Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France Bleu Gascogne le 8 janvier 2021, sur la grippe aviaire.

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Intervenant(s) :

Texte intégral

STEPHANIE HILDENBRANDT
Bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Vous êtes à Paris mais dans quelques heures vous serez chez nous dans les Landes, Monsieur le ministre. Pourquoi venez-vous dans les Landes aujourd'hui ?

JULIEN DENORMANDIE
Pour accompagner la filière, pour accompagner la filière de l'élevage face à une situation incroyablement difficile qui est celle de cette influenza aviaire qui sévit dans le département. Vous l'avez dit à l'instant dans le journal : il y a plus de 119 foyers aujourd'hui dans les Landes et donc il nous faut prendre des mesures de prévention encore plus drastiques que nous les prenions jusqu'à présent pour contenir l'évolution de cette influenza aviaire mais aussi des mesures d'accompagnement notamment financières des éleveurs.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Alors vous l'avez dit, vous avez commencé à l'évoquer, la situation semble aujourd'hui hors de contrôle. Même la FDSEA l'admet depuis quelques jours. Aujourd'hui vous avez parlé de 119 foyers identifiés, c'est ça ?

JULIEN DENORMANDIE
Exactement. En fait lutter contre l'influenza aviaire, c'est une course contre la montre. Au mois de décembre, fin décembre, nous avions déjà pris des mesures drastiques puisque depuis le mois de décembre, depuis le 20 décembre exactement, c'est près de 400 000 canards qui ont été abattus dans les foyers ou autour des foyers pour limiter l'extension de cette influenza aviaire. Donc déjà beaucoup a été fait mais force est de constater que dans cette course contre la montre, il faut aller plus vite, encore plus vite. Et donc aujourd'hui avec les filières, avec les éleveurs, nous allons décider de renforcer ces mesures d'abattage préventif. Nous allons même réquisitionner des abattoirs pour aller encore plus vite parce que c'est par ces mesures renforcées que nous pourrons gagner cette course contre-la-montre.

STEPHANIE HILDENBRANDT
La course contre-la-montre, est-ce qu'elle ne se gagne pas avec un vide sanitaire ?

JULIEN DENORMANDIE
Aussi. C'est-à-dire des zones qu'on appelle des zones tampons où dans ces zones il n'est plus possible de faire rentrer ou de faire sortir des volailles. Tout ça fait l'objet d'un protocole sanitaire que nous avons discuté avec les filières, avec les autorités sanitaires également, c'est-à-dire l'ANSES, cette agence indépendante qui conseille l'Etat sur les questions sanitaires. Et donc ce protocole sanitaire que nous avions déjà établi fin décembre dans une phase qu'on appelle 2, on va aujourd'hui passer à la phase 3 de ce protocole sanitaire, c'est-à-dire des renforcements. A la fois des mesures de prévention, à la fois de vide sanitaire et de zone tampon, mais aussi le début des indemnisations des éleveurs, parce que c'est un drame que vivent des éleveurs et donc il faut les accompagner, être à côté d'eux.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Alors Monsieur le ministre, on va prendre chaque chose en son temps. Vous avez du mal semble-t-il à prononcer le mot « vide sanitaire ». Mais est-ce qu'aujourd'hui, ce matin, vous pouvez prononcer le mot « vide sanitaire » ?

JULIEN DENORMANDIE
Ça dépend de ce que vous vous mettez derrière la question du vide sanitaire. Si la question du vide sanitaire c'est de dépeupler, c'est-à-dire d'abattre le plus possible les volailles, je le prononce totalement puisque c'est la décision que j'ai prise. Jusqu'à présent, nous avions un vide sanitaire à 3 kilomètres autour des foyers. C'est-à-dire que dans une zone de 3 kilomètres, nous abattions tous les palmipèdes. C'était déjà une mesure très forte que j'ai prise le 20 décembre. C'est ça qui a conduit à abattre 400 000 palmipède notamment canards principalement depuis le 20 décembre.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Oui mais pourtant Monsieur le ministre, la propagation…

JULIEN DENORMANDIE
Et c'est pour ça qu'aujourd'hui, nous allons passer à une nouvelle phase où de ces 3 kilomètres nous allons passer à 5 kilomètres, ce qui est extrêmement là aussi drastique. Donc ça, c'est une décision que j'ai prise hier soir, que nous allons mettre en oeuvre à partir de ce matin. Pour faire ça il faut renforcer les capacités d'abattage des palmipèdes, et c'est pour ça que nous allons même jusqu'à réquisitionner des abattoirs. Donc je veux dire par là qu'on affronte avec beaucoup de volonté - et je salue notamment la responsabilité, le sens des responsabilités de la filière - cette situation. Et en plus de ça, on fait des zones tampons, c'est-à-dire des zones où on interdit toute entrée et sortie de volailles. Donc je peux vous dire que ces mesures, elles sont profondément drastiques.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Alors vous l'aviez dit, vous avez relevé le risque d'introduction de la grippe aviaire en France en octobre. On est passé de négligeable à modéré, on est passé ensuite à un risque élevé. Le premier élevage contaminé français, c'est chez nous qu'il a été puisque c'était à Bénesse-Maremne. Tous à ce moment disaient que tout était sous contrôle. Il y a des règles de biosécurité, elles ont été respectées, le virus n'a pas vocation à se propager : ça, c'était le discours du CIFOG et de la FDSEA. La suite de l'histoire prouve le contraire. On va écouter un éleveur de Sort-en-Chalosse, Pascal BERNADET, qui lui a vu ses 2 600 canards abattus.

PASCAL BERNADET, ELEVEUR DE CANARDS
Les choses sont déjà en place dans la production. Il y a des techniciens qui sont capables de faire des prélèvements, on n'est pas obligé d'envoyer le vétérinaire. Il y a des laboratoires autres que les laboratoires départementaux. Il y a les laboratoires privés qui auraient pu déjà déterminer si vraiment c'est du H5 et peut-être qu'on serait arrivé à cerner plus vite le problème. Si on avait déjà pu faire un bilan de tout ceux qui étaient atteints, le détruire très vite, parce qu'il faut savoir que quand même le premier voisin du premier cas ont été abattus 3 jours après le premier cas. Pourquoi ?

STEPHANIE HILDENBRANDT
Voilà Pascal BERNADET. Pourquoi je vous le fais écouter, Monsieur le ministre ? Parce qu'en fait, ses canards ont été abattus et il a dénoncé, lui, la lenteur et certains dysfonctionnements qui ont conduit aujourd'hui à une explosion des cas. Est-ce que vous vous contestez cette lenteur ou est-ce que vous la reconnaissez ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien moi, j'ai un seul objectif : c'est d'accélérer. Force est de constater qu'on n'est pas allé assez vite. On n'est pas encore allé assez vite. Par contre pour aller plus vite, qu'est-ce qu'il faut faire ? Il faut accroître les capacités d'abattage et c'est ce qu'aujourd'hui nous avons mis en place avec notamment des réquisitions d'abattoirs ou même la constitution de plateformes techniques ad'hoc, c'est-à-dire que nous créons pour l'occasion avec de grosses capacités d'abattage. Mais vous savez, depuis le 24 décembre c'est quasiment 400 000 canards qui ont été abattus dans le département des Landes. 400 000.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Combien devraient l'être encore ?

JULIEN DENORMANDIE
Ça va être encore des centaines de milliers, c'est une certitude. Mais vous savez ces 400 000 canards, j'ai pris la décision de lancer ce dépeuplement massif alors qu'il n'y avait que 9 élevages qui étaient atteints dans le département des Landes. Aujourd'hui on en est à 119. Pourquoi ? Parce qu'on a un virus qui est hautement pathogène, c'est-à-dire un virus qui se transmet extrêmement facilement aujourd'hui. Et donc il faut accélérer dans cette course contre la montre. Encore une fois beaucoup a déjà été fait. 400 000 canards, ça n'est pas rien tout de même. Imaginez le nombre d'éleveurs qui ont été impactés. Imaginez des drames que c'est à chaque fois. Imaginez la lourdeur de la décision quand il s'agit de faire ces dépeuplements. C'est absolument colossal, mais malheureusement ça n'est pas encore assez. Donc de ces zones sanitaires de 3 kilomètres, on va passer à 5 kilomètres. Pour ce faire, on va augmenter les capacités d'abattage. En plus, on va faire des zones de contrôle encore plus larges. On réquisitionne des abattoirs, on fait venir des vétérinaires additionnels etc, etc, etc pour aller encore plus vite en réponse à l'éleveur que vous interrogiez. Parce que oui, il faut aller encore plus vite. Maintenant il ne faut pas se leurrer non plus. Abattre un élevage de canards, vous savez, ça ne se fait pas en un claquement de doigts. C'est un protocole sanitaire. C'est s'assurer que dans le transfert des canards, il n'y ait pas de transfert possible du virus. C'est un protocole sanitaire au moment où on euthanasie les volailles etc, etc, etc. Et ça je crois que chacun peut le comprendre.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Monsieur le ministre, vous serez dans les Landes dans quelques heures. Je vais vous faire écouter un autre éleveur, Julien FESENTIEU, éleveur de canards à Doazit. Déjà en 2017 lors de la deuxième crise aviaire, il avait vu ses 19 000 canards euthanasiés, un traumatisme qu'il revit cet hiver puisque 8 600 de ses canards sont ou vont être abattus. Ce matin il vous exprime sa lassitude.

JULIEN FESENTIEU, ELEVEUR DE CANARDS
C'est un peu de lassitude puisqu'on a essayé de jouer le jeu, de faire des investissements, aussi de coller à la réglementation en normes sanitaires et tout ça. Et puis aujourd'hui, voilà, on repart sur les mêmes schémas. On est tous au bout, on n'en peut plus. On voit très bien que tout ce qu'on nous a demandé de faire a ou très peu fonctionné voire pas du tout et aujourd'hui, voilà, on ne peut plus. On n'a ni les moyens économiques, financiers pour faire autre chose de plus ni la motivation non plus. On a impérativement besoin d'indemnisation. De toute façon, on n'a pas le choix mais c'est surtout qu'on a besoin de la réponse pour savoir comment on continue à travailler. Si on part du principe que ça ne s'arrêtera pas, c'est maintenant qui propose des solutions valables, des solutions durables surtout, sur du long terme pour pouvoir continuer à travailler. Mais pas dans ces conditions-là.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Monsieur le Ministre quelles solutions pour l'avenir ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors pour répondre aux deux questions en fait de l'éleveur, la première, c'est que oui, il y aura des indemnisations évidemment.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Et elles porteront sur quoi ces indemnisations ? Sur la perte d'activité, sur les canards abattus, sur ?

JULIEN DENORMANDIE
Elles portent sur ce qu'on appelle la valeur marchande des canards, c'est-à-dire que ce n'est pas des indemnisations hors sol, vous savez, vous auriez des coefficients etc. Non, elle porte sur la valeur marchande des canards et c'est très important pour moi et comme la course contre-la-montre est essentielle pour lutter contre la propagation du virus, la course contre-la-montre pour faire en sorte que ces indemnisations arrivent le plus vite possible, elle est tout aussi essentielle pour moi. C'est pourquoi j'ai décidé que ces indemnisations, elles fonctionneraient avec un système d'acompte et dès la semaine prochaine, les premiers acomptes vont d'ores et déjà être versés aux éleveurs et c'était pour moi essentiel d'accélérer au maximum le versement de ces indemnisations. Il faut évidemment que les dossiers soient remis aux services de l'Etat localement etc., etc., et tout ça a déjà été enclenché, les premiers acomptes vont pouvoir arriver dès la semaine prochaine. Premier point et puis deuxième point, la question et l'éleveur, a mille fois raison, c'est : comment on fait sur la durée ? Bon, il s'avère que depuis 2016, qui est le dernier épisode, beaucoup a déjà été fait et l'éleveur l'a très bien dit, des mesures de biosécurité, des investissements, etc., etc. Là, le virus auquel on est, il est manifestement très hautement pathogène, c'est-à-dire que son caractère de possible contagiosité est très élevé et donc face à ça, qu'est-ce qu'il faut faire ? Il va nous falloir penser quelles sont les meilleures mesures de biosécurité mais, comme le dit l'éleveur, moi en aucun cas, je ne dirais que ça sera aux éleveurs de porter seuls le fardeau de l'investissement nécessaire et c'est pour ça que, dans le plan de relance, ce fameux plan de relance que le gouvernement a mis en place dès le mois de septembre dernier – donc on était même avant cet épisode de grippe aviaire –, j'ai décidé qu'il y aurait une ligne de 130 millions d'euros pour accompagner les élevages et notamment dans les investissements de biosécurité pour s'inscrire sur le long terme, le moyen long terme, pour renforcer les protocoles et pour permettre aux éleveurs de pouvoir investir là où c'est nécessaire. Maintenant, il ne faut pas se leurrer. D'où il vient virus d'influenza aviaire ? Il vient des oiseaux migrateurs, il ne s'est pas créé dans les Landes, il ne s'est pas créé dans les quatre autres départements où il est aujourd'hui présent, il vient des oiseaux migrateurs, on ne va pas arrêter la migration des oiseaux ! Donc la seule solution efficace, c'est de, à chaque fois voir comment on peut revoir ces protocoles de biosécurité et moi, Etat, encore une fois, je m'y engage, ne pas laisser l'éleveur seul face à cela mais que l'Etat investisse aux côtés de l'éleveur dans ces mesures.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Monsieur le Ministre, vous le dites « on ne va pas arrêter les oiseaux migrateurs. » La grippe aviaire a toujours existé, c'est ce que nous disait un vétérinaire il y a quelques jours sur France Bleu Gascogne, pourquoi revit-on aujourd'hui ce qu'on nous avait pourtant promis derrière nous ? Pourquoi ne vaccine-t-on pas ? Beaucoup d'éleveurs déjà, depuis 2017, nous parlent du vaccin, on a vacciné, il me semble, en 2006, 2007. Cette question du vaccin, est-ce que c'est une question épineuse ? C'est une question que vous ne voulez pas entendre ou c'est une question qu'il va falloir se poser ?

JULIEN DENORMANDIE
Moi, je suis prêt tout entendre ! Le vaccin, il y a deux difficultés, au moment où je vous parle, il n'y a pas de vaccin homologué, c'est un peu compliqué si je vous disais que la solution était le vaccin alors qu'il n'y a pas de vaccin homologué bon ! Mais surtout le deuxième sujet, encore plus compliqué, c'est que ces filières sont des filières qui exportent beaucoup et aujourd'hui, il s'avère qu'il y a un certain nombre de pays à l'export qui refusent d'acheter des volailles qui sont vaccinées. Pourquoi ? Parce qu'en fait ils craignent lorsqu'ils importent de la volaille vaccinée que cette volaille soit une porteuse saine du virus et que, arrivant à ce moment-là sur le pays d'importation, cette même volaille puisse contaminer les volailles localement et donc si on se dit que la seule solution, c'est la vaccination, l'une des difficultés, c'est qu'on ferme un certain nombre de marchés aussi à l'export et donc on voit bien que la solution de la vaccination, outre le fait qu'il n'y a pas de vaccin disponible au moment où je vous parle mais ça, c'est des sujets de recherches, d'homologation, etc., mais surtout qu'en plus, ça fait que la conséquence, c'est qu'il y ait des marchés qui se ferment, je ne suis pas sûr que ce soit véritablement uniquement la bonne solution. Une fois que j'ai dit ça, évidemment que moi, je suis prêt à regarder toutes les solutions. Je peux vous dire que depuis des semaines et des semaines, on travaille sur le sujet, on essaie de faire preuve de la plus grande ingéniosité pour contenir l'épidémie et accompagner les éleveurs.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Ma dernière question, Monsieur le Ministre, 5 millions de canards en cours d'élevage en ce moment dans le sud-ouest, il en restera combien à la fin de l'hiver ?

JULIEN DENORMANDIE
Ça, je ne peux pas vous dire puisque mon objectif, c'est de créer justement cette zone où on fait un dépeuplement massif pour contenir l'épidémie mais ce serait mentir que de vous dire, à la fin, au moment où je vous parle, il en restera tant ; je ne sais pas. Mon objectif, c'est qu'il en reste le plus possible évidemment et c'est mon objectif, c'est l'objectif de toute la filière, de tous les services de l'Etat et de tous ceux qui accompagnent, de tous les représentants des éleveurs et c'est pour ça qu'on prend ces mesures, encore une fois, qu'ils ont déjà été très drastiques le 20 décembre mais dans cette course contre-la-montre, il faut passer à des mesures encore plus drastiques. C'est ça qui est compliqué et c'est ça que nous abordons avec un grand sens de responsabilité. Puisque c'est votre dernière question, je me permets juste d'insister sur un point pour tous vos auditeurs qui est très important, cet influenza aviaire que nous avons aujourd'hui sur notre territoire n'est absolument pas transmissible à l'homme. Donc continuons à manger des canards, du foie gras, des volailles, des oeufs, il n'y a absolument aucun risque et il faut le dire, il faut le redire.

STEPHANIE HILDENBRANDT
Merci beaucoup Julien DENORMANDIE, ministre de l'Agriculture, d'avoir été ce matin …

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous !

STEPHANIE HILDENBRANDT
…notre invité. Vous serez dans les Landes dans quelques heures.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 janvier 2021