecoutez, c'est une institution française, je pense que vous avez vu combien de Français ont suivi ce programme cette année encore.

SEBASTIEN KREPS
La question n'est pas là.

ELISABETH MORENO
La question n'est pas là.

SEBASTIEN KREPS
Est-ce que dans le monde de 2020, est-ce que la ministre de l'égalité entre les femmes et les hommes considère que ce concours a encore sa place à la télévision ?

ELISABETH MORENO
Moi je ne suis pas contre ce programme à partir du moment où il fait partie de notre cultures culture et c'est quelque chose à quoi nous tenons, les jeunes filles qui s'y présentent, vous savez, il y a des jeunes filles qui rêvent un jour de pouvoir se présenter à ce concours de Miss France à partir du moment où elles le font sur la base de leur choix, de leur volonté et que ce moment est un moment de fête et qu'il ne dégrade pas les jeunes femmes qui y contribuent, je ne vois pas pourquoi je m'élèverait contre cela absolument.

SEBASTIEN KREPS
Elisabeth MORENO, vous êtes aussi en charge au gouvernement de la Diversité et de l'Egalité des chances et vous dites vouloir porter une jambe sociale, la jambe gauche en gros au sein du projet de loi séparatisme, il y a de la place encore pour cela dans ce contexte très sécuritaire qu'on connaît ?

ELISABETH MORENO
Mais bien sûr qu'il y a de la place. Vous savez il y a beaucoup d'actions se dit de gauche qui ont été prises par ce gouvernement tout au long de ces années, il se trouve que la triple crise sanitaire économique et sociale que nous subissons aujourd'hui a tendance à les faire oublier, il ne faut pas non plus négliger ces questions de sécurité parce qu'il est extrêmement important de protéger les valeurs de notre République. Moi j'ai envie de porter ces actions de gauche parce que le coeur de mon ministère aujourd'hui tient justement à la dignité humaine, il tient à la lutte contre les discriminations, il tient au fait que nous soyons capables de tendre la main à toutes les personnes qui peuvent parfois être stigmatisées, qui peuvent être oubliées, qui peuvent être laissées de côté.

SEBASTIEN KREPS
Pardon mais est-ce que c'est le sujet ? On parle de lutter contre l'idéologie islamiste.

ELISABETH MORENO
Mais bien sûr que c'est le sujet. Mais Sébastien KREPS, est-ce que parce qu'il y a des idéologies islamistes qui menacent notre pays, nous devons laisser de côté les personnes qui sont vulnérables, les personnes qui souffrent et les personnes qui sont en difficulté. Et ce que nous ne sommes pas capables de faire les deux en même temps ? Est-ce que nous ne sommes pas capables à la fois de protéger nos valeurs fondamentales et en même temps de nous occuper des personnes qui ont besoin de nous, je ne vois pas en quoi ce serait compatible.

SEBASTIEN KREPS
Alors quelles mesures sociales resteront dans cette loi ?

ELISABETH MORENO
eh bien je pense que, même si alors déjà je tiens à préciser que les mesures sociales n'ont pas fondamentalement besoin d'être dans cette loi, je soutiendrai évidemment, je sais qu'il y a plusieurs députés de la République En Marche aujourd'hui qui réfléchissent à introduire dans cette loi des mesures sociales, mais il y a aussi d'autres manières de répondre à ces problématiques et vous l'avez vu le président de la République en a parlé dans sa dernière interview de Brut, mois celle qui m'intéresse le plus parce que ça fait plusieurs mois qu'au sein de notre ministère nous travaillons sur des propositions justement pour se donner un aspect social à ce sujet, et il y a 3 choses sur lesquelles nous allons travailler, la première, c‘est la plateforme qui va accueillir la parole des personnes qui sont discriminées. il y a aujourd'hui 25 causes de discrimination dans notre pays, mais il y a aucun guichet unique qui puisse recueillir la parole de toutes les personnes qui sont discriminées, donc ça c'est la première chose que nous allons faire…

SEBASTIEN KREPS
Alors ce sera une plateforme…

ELISABETH MORENO
Alors ce sera une plateforme qui sera accessible par téléphone, qui sera accessible via des chats, qui sera accessible sur Internet, pour permettre à toutes les personnes, c'est un peu sur le modèle de « arretonslesviolences.gouv.fr », qui permet aujourd'hui aux femmes qui sont victimes de violences conjugales de pouvoir parler aux forces de l'ordre, là, en l'occurrence, nous allons surtout travailler avec le défenseur des droits, et nous allons travailler avec les associations, les personnes qui appelleront cette plateforme ou qui enverront un e-mail auront un accès aux personnes qui sont formées par les défenseurs des droits, et qui pourront traiter ces requêtes, qui pourront faire de la médiation lorsque c'est nécessaire, les envoyer vers un conseil ou un avocat, lorsque c'est nécessaire, ou encore les envoyer vers les bons canaux de médiation ou de justice dont ils ont besoin. Donc c'est quelque chose de concret, c'est quelque chose de pratique qui n'existait pas jusqu'aujourd'hui, et qui va permettre de faire en sorte que les personnes qui sont discriminées, qui, parfois, ont le sentiment que ce n'est pas la peine de déposer plainte, que ce n'est pas la peine de se manifester, parce que personne ne s'en occupera, eh bien, aujourd'hui, il y aura quelqu'un qui se saisira de ces questions-là, et qui fera en sorte qu'elles soient entendues. Le deuxième sujet…

SEBASTIEN KREBS
Emmanuel MACRON avait cité sur la question des discriminations quelque chose qui est beaucoup dénoncé dans les quartiers populaires, ce qu'on appelle les contrôles au faciès, le président en a parlé, il y a un problème avec les contrôles de police selon vous, ils peuvent être facteurs de discriminations ?

ELISABETH MORENO
Eh bien, mais malheureusement, c'est une vérité, vous savez il y a beaucoup de jeunes que j'entends, que je rencontre, que les associations nous remontent également, beaucoup de jeunes qui disent que, parce qu'ils sont noirs ou parce qu'ils sont Maghrébins, ils se sentent plus contrôlés que la moyenne. Justement, l'idée…

SEBASTIEN KREBS
Ils pourront le dénoncer sur cette plateforme par exemple ?

ELISABETH MORENO
Eh bien justement, c'est cette fameuse Convention citoyenne que nous allons également mettre en place, parce que nous connaissons les discriminations dans notre pays, mais nous ne les connaissons peut-être pas toutes, et l'idée de cette Convention citoyenne que nous allons lancer, c'est permettre à tous les Français, que ce soit ceux qui sont discriminés, mais également ceux qui ne le sont pas, de pouvoir parler de ce sujet, de la discrimination, et de pouvoir nous apporter un autre regard et d'autres idées sur la manière dont nous pouvons nous en saisir, parce qu'encore une fois, la question des discriminations ne concerne pas que les personnes discriminées, elle concerne toutes les personnes de notre pays. Moi, ce qui est au coeur de mon ministère aujourd'hui, c'est le sujet de l'égalité, et je m'appuie toujours sur l'article 1 de notre Constitution, de 58, qui dit que tous les êtres naissent libres et égaux en droit, et notre responsabilité, c'est de faire en sorte que tous nos citoyens aient accès aux mêmes droits et qu'ils soient traités de la même manière, et qu'il n'y ait pas de citoyens de seconde zone ; c'est ce pourquoi nous nous battons aujourd'hui.

SEBASTIEN KREBS
Merci. Merci beaucoup Elisabeth MORENO, ministre déléguée en charge de l'Egalité entre les femmes et les hommes, en charge de la diversité et de l'égalité des chances. Merci d'avoir été mon invitée politique ce matin.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 5 janvier 2021