Interview de Mme Florence Parly, ministre des armées, à "Kathimerini" le 25 janvier 2021, sur la coopération militaire entre la France et la Grèce.

Texte intégral

Q - Quelles sont les prochaines étapes de la coopération entre la Grèce et la France après la finalisation sur l'accord du Rafale ?

Avec la Grèce, nous bâtissons une relation de défense solide, dont l'acquisition des Rafale par Athènes n'est qu'une facette. Nous échangeons régulièrement sur les enjeux stratégiques, dans l'espace méditerranéen et ailleurs, nos forces armées conduisent ensemble des exercices, j'espère également que nos industries de défense seront amenées à travailler ensemble de manière plus étroite. Pour cela, nous disposons d'ailleurs d'instruments nouveaux dans le cadre de l'UE, comme la coopération structurée permanente et le Fonds européen de Défense. Je tiens d'ailleurs à souligner que nous avons des visions très proches sur les enjeux et les défis de la défense européenne.

Q - Y aura-t-il une nouvelle proposition pour l'acquisition de navires de guerre français ? Est-il possible que certains d'entre eux soient construits ici en Grèce ?

Comme vous le savez, la France dispose d'une industrie navale de premier rang mondial. Actuellement, Naval Group produit pour la Marine française une nouvelle génération de frégates, les frégates de défense et d'intervention (FDI). Je peux vous dire que ces frégates sont le nec plus ultra de leur catégorie et qu'elles seront le fer de lance de notre Marine. Je pense qu'une acquisition de ces frégates par la Grèce serait une très bonne nouvelle pour nos deux pays. Une de plus ! C'est pourquoi, bien sûr, la France et son industrie navale répondront à toute demande de la marine hellénique. En outre, j'en suis convaincue, il nous faut examiner de quelle manière nous pourrions baser une partie de la production en Grèce. Cela contribuerait à renforcer la base industrielle et technologique de la défense européenne, ce que je soutiens fermement.

Q - Prévoyez-vous d'autres exercices conjoints avec les forces aériennes et navales grecques en mer Égée et en Méditerranée orientale ?

Oui, et très prochainement ! Dans quelques jours, nous allons déployer des moyens aériens importants en Grèce dans le cadre de la mission Skyros. Ce déploiement à longue portée comprendra jusqu'à 170 aviateurs, quatre RAFALE, deux A400M ATLAS et un A330 PHENIX. Cette force aérienne française a d'ores et déjà débuté une tournée qui a commencé le 20 janvier et prendra fin le 5 février 2021. Elle a décollé de Djibouti, et se rendra successivement en Inde, aux Emirats arabes unis, en Egypte et en Grèce. Cet exercice vise à démontrer la capacité de l'armée de l'air et de l'espace française à se déployer à des milliers de kilomètres de ses frontières dans un délai contraint et dans une zone d'intérêts stratégiques où la France souhaite réaffirmer son attachement au concept de liberté d'approvisionnement et de navigation aérienne. Il s'agira de la toute première mission commune pour ces trois fleurons de l'armée de l'air et de l'espace française. Bien entendu, ce sera l'occasion d'échanger et de se former avec l'armée de l'air hellénique.

Par ailleurs, après la participation de l'armée de l'air hellénique à la dernière édition de l'exercice Volfa en France, à l'automne dernier, nous attendons avec impatience le déploiement des chasseurs (8 Rafale et 4 Mirage 2000), au printemps prochain, lors de l'exercice international INIOCHOS (du 12 au 24 avril en Grèce).

En ce qui concerne le domaine naval, notre porte-avions, "Charles de Gaulle", partira en mission en Méditerranée orientale et dans l'océan Indien au cours du premier semestre 2021. Une invitation a été lancée à la Grèce pour la participation d'une frégate à cette mission entre la fin du mois de février et le début du mois de mars. Ce déploiement comprendra également des interactions entre le Groupe aéronaval français et l'armée de l'air hellénique. Cela permettra à nos forces de continuer à apprendre à travailler ensemble, à renforcer leur interopérabilité.

Ces contacts ont également lieu à un niveau multilatéral, notamment dans le cadre de l'initiative quadripartite (Grèce, France, Chypre et Italie) ou de l'initiative Medusa, comme au début du mois de décembre. Mais notre coopération opérationnelle pourrait évoluer dans un avenir proche avec un engagement grec au Sahel, où de plus en plus d'Européens sont engagés avec nous, que ce soit dans la MINUSMA, dans EUTM ou au sein de la Force Takuba, qui est un groupement de forces spéciales européennes qui accompagne les forces armées maliennes au combat.

Q - Y a-t-il une place pour un accord de sécurité mutuelle entre la Grèce et la France ?

Les relations franco-grecques en matière de défense ont atteint leur plus haut niveau depuis une décennie, comme l'illustrent la douzaine de réunions ministérielles et la visite du chef d'état-major en Grèce en 2019.

Des éléments importants du partenariat stratégique mentionné en janvier dernier lors de la réunion entre le président français et le premier ministre grec sont déjà mis en oeuvre, notamment entre nos forces armées. Nous poursuivons bien entendu le travail sur ce sujet, pour être prêts à le formaliser dès que ce sera possible.

Q - Quelles étapes particulières l'Europe devrait-elle suivre pour atteindre une autonomie stratégique ?

Vous le savez, la France croit en une Europe plus forte, plus résiliente face aux crises. Je crois que la crise que nous vivons depuis près d'un an a montré à quel point il était nécessaire de renforcer la souveraineté de l'Europe.

La notion d' « autonomie stratégique » renvoie à une capacité permettant aux Européens de disposer d'une liberté d'appréciation, de décision et d'action propre. Ce qui est en jeu, c'est la protection des citoyens européens et de nos intérêts, mais surtout le fondement de notre souveraineté et de notre crédibilité collective, y compris en tant que partenaire, notamment au sein de l'OTAN.

Cette autonomie stratégique couvre un champ très large, qui va de la protection de nos institutions démocratiques face à la menace représentée par des ingérences étrangères, à une liberté d'appréciation et d'action dans le domaine opérationnel, en passant par la sécurité de nos économies et de nos technologies, ce qui implique un renforcement de l'industrie de défense européenne. Dans ce domaine, nous avons fait beaucoup de progrès depuis quelques années. Mais nous devons aller plus loin.

Q - Pensez-vous que la Turquie ait un intérêt sincère et réel à travailler avec l'UE et à adapter son comportement aux normes internationales ?

Je l'espère ! Il est dans l'intérêt de tous d'entretenir des relations étroites et confiantes, en particulier entre voisins et alliés. Nous ne devons pas oublier que nos divisions nous affaiblissent à long terme, pendant qu'elles nous empêchent de nous concentrer sur des menaces majeures telles que le terrorisme et les migrations. Pour autant, nous devons être lucides et vigilants : les discours d'apaisement sont bienvenus mais ils doivent être confirmés par les faits. Nous serons en particulier intraitables quant au respect du droit international.


Source https://gr.ambafrance.org, le 28 janvier 2021

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