Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à BFM TV le 15 janvier 2021, sur la lutte contre l'épidémie de Covid-19 et la politique économique du gouvernement.

Texte intégral

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bruno LE MAIRE, bonjour.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Jean-Jacques BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Merci d'être avec nous. Vous publiez "l'Ange et la bête" aux éditions Gallimard, j'y reviendrai à la fin de l'interview, parce que l'urgence ce n'est ni l'ange, ni la bête, quoi que la bête c'est ce coronavirus…

BRUNO LE MAIRE
Exactement.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Qui nous poursuit si j'ai bien compris. Vous me direz d'ailleurs qui est l'ange et qui est la bête, à la fin de l'interview.

BRUNO LE MAIRE
L'ange c'est moi, Jean-Jacques BOURDIN, et la bête c'est vous.

JEAN-JACQUES BOURDIN
D'accord, Ok, j'endosse le costume. Bruno LE MAIRE, couvre-feu à 18h00 étendu à toute la France, décision prise hier par le gouvernement, en vigueur samedi, couvre-feu pour au moins 15 jours, ça veut dire reconfinement possible si reprise épidémique, c'est clair.

BRUNO LE MAIRE
Je pense que le Premier ministre a été extrêmement clair hier, le couvre-feu c'est la solution qui doit nous permettre de limiter la circulation du virus, on voit que dans les départements où ça a été appliqué c'est efficace, et si on voit que le virus continue de circuler, que cette circulation augmente, il faudra passer une étape supplémentaire, et je crois vraiment que Jean CASTEX, hier, a fait preuve de beaucoup de clarté vis-à-vis des Français.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mêmes dérogations que celles appliquées, applicables, pour le couvre-feu à 20h00, même chose ?

BRUNO LE MAIRE
Exactement les mêmes dérogations, pour ceux qui travaillent, il y a des dérogations qui sont possibles…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire je quitte mon entreprise, mon atelier, mon bureau, je ne sais pas moi, à 18h00, je pourrai rentrer chez moi…

BRUNO LE MAIRE
Vous pourrez rentrer chez vous…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Avec une dérogation.

BRUNO LE MAIRE
Il n'y a pas d'attestation, comme ça avait été mis en place il y a plusieurs mois, donc tout ça est simple, ça repose aussi sur la responsabilité des Français, sur la limitation des contacts sociaux, sur le respect des gestes barrières, et nous verrons, dans les jours qui viennent, dans les semaines qui viennent, si effectivement la circulation du virus est contenue. On voit dans d'autres pays européens que ça n'a pas été le cas, nous nous avons eu un confinement au mois de novembre, ça a été très efficace, je le rappelle, nous avons réussi à stopper la circulation du virus, aujourd'hui elle est stable, nous prenons ces mesures complémentaires, soit elles sont efficaces et on s'en tiendra à ces mesures complémentaires, soit on voit que ça ne suffit pas à contenir la circulation du virus, et comme Jean CASTEX l'a dit hier très clairement, dans ce cas-là il y aura confinement.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Il y aura confinement, ce qui serait catastrophique sur le plan économique…

BRUNO LE MAIRE
Comme ministre de l'Economie je peux vous dire que je ne le souhaite vraiment pas.

JEAN-JACQUES BOURDIN
J'imagine.

BRUNO LE MAIRE
Et je ne le souhaite vraiment pas non plus comme citoyen, parce que je sais que moralement ça pèse terriblement sur les Français…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, les Français sont épuisés.

BRUNO LE MAIRE
Que tout le monde en a ras-le-bol, il y a une vraie lassitude, et qu'il va falloir faire preuve de beaucoup de force d'âme dans les semaines qui viennent.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Restaurants, bars, salles de sport, réouverture quand on sera à 5000 nouveaux cas par jour, si j'ai bien compris, il n'y a plus aucune date…

BRUNO LE MAIRE
C'est le chiffre qui a été fixé…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Qui reste le chiffre de base.

BRUNO LE MAIRE
Je me garderais bien de donner un calendrier de réouverture…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est fini, il n'y a plus de calendrier, c'est fini.

BRUNO LE MAIRE
Non, ce serait totalement risqué, et je pense, pas honnête de présenter un calendrier de réouverture, mais c'est justement parce qu'il n'y a pas de calendrier de réouverture possible, qu'il faut des certitudes sur le maintien des aides pour tous ceux qui sont fermés.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, je viens aux aides, j'y viens. Le remboursement des PGE, parce que beaucoup s'inquiètent, parce que beaucoup voient ces prêts garantis par l'Etat, devront être remboursés, les banques… vous avez demandé aux banques, vous êtes intervenu auprès des banques, et les banques ont accepté le report d'un an, c'est bien cela, de la première échéance ?

BRUNO LE MAIRE
Exactement. Vous avez raison de souligner que les banques jouent le jeu, et depuis le début elles jouent le jeu dans cette crise, si elles n'avaient pas été là je pense qu'on serait dans une situation très difficile. Vous avez contracté un prêt garanti par l'Etat, en moyenne c'est un peu plus de 100.000 euros, vous l'avez contracté en mars 2020, au moment où la crise commençait à toucher, et vous voyez arriver l'échéance de mars 2021 avec beaucoup d'inquiétude, parce que nous quand on avait donné les PGE, en mars dernier, on s'était dit ça va durer 3, 4 mois, il n'est pas certain que la crise sanitaire dure aussi longtemps, elle dure plus longtemps, vous n'avez pas reconstitué votre trésorerie, et donc ça devient très compliqué de rembourser votre prêt en mars 2021. Eh bien nous avons obtenu des banques, que le différé de remboursement de votre prêt garanti par l'Etat d'un an supplémentaire, c'est-à-dire mars 2022, ou avril, ou mai 2022, soit de droit. Et donc je dis à tous les commerçants, tous les entrepreneurs qui nous écoutent, allez le plus vite possible dans votre banque, dans votre agence, vous allez présenter votre échéancier de paiement, demandez le différé si vous le souhaitez, comme ça vous aurez de la visibilité sur votre remboursement et vous gagnez un an de différé de remboursement.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Un an de différé. Les dispositifs de soutien à l'économie sont donc maintenus, on est bien d'accord, tous les dispositifs de soutien, toutes les aides…

BRUNO LE MAIRE
Sont maintenus et renforcés.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Maintenus et renforcés, aussi longtemps que nécessaire Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, aussi longtemps que nécessaire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Si la crise dure jusqu'à l'été, c'est ce qu'a dit le Premier ministre hier, les aides seront maintenues jusqu'à l'été, va coûter 4 milliards d'euros par mois à l'Etat.

BRUNO LE MAIRE
Elles seront maintenues tant que les mesures de restriction sanitaire seront maintenues. Je ne peux pas dire aux commerçants, "écoutez, on ferme à 18h00, vous perdez 15, 20% de votre chiffre d'affaires, mais on retire les aides." Je ne peux pas dire aux restaurants qui sont fermés "vous allez continuer à être fermés parce que le virus circule, mais on va vous retirer vos aides", ce serait profondément injuste, et puis ça entraînerait une catastrophe sociale et une catastrophe économique. Donc, je veux qu'ils aient de la visibilité et de la certitude. Nous maintiendrons ces aides, le fonds de solidarité, les exonérations de charges, le chômage partiel, tant que nous serons obligés de maintenir des mesures de restriction sanitaire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, à propos de l'activité partielle, de nombreuses PME, qui m'ont envoyé des messages sachant que vous alliez venir, n'ont rien touché depuis 3 mois. Ils n'ont rien touché depuis 3 mois, l'activité partielle, beaucoup de retard.

BRUNO LE MAIRE
Il peut y avoir du retard sur le versement de certaines aides, c'est une obsession pour moi, une obsession pour la ministre du Travail, Elisabeth BORNE, de faire en sorte que les aides soient versées en temps utile, et nous sommes évidemment totalement disponibles, si jamais il y a une difficulté ici ou là il faut nous la signaler, nous la réglerons. S'agissant du fonds de solidarité, les versements interviennent dans des délais qui sont extrêmement courts, ça intervient en début de mois, il peut toujours là aussi avoir un retard d'un jour ou deux, là, pour le mois de décembre, vous pouvez vous inscrire à partir d'aujourd'hui, le formulaire est disponible sur le site impots.gouv.fr, et vous devrez toucher l'aide en début de semaine prochaine…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire l'aide de décembre sera touchée en début de semaine prochaine.

BRUNO LE MAIRE
Voilà, en début de semaine, c'est-à-dire mi-janvier.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Là aussi c'est une réponse.

BRUNO LE MAIRE
On fait au mieux, mais c'est des dizaines de milliers d'entreprises qui sont concernées…

JEAN-JACQUES BOURDIN
J'imagine.

BRUNO LE MAIRE
Donc nécessairement il peut y avoir ici ou là un retard, dont je m'excuse, mais nous faisons le maximum pour essayer de corriger cela.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et pour les indépendants ?

BRUNO LE MAIRE
Et pour les indépendants ils peuvent avoir accès aux fonds de solidarité. Je rappelle les renforcements qui ont été décidés, qui sont très importants.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Allez-y.

BRUNO LE MAIRE
Vous avez des secteurs qui ne touchaient que jusqu'à 10.000 euros, alors qu'ils sont très lourdement impactés, que ça peut être des structures importantes, nous avons monté ce fonds de solidarité jusqu'à 20 % du chiffre d'affaires, dans la limite de 200.000 euros. Ça peut être les torréfacteurs, les fabricants de café, ça peut être les brasseurs, les brasseurs aujourd'hui sont très touchés, il n'y a plus de bars, donc ils ne vendent plus de fûts de bière, ils sont très touchés par la crise, ils auront accès à une aide qui va passer de 10.000 à près de 200.000 euros par mois en fonction de leur chiffre d'affaires. Deuxième changement majeur, nous allons prendre à notre charge les coûts fixes de certaines entreprises, qui sont fermées, ou qui ont très peu d'activité. Prenez une salle de sport, les coûts fixes sont très élevés, c'est des loyers qui sont très élevés, prenez des groupes hôteliers, il y a des charges fixes qui sont très lourdes, des centres de vacances qui sont fermés, eh bien il faut continuer à louer les murs, à louer les biens, ça coûte très cher, ils auront droit à une prise en charge de 70% de leurs coûts fixes jusqu'à un maximum de 3 millions d'euros. Donc, vous voyez, nous faisons vraiment le maximum pour tenir compte à chaque fois de la réalité de la situation des économies des entreprises et apporter des réponses concrètes et efficaces.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, tiens, puisque vous tenez à apporter des réponses concrètes et efficaces, je vais vous prendre un petit exemple, une entreprise de loisirs qui est fermée depuis maintenant plusieurs semaines, qui reçoit du public, je pense à une entreprise que je connais bien, où on peut aller faire du karting, dans le sud de Paris, dans l'Ile-de-France, à Wissous précisément, dans cette entreprise, évidemment il y a une assurance responsabilité civile qui est très importante, 60.000 euros par an, cette entreprise ne reçoit plus de public puisqu'elle est fermée, mais les assureurs exigent toujours la même somme, les 60.000 euros par an, ne faisant aucun effort, Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Alors, sur tout ce qui est sport, karting, on pourrait aussi citer le bowling, ils vont avoir accès à cette prise en charge des coûts fixes jusqu'à 3 millions d'euros, et je le dis parce qu'ils ont vu qu'il y avait un seuil d'1 million d'euros de chiffre d'affaires, pourquoi est-ce que j'ai mis un seuil ? c'est pour répondre à la question que vous posiez tout à l'heure, simplicité, versement rapide des aides, s'il y a trop d'entreprises on a du mal à tenir la rapidité du versement, mais nous allons regarder, pour ces structures qui ont moins d'1 million d'euros de chiffre d'affaires, comment est-ce qu'on peut malgré tout prendre en charge leurs coûts fixes, qu'elles ne pensent pas, les bowlings et les kartings, qu'on l'a oubliées, on ne les a pas oubliées, on va s'en occuper. Et s'agissant des assureurs, là aussi, que chacun fasse preuve de solidarité, les assureurs ont accepté de bouger, ils apportent maintenant une aide qui est beaucoup plus importante, et je les en remercie parce que je pense qu'ils ont fait un mouvement, mais s'il y a des difficultés il faut nous les signaler, parce qu'on ne se sortira de cette crise économique que sur la base d'un principe simple, la solidarité.

JEAN-JACQUES BOURDIN
J'allais vous en parler.

BRUNO LE MAIRE
Si tout le monde ne joue pas le jeu, ça ne marche pas. Je reviens aux banques. Si les banques m'avaient dit « les prêts garantis par l'Etat, hors de question, le remboursement c'est mars 2021 et on ne bouge pas », on mettait des dizaines de milliers d'entreprises, des centaines de milliers même, puisqu'il y a eu 650.000 prêts garantis par l'Etat souscrits, dans la difficulté.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Merci à la Banque centrale européenne, au passage, Bruno LE MAIRE !

BRUNO LE MAIRE
La Banque centrale européenne c'est, Jean-Jacques BOURDIN, notre assurance-vie, il faut que chacun en ait conscience. Tous ceux qui critiquent l'Europe, tous ceux qui disent qu'on devrait sortir de l'Union européenne ou sortir de l'euro, devraient se souvenir que c'est grâce à la Banque centrale européenne que nous pouvons emprunter à des taux d'intérêts extrêmement faibles, que nous avons des banques qui sont solides, et que nous arrivons à résister à la crise économique. Sans la Banque centrale européenne, sans l'Union européenne, ce serait la faillite des nations européennes, que chacun en ait bien conscience.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je voudrais parler des jeunes, je voudrais qu'on pense aux jeunes parce que, ils sont dans la difficulté. Le RSA pour les 18-25 ans vous dit non, toujours non ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, toujours non, parce que je pense que ce n'est pas une bonne politique.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais pourquoi non ?

BRUNO LE MAIRE
Parce que…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Majorité civile, pardon, je vous interromps Bruno LE MAIRE, majorité civile à 18 ans, majorité pénale à 18 ans, et pourquoi pas la majorité sociale à 18 ans ?

BRUNO LE MAIRE
Parce qu'à 18 ans ce qu'on veut c'est un travail, une rémunération de son travail Jean-Jacques BOURDIN…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais à 25 ans aussi on veut un travail et une rémunération !

BRUNO LE MAIRE
Pardon, mais c'est une conviction politique forte chez moi, je pense qu'on construit sa vie par le travail, on construit sa vie par l'emploi que vous trouvez, par l'engagement que vous avez dans votre profession, que c'est ça qui vous fait grandir…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais RSA au moins le temps de la crise, non ?

BRUNO LE MAIRE
Mais, je ne pense pas du tout que ce soit la bonne solution. Qu'on apporte des aides particulières, aux jeunes qui sont les plus en difficulté, que nous poursuivions les politiques que nous avons engagées sur le soutien aux apprentis, le soutien à l'apprentissage, ça marche, près de 500.000 apprentis embauchés en 2020, c'est-à-dire plus qu'avant la crise, qu'on continue à donner des aides pour toutes les entreprises qui embauchent des jeunes, oui, bien entendu, parce que nous notre politique c'est mettre l'argent là où cela permet à un jeune de trouver un emploi. C'est une politique différente, moi je la revendique parce que je considère que, au-delà de l'aspect financier, au-delà de l'aspect social, ce qui permet de se sentir bien c'est de trouver sa place dans la société, par le travail, avec un travail dignement rémunéré.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Les Etats-Unis versent, enfin le gouvernement américain va verser un chèque de 1400 dollars à chaque citoyen américain, vous imaginez un tel chèque en France.

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'on fait beaucoup mieux Jean-Jacques BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mieux ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'on fait beaucoup mieux qu'eux, parce que nous on a des filets de Sécurité sociale qui sont quand même autrement plus puissants que celui des Américains. La preuve, la preuve juste un chiffre. On a perdu plus de 10% de richesse nationale en 2020, mais on a réussi à stabiliser le pouvoir d'achat des Français, je pense que ça c'est l'exemple le plus clair de l'efficacité du modèle social français et de la manière dont on a pu protéger les Français de la crise.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous faites une prévision de croissance de 6 % pour 2021…

BRUNO LE MAIRE
6 %.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Si la crise dure jusqu'en juin, 6% ce sera difficile, non, Bruno LE MAIRE ? Bon, c'est une prévision !

BRUNO LE MAIRE
Je le dis, avec là aussi simplicité, et humilité, ce 6% c'est un défi, il suppose qu'il n'y ait pas de reconfinement, parce que le reconfinement a un impact très fort sur la croissance, ça suppose qu'on puisse redémarrer fort, avec une relance qui démarre vite, et croyez-moi, nous nous y employons tous les jours, il faut…

JEAN-JACQUES BOURDIN
…Plan de relance de 100 milliards d'euros…

BRUNO LE MAIRE
Oui, mais il faut dans le même temps protéger…

JEAN-JACQUES BOURDIN
…Vite, c'est ce que dit le président de la République.

BRUNO LE MAIRE
Mais il a raison, et c'est ce à quoi je m'emploie tous les jours, il faut à la fois protéger les secteurs les plus fragiles, et puis soutenir des secteurs qui, Jean-Jacques BOURDIN, marchent très bien, le bâtiment marche très bien, les travaux publics marchent très bien, l'agroalimentaire marche très bien, donc il faut à la fois relancer et protéger.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors justement, est-ce qu'il n'y a pas une inégalité ? Vous parliez de solidarité tout à l'heure, il y a des secteurs qui marchent très bien et d'autres qui s'écroulent.

BRUNO LE MAIRE
Il n'y a pas d'inégalité, il y a une réalité économique, que vous décrivez…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais est-ce que les uns ne pourraient pas aider les autres, je ne sais pas sous quelle forme ?

BRUNO LE MAIRE
Il y a une réalité économique que vous décrivez parfaitement, aujourd'hui il y a, en France, deux économies.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, il y a deux économies.

BRUNO LE MAIRE
Il y a une économie qui est sinistrée, parce qu'elle a impactée de plein fouet par la crise économique, et on est, c'est le rôle de l'Etat, à leurs côtés pour les protéger et pour les soutenir, et puis il y a une économie, il ne faut pas l'oublier parce que c'est aussi grâce à cette économie que nous redémarrerons, qui se porte bien, qui crée des emplois, le bâtiment et les travaux publics ont créé 20.000 emplois l'année passée, ils se sont engagés à créer de nouveaux emplois en 2021. Il y a des secteurs nouveaux, par exemple dans l'énergie, dans les énergies renouvelables, qui vont créer des emplois. Il y a des entreprises qui se digitalisent massivement parce qu'elles ont compris que c'était l'avenir de leur entreprise qui était en jeu et l'avenir du pays, donc il y a des motifs d'espoir puissants. Ma conviction Jean-Jacques BOURDIN, c'est que, lorsque la crise sanitaire sera derrière nous, l'économie française va redémarrer. Et je vais vous dire, elle va redémarrer fort, parce que nous restons une économie puissante, que nos fondamentaux sont bons, et que les 100 milliards d'euros du plan de relance vont nous permettre d'accélérer.

JEAN-JACQUES BOURDIN
La vaccination, les vaccins. Vous parlez beaucoup de souveraineté, mais où est la souveraineté française dans la vaccination, et notamment dans ces vaccins contre le coronavirus, avec l'échec, échec de SANOFI, c'est un échec, est-ce que c'est un échec ?

BRUNO LE MAIRE
Non…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ah non ?

BRUNO LE MAIRE
Je suis moins sévère que vous, je pense que…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ah bon !

BRUNO LE MAIRE
Oui, je suis moins sévère que vous parce que, on est confronté à un virus nouveau…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Le leader mondial des vaccins pédiatriques et grippaux qui est incapable de mettre au point un vaccin contre le coronavirus !

BRUNO LE MAIRE
Je suis moins sévère que vous…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors pourquoi ?

BRUNO LE MAIRE
Et je suis, d'ailleurs de manière générale, assez surpris de la manière dont, nous Français, nous nous accablons de reproches, alors que nous avons aussi des vrais motifs de fierté dans cette crise, et je considère que SANOFI a pris du retard dans la fabrication de ce vaccin, que ce retard n'est pas irrattrapable, que dans la deuxième moitié de l'année 2021 nous avons bon espoir que SANOFI arrivera avec un nouveau vaccin, je rappelle que les Etats-Unis en ont précommandé 100 millions de doses, donc c'est la preuve aussi que cette forme de vaccin sera utile et efficace le moment venu. On peut toujours déplorer qu'il y ait un retard, que ça n'arrive pas suffisamment vite, ce n'est pas pour autant que SANOFI ne reste pas une grande entreprise pharmaceutique avec des capacités considérables et j'espère qu'elles seront mises à notre profit d'ici à la fin de l'année.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Il y a quand même eu des erreurs, et des fautes et des retards !

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr, mais il sera toujours temps de… bien sûr, je ne vais pas vous dire que tout est parfait, je dis simplement c'est étonnant que pendant cette période de crise certains ont tendance à systématiquement voir ce qui va mal, ce qui nous accable, ce qui tire la France vers le bas, moi je continue à regarder systématiquement ce qui tire la France vers le haut. Je suis fier des Français, de la manière dont ils se comportent pendant cette crise, je suis fier de la France, je suis fier de mon pays, et je considère qu'on a des ressources considérables, y compris dans le domaine pharmaceutique, pour nous en sortir.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est justement parce qu'on est fier de ce pays qu'on regrette ce retard…

BRUNO LE MAIRE
Qu'on peut regretter, critiquer…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et les erreurs commises.

BRUNO LE MAIRE
Bien entendu il faudra corriger les erreurs, mais restons confiants en nous-mêmes.

JEAN-JACQUES BOURDIN
CARREFOUR racheté par le canadien COUCHE-TARD, là vous dites non. Je me souviens, vous étiez intervenu, PEPSI, il y avait une histoire avec PEPSI-DANONE à l'époque !

BRUNO LE MAIRE
J'interviens de temps en temps, c'est mon rôle d'Etat protecteur, de défendre les intérêts stratégiques du pays.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'était en 2005.

BRUNO LE MAIRE
Tout à fait.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors là vous dites non. Est-ce que vous dites non, parce que vous dites a priori, mais le a priori mérite explications ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, mais je vais m'expliquer…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous dites non ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'on peut s'expliquer très sereinement sur ce sujet. De quoi est-ce qu'il s'agit ? CARREFOUR est le premier employeur privé de France, avec plus de 100.000 salariés, CARREFOUR représente près de 20 % de la distribution alimentaire dans notre pays. Qu'est-ce qui est en jeu ? C'est la sécurité alimentaire de notre pays. Donc je pose la question à tous ceux qui nous écoutent, est-ce qu'on considère qu'on tire les leçons de cette crise sanitaire, oui ou non ? Moi ma réponse est oui. Et je considère que cette crise sanitaire nous a appris une chose, c'est que la sécurité alimentaire, Jean-Jacques BOURDIN, n'a pas de prix, et qu'on est bien content d'avoir des rayons avec des produits agricoles de qualité, produits largement en France, chez nos distributeurs. On a été bien contents d'avoir nos distributeurs, notamment en mars quand il y a eu le premier confinement, qui ont joué parfaitement le jeu, et je les en remercie, de la sécurité d'approvisionnement des Français. Donc, la leçon que je tire de tout cela, c'est que, effectivement, la sécurité alimentaire est stratégique pour notre pays et donc on ne cède pas l'un des grands distributeurs français.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous ne céderez pas ?

BRUNO LE MAIRE
Ma réponse est extrêmement claire, nous ne sommes pas favorables à cette opération, je le dis avec beaucoup de respect pour COUCHE-TARD, beaucoup de respect pour cette entreprise canadienne qui est de grande qualité…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais comment ferez-vous ?

BRUNO LE MAIRE
Beaucoup de respect pour CARREFOUR qui est un grand distributeur qui fonctionne bien…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Un décret, comment ferez-vous ?

BRUNO LE MAIRE
Nous avons un instrument, il se trouve que nous avons été prévoyants, parc que j'ai été ministre de l'Agriculture pendant 3 ans et donc j'attache une importance considérable à cette question de la sécurité alimentaire. Dans la loi Pacte, portant sur les TPE et les PME, nous avons complété le fameux décret sur les investissements étrangers en France, et nous avons élargi, avec la majorité, le décret à l'ensemble des activités de distribution alimentaire. Donc, nous avons une politique qui est très claire, nous ne sommes pas favorables à cette opération, ne le disons avec beaucoup de respect pour COUCHE-TARD, pour CARREFOUR, et pour tous ces opérateurs qui sont de grande qualité, et nous avons l'instrument juridique à notre disposition, je préfère ne pas avoir à l'employer…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Que vous utiliserez, s'il le faut…

BRUNO LE MAIRE
S'il le faut, j'espère qu'il n'y aura pas besoin de le faire, mais nous avons l'instrument juridique à notre disposition. Donc, pour résumer ma position, Jean-Jacques BOURDIN…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc vous dites non.

BRUNO LE MAIRE
C'est un non courtois…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais c'est un non.

BRUNO LE MAIRE
Mais clair et définitif.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bruno LE MAIRE, je termine avec votre livre, j'ai ouvert au hasard, comme ça, au hasard j'ai ouvert votre livre, je n'ai pas eu le temps de le lire, je suis honnête, mais je l'ai ouvert, j'y ai trouvé un moment très intéressant. Vous écrivez que "notre Etat est un Gulliver empêtré, ligoté, il se débat, et plus il se débat, plus il fait étalage de son impuissance ", c'est ce que vous écrivez dans le livre. Ça veut dire quoi ? On comprend pourquoi nous avons pris du retard dans la vaccination, non ?

BRUNO LE MAIRE
Ça veut dire qu'on doit transformer en profondeur, d'ailleurs ça reste une des ambitions que nous portons avec le président de la République, transformer en profondeur un Etat qui s'est grippé, où il y a trop d'intervenants, qui ne s'est pas assez décentralisé, il faut faire davantage confiance aux régions, davantage confiance aux communes, davantage confiance aux acteurs locaux, et aux acteurs français de manière générale. L'Etat il est là pour fixer une politique, donner de grandes orientations, mais il doit aussi faire confiance aux acteurs de terrain, aux acteurs locaux, aux collectivités locales, on doit inventer l'Etat de demain. Et c'est une des autres leçons, j'ai parlé tout à l'heure de la sécurité alimentaire, une des autres leçons que nous pouvons tirer de cette crise c'est avoir un Etat qui se recentre sur ses missions fondamentales et qui, pour le reste, sait faire confiance aux Français.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Merci Bruno LE MAIRE d'être venu nous voir ce matin.

BRUNO LE MAIRE
Merci Jean-Jacques BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
« L'ange et la bête – mémoires provisoires » provisoires ? Les mémoires ne sont jamais provisoires !

BRUNO LE MAIRE
A 51 ans elles sont provisoires, un jour elles seront peut-être définitives, mais il est trop tôt pour le dire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien, merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 janvier 2021