Interview de Mme Florence Parly, ministre des armées, à Europe 1 le 19 février 2021, sur la défense spatiale, la dissuasion nucléaire, la résurgence de Daesh et la lutte contre le terrorisme au Sahel.

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bienvenue à vous et bonjour Florence PARLY.

FLORENCE PARLY
Bonjour.

SONIA MABROUK
Prenons tout de suite la direction de Mars. On a suivi hier la prouesse du robot de la NASA Perseverance après les fameuses sept minutes de terreur. Il y a désormais un bout de France sur la planète Mars ?

FLORENCE PARLY
Absolument. Cet événement, c'est une aventure qui nous a fait rêver et qui nous a fait, pendant quelques instants, un peu oublier aussi ce monde plein de Covid dans lequel nous vivons. L'espace fait rêver, Mars fait rêver parce que c'est une question existentielle. Y a-t-il eu de la vie sur Mars ? Et pour y répondre, eh bien la France a apporté sa petite pierre avec une SuperCam qui va certainement aider les scientifiques à comprendre et analyser ce qui s'est passé sur Mars il y a sans doute des millions d'années. Oui, donc c'était un magnifique moment et, au fond, qui nous rappelle que l'espace c'est aussi notre quotidien. Parce qu'aujourd'hui pour écouter Europe 1, sans doute un certain nombre de vos auditeurs le font sur leur Smartphone, et pour cela ils ont besoin de l'espace, des satellites et nous utilisons tous les jours entre dix et quarante satellites. Et donc il faut protéger cela et c'est aussi le rôle du Ministère des Armées que de s'y intéresser.

SONIA MABROUK
Désormais aussi de l'espace parce que l'espace est convoité par les puissances qui investissent dans le spatial militaire. La France a-t-elle, Madame la Ministre, une autonomie d'action pour mener justement des opérations spatiales militaires ?

FLORENCE PARLY
Alors c'est en effet tout le sujet puisque nous avons découvert au fond qu'il se passait parfois dans l'espace des choses assez inamicales et qu'un certain nombre de nos satellites pouvaient être approchés, éventuellement menacés et donc il faut aussi s'adapter à cette nouvelle donne et c'est pour ça que le président de la République m'a demandé d'élaborer une stratégie spatiale militaire et que cette stratégie consiste à dire que nous allons donc nous protéger, éventuellement nous protéger de façon active et nous allons investir pour cela puisque la loi de programmation militaire qu'il a voulue et qui s'applique et se déroule année après année comme prévu, ce qui est inédit, prévoit plus de quatre milliards d'euros d'investissement pour le spatial parce que nous renouvelons la totalité de nos capacités satellitaires qui sont indispensables aux militaires comme elles le sont à nous tous dans la vie civile. Parce que pour se géolocaliser, pour communiquer, pour pouvoir observer aussi et obtenir du renseignement, eh bien il faut pouvoir disposer sans cesse de ces capacités spatiales.

SONIA MABROUK
Alors on va passer de l'espace au fond des mers puisque dans quelques heures, vous vous rendrez au centre d'essais de la direction générale de l'armement technique hydrodynamique - c'est à Val-de-Reuil - pour y annoncer un programme de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de troisième génération. Est-ce que ce sont ceux qui vont assurer la permanence de la dissuasion nucléaire océanique ?

FLORENCE PARLY
Tout à fait, tout à fait. Le général de GAULLE avait lancé au fond ces grands programmes de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins. Le premier a été mis à l'eau en 1967 et depuis cette date, eh bien la France tient la permanence à la mer. Alors il s'agit d'un enjeu majeur puisqu'il s'agit de notre dissuasion et notre dissuasion, c'est notre assurance-vie. C'est ce qui nous garantit au fond notre indépendance. Et cette troisième génération de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, elle rentrera en service à partir de 2035. Enfin en tout cas, le premier sera livré en 2035, le dernier en 2050, et donc cela veut dire que ces sous-marins vogueront sous les flots jusqu'en 2090. Donc c'est un investissement du temps long et qui va nous permettre de disposer de technologies plus avancées, d'avoir des sous-marins plus furtifs, plus silencieux. C'est extrêmement important. Et au-delà du caractère très stratégique pour notre pays, pour sa souveraineté, c'est aussi un projet majeur sur le plan industriel, sur le plan technologique parce que nous avons des savoir-faire extraordinaires.

SONIA MABROUK
Bien sûr. Mais c'est l'excellence et la compétence françaises.

FLORENCE PARLY
Il faut imaginer que ce sous-marin nucléaire, il est propulsé bien sûr par une centrale nucléaire qui est sous les eaux et que, par ailleurs, il dispose de l'équivalent d'une base de lancements comme si c'était un petit Kourou qui était capable sous l'eau de lancer seize missiles nucléaires. Donc c'est un bijou de technologies. Nous avons ces savoir-faire et nous avons des entreprises capables de réaliser ces prouesses.

SONIA MABROUK
Bijou de technologies, Madame la Ministre, et arme de dissuasion parce que récemment, et là je parle d'une autre génération, mais un sous-marin français d'attaque a patrouillé en mer de Chine méridionale dans un contexte, on le sait, de tension croissante dans cette zone qui est revendiquée par Pékin. Quel message vous avez envoyé là ?

FLORENCE PARLY
Eh bien tout d'abord là aussi, c'est une prouesse technique parce que nous avons envoyé un équipage, enfin un sous-marin nucléaire d'attaque pendant huit mois en mission à plus de 15 000 kilomètres des côtes françaises. Donc c'est vraiment un exploit pour tous ceux qui ont réalisé cela, mais c'est aussi un message. C'est un message parce que dans des zones où il y a de fortes tensions, où il y a des contestations auxquelles d'ailleurs nous ne prenons pas part, nous voulons revendiquer de manière ferme qu'il y a un droit, le droit international, et que la liberté de navigation c'est extrêmement important.

SONIA MABROUK
Malgré les tensions grandissantes.

FLORENCE PARLY
Malgré les tensions. Il faut pouvoir faire prévaloir ce droit. Donc c'est une navigation de présence, c'est un symbole de présence qui marque notre attachement dans une région indopacifique à laquelle la France est partie prenante puisque nous sommes une nation indopacifique. Nous avons la deuxième zone économique exclusive la plus grande au monde, onze millions de kilomètres carrés dont neuf…

SONIA MABROUK
Et la France ne compte pas se retirer ?

FLORENCE PARLY
Sont dans cette région. Donc nous sommes vraiment une nation qui construit une stratégie indopacifique parce que nous en faisons partie et nous avons pensé qu'après avoir envoyé d'autres types de bateaux, eh bien envoyer le sous-marin nucléaire d'attaque c'était aussi un message.

SONIA MABROUK
Alors autre symbole Florence PARLY et outil évidemment majeur de dissuasion nucléaire, le porte-avions Charles-de-Gaulle. Vous confirmez, Madame la Ministre, dans le cadre de l'opération Chamal qu'il sera dans quelques jours, peut-être quelques semaines dans le golfe arabo-persique ?

FLORENCE PARLY
Absolument. Il va bientôt partir pour une mission de quelques mois et c'est une mission qui est d'abord orientée sur la lutte contre le terrorisme. Il va donc rejoindre en effet la zone du Levant, le canal de Syrie pour participer à la coalition internationale contre le Sahel. La France est le deuxième contributeur à cette opération et le porte-avions va donc joindre ses efforts à ceux que nos aviateurs réalisent déjà.

SONIA MABROUK
Quand vous dites « efforts », c'est-à-dire les avions Rafale évidemment qui s'élanceront…

FLORENCE PARLY
C'est-à-dire que les avions Rafale qui sont embarqués sur le porte-avions vont permettre d'accroître encore le renseignement que nos avions Rafale basés en Jordanie collectent déjà et puis éventuellement frappent également puisque ces avions sont amenés de façon régulière à frapper des cibles.

SONIA MABROUK
Et de plus en plus, Madame la Ministre, parce que la question qui est essentielle c'est est-ce que Daesh en Syrie ? quelques années à peine après la mise en déroute de ce qui avait été appelé le califat ? est-ce que Daesh est en train de se restructurer avec à la fois financement et armement ?

FLORENCE PARLY
Ce que nous voyons, c'est en effet une résurgence de Daesh et c'est inquiétant. Daesh avait été défait territorialement au début de l'année 2019. C'était la fin du califat. Daesh est rentré dans la clandestinité mais Daesh a reconstitué des capacités d'action qui sont sans doute moins visibles, mais qui néanmoins le deviennent de plus en plus puisqu'il y a eu encore très récemment des attaques à Bagdad, dans la ville de Bagdad qui a fait de nombreuses victimes civiles, des attaques contre des emprises de la coalition, et l'on voit aussi qu'en Syrie Daesh reprend du terrain. Donc c'est une menace qui demeure et c'est la raison pour laquelle nous sommes attachés à pouvoir poursuivre ces opérations dans le cadre de la coalition internationale. Souvenons-nous que les attentats qui ont eu lieu en France ont été organisés, pensés en 2015 à partir de la zone irako-syrienne.

SONIA MABROUK
Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu'aujourd'hui Daesh en Syrie a les moyens de projeter des attaques sur le sol occidental et notamment européen ?

FLORENCE PARLY
Il faut éviter que Daesh ne retrouve des moyens qu'elle a perdus parce que la coalition internationale a beaucoup oeuvré pour cela, mais il faut éviter de revenir à une situation comme nous avons pu connaître dans le passé.

SONIA MABROUK
Au Sahel, Emmanuel MACRON a annoncé que la France n'allait pas réduire, en tous les cas dans l'immédiat, les effectifs militaires de Barkhane malgré, Florence PARLY, les questionnements y compris dans l'opinion publique française. Est-ce que vous pouvez nous dire clairement ce matin quelles conséquences majeures aurait un retrait français rapide du Sahel ?

FLORENCE PARLY
Eh bien tout d'abord, je voudrais rappeler pourquoi la France est au Sahel.

SONIA MABROUK
Certains l'ont oublié ?

FLORENCE PARLY
Eh bien, parfois il faut le répéter et je pense…

SONIA MABROUK
A qui ?

FLORENCE PARLY
A tous, à nous tous.

SONIA MABROUK
Y compris aux soldats sur place ?

FLORENCE PARLY
Non, pas du tout. Mais il est normal dans un monde où notre attention est portée essentiellement sur la crise sanitaire, le Covid, la manière d'y répondre, que parfois ce qui se passe à des milliers de kilomètres de chez nous soit un peu perdu de vue et ne se rappelle à nous finalement que lorsqu'il y a des drames, et il en est arrivé il y a encore quelques semaines. Donc il faut rappeler pourquoi nous sommes là-bas. Et nous sommes là-bas parce que d'abord, les Etats du Sahel nous l'ont demandé, le Mali nous l'a demandé. Et nous y sommes aussi parce que ce que nous ne voulons pas, c'est que Daesh et Al-Qaïda dont nous venons de parler, qui ont leurs filiales si je puis dire au Sahel, eh bien que ces groupes terroristes qui sont au Sahel affiliés à Daesh et Al-Qaïda ne reconstituent ou ne constituent des bases arrière dont la taille ne cesse de grandir - puisque vous avez sans doute entendu aussi que ces mouvements cherchent à descendre vers le sud, vers des pays qui se trouvent en bordure du golfe de Guinée - et donc cette emprise croissante, quel est son objectif ? C'est d'assujettir des populations à une loi qui est la loi de la charia, et c'est aussi faire prévaloir un projet qui est un projet directement orienté contre ce que nous sommes. Ce que nous sommes.

SONIA MABROUK
Donc à ceux qui disent, Florence PARLY, est-ce que c'est à la France de régler les problèmes au Sahel, vous vous dites : mais ce sont nos problèmes.

FLORENCE PARLY
Ce sont nos problèmes et le Sahel, c'est la frontière sud de l'Europe et donc c'est la sécurité de l'Europe qui est en cause. Et c'est aussi ça, je crois, que les Européens ont compris.

SONIA MABROUK
Oui, surtout les Français, Madame la Ministre. Parce que les Européens, on ne les voit pas beaucoup.

FLORENCE PARLY
C'est pour cela aussi qu'ils nous rejoignent.

SONIA MABROUK
Oh, si peu !

FLORENCE PARLY
Sonia MABROUK, les Européens nous rejoignent. Il y a plus de 2 500 Européens qui sont au Sahel en ce moment et nous avons constitué une force pour combattre auprès des militaires maliens.

SONIA MABROUK
Mais c'est de la logistique, Madame PARLY.

FLORENCE PARLY
Ce n'est pas de la logistique. Là je vous parle de la force Takuba, c'est une force combattante qui est constituée de forces spéciales européennes et qui combat avec les forces maliennes. Et cette force est en train de monter en puissance, nous avons déjà neuf pays qui ont accepté de s'engager, nous en avons trois sur le terrain et je suis en discussions régulières avec d'autres pays de l'Union européenne ou du continent européen qui sont prêts, en tout cas qui manifestent de l'intérêt pour nous rejoindre.

SONIA MABROUK
Mais ce matin en vous écoutant, on se rend compte que c'est une menace prégnante. Parce que là il y a quelques jours, c'était début février, le patron de la Direction générale de la sécurité extérieure, de la DGSE, qui parle très, très rarement - Bernard EMIE - estimait que l'un des objectifs de ces jihadistes, ce n'est pas seulement le jihad local mais malheureusement des attaques possibles sur notre sol.

FLORENCE PARLY
C'est un projet international. Je l'ai dit, ces filiales au Sahel sont rattachées à des grandes organisations terroristes, Al-Qaida et Daesh, qui ont un agenda international. Nous le savons depuis longtemps.

SONIA MABROUK
Donc il y a une jonction aujourd'hui entre… Ce qu'il n'y avait pas Madame la Ministre ; on pensait que c'était un jihad local il y a encore quelques temps au Sahel. Il y a une jonction avec des…

FLORENCE PARLY
C'est un djihad qui utilise un certain nombre de fragilités locales. Par exemple des tensions communautaires. Mais son projet dépasse évidemment ce territoire strict du Sahel pour pouvoir se développer le plus largement possible et faire prévaloir sa loi. Et sa loi, nous n'en voulons pas.

SONIA MABROUK
Bien sûr.

FLORENCE PARLY
Et les populations maliennes, je ne crois pas qu'elles acceptent avec bonheur les exactions nombreuses que ces organisations terroristes commettent contre elles. Elles sont les premières victimes de ces organisations terroristes.

SONIA MABROUK
Deux questions d'actualité si vous permettez pour terminer très importantes. Sur le statut de nos soldats, la Cour de justice européenne, Madame la Ministre, pourrait contraindre la France à appliquer à nos soldats les principes du droit de travail européen, comme si les militaires étaient des travailleurs comme les autres. La France va s'y opposer.

FLORENCE PARLY
Nous avons travaillé depuis des mois pour expliquer les raisons pour lesquelles une armée qui est engagée comme la nôtre dans de nombreux théâtres, qui est une armée en opération, ne peut pas être considérée comme une armée de temps de paix où les militaires sont dans des bureaux. Non, ils sont à l'entraînement, ils se préparent opérationnellement pour pouvoir ensuite être projetés et c'est cela que nous voulons évidemment préserver.

SONIA MABROUK
Dernière question. Joe BIDEN, le président américain, a esquissé sa vision de la relation transatlantique. Changement bien sûr sur la forme dans les années 30 mais nous ne sommes pas naïfs.

FLORENCE PARLY
Nous sommes heureux de voir que les Etats-Unis ont manifesté leur intention de se réengager dans le lien transatlantique, et c'est une très bonne nouvelle.

SONIA MABROUK
Merci Florence PARLY d'avoir répondu à nos questions ce matin.

FLORENCE PARLY
Merci.

SONIA MABROUK
Bonne journée à vous et à nos auditeurs bien sûr.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 février 2021