Déclaration de Mme Geneviève Darrieussecq, ministre chargée de la mémoire et des anciens combattants, à l'occasion de la Journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d'Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc, à Paris le 19 mars 2021.

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Texte intégral

Monsieur le vice - président de l'Assemblée nationale,
Monsieur le président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat,
Madame la maire de Paris,
Monsieur le gouverneur militaire de Paris, mon général,
Messieurs les membres du corps préfectoral,
Monsieur le directeur des patrimoines de la mémoire et des archives,
Madame la directrice générale de l'office national des anciens combattants et des victimes de guerre,
Messieurs les présidents d'associations du Monde Combattant,
Officiers, sous-officiers, militaires du rang et personnels civils des armées,
Chers porte-drapeaux et membres du monde combattant,
Mesdames, Messieurs,


Il y a cinquante-neuf ans, la paix n'était pas encore là, mais une guerre de huit années allait s'achever. Le 19 mars 1962, un tournant décisif fut pris. À midi, en application des accords d'Evian, signés quelques heures plus tôt, le cessez-le-feu était proclamé sur l'ensemble du territoire algérien.

Un horizon se dessinait, celui de la sortie d'un conflit usant, âpre, déchirant et, à bien des égards, dramatique. Deux referendums étaient annoncés, l'un en métropole, l'autre en Algérie. Ainsi, l'indépendance d'un pays se préparait, une nouvelle relation entre la France et l'Algérie allait devoir se construire. Avec tous les bouleversements que cela impliquait.

Et pourtant, si le règlement de la guerre d'Algérie se profilait et malgré la fin officielle des hostilités, les violences et le cycle des représailles ne s'éteignirent pas. Au contraire. Ils avaient et ils allaient encore endeuiller les deux rives de la Méditerranée. Indéniablement, pour des milliers de familles, pour des millions de femmes et d'hommes, en France comme en Algérie, il y eut un avant et un après.

Aujourd'hui, nous nous souvenons, nous nous recueillons et nous rendons hommage à toutes les victimes militaires et civiles de la guerre d'Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc. Les noms qui défilent sur les trois colonnes de ce mémorial nous rappellent constamment qu'il ne peut y avoir d'oubli.

Tel est le sens de cette journée nationale. C'est une reconnaissance nationale, pour tous ceux qui ont eu à souffrir, pour tous ceux qui ont connu des drames, pour tous ceux qui ont été endeuillés.

Le 19 mars 1962, un temps de transition s'ouvre. Dans cette page si particulière de notre histoire, le soulagement des uns voisine avec la détresse des autres. Alors que des espérances grandissent, dans le même temps, des blessures se creusent et les déchirures se concrétisent.

Pour des milliers de soldats, c'était la promesse d'un retour dans leurs foyers. Ils étaient des appelés et rappelés du contingent, des militaires de carrière, des forces de l'ordre de métropole et d'Afrique du Nord. Ils étaient de toutes les strates de la société. Étudiants, jeunes cadres, ouvriers, paysans, employés, ils venaient de tous les horizons. Ils ont fait leur devoir avec dévouement.

Parmi eux, parmi la grande famille de la troisième génération du feu, figure Jean LE SAOUT qui a servi en Algérie de mars 1960 à décembre 1961, au sein du deuxième Régiment d'Infanterie de Marine. Il y a combattu, il y a servi son pays, il a également oeuvré à soigner la population civile. J'ai eu l'honneur, il y a quelques instants, au nom du président de la République, de lui remettre les insignes de chevalier de la Légion d'Honneur. C'est une distinction pour lui-même et un hommage à l'ensemble de ses frères d'armes.

Près de 30 000 d'entre eux ont été tués, près de 70 000 blessés. Ceux qui en sont revenus sont souvent restés marqués par ce qu'ils ont vu, par ce qu'ils ont vécu, certains empreints par un sentiment de défaite. Je sais qu'aucun n'a oublié.

Pour les pieds noirs, pour les soldats membres des formations supplétives, lesharkis, pour les Français de toutes origines qui firent le choix de la France, ce temps de déchirure fut celui de l'exil ou des représailles sanglantes, celui du déracinement, entre incompréhension et ignorance. En nombre, des Français d'Algérie quittèrent une terre aimée, souvent natale, pour commencer une vie nouvelle dans un pays, pour beaucoup,méconnu.Ils vécurent et ressentirent un profond sentiment d'abandon.

Aujourd'hui, nous nous souvenons également des civils, de toutes origines et de toutes confessions, victimes des violences, des exactions et des attentats.

Je veux que nous ayons également une pensée pour tous ceux dont nous avons perdu la trace au cours des épreuves douloureuses de la guerre d'Algérie. Nous nous rappelons de tous les disparus, ces anonymes dont l'histoire reste encore dans l'ombre, dont les proches n'ont pu faire véritablement le deuil.


Le souvenir de la guerre d'Algérie vit dans la mémoire et le témoignage de chaque ancien combattant, dans l'action et la détermination de chaque association. Les anciens d'Algérie sont, aujourd'hui encore, les forces vives du monde combattant. Beaucoup exercent de hautes responsabilités dans les associations. Ils rassemblent, ils transmettent les mémoires et ils organisent des actions de solidarité.

C'est aussi pour cela que nous distinguons aujourd'hui Jean LE SAOUT. Personnalité particulièrement investie et appréciée du monde combattant, il oeuvre depuis de nombreuses années à la dynamique associative, à l'animation des instances représentatives, tant au niveau départemental que national. Il consacre du temps à la défense des intérêts moraux et matériels des anciens combattants, à l'action sociale auprès des plus fragiles d'entre eux. Jean LE SAOUT s'engage également dans le travail de mémoire, notamment auprès des jeunes générations en organisant des rencontres et en intervenant lui-même dans des établissements scolaires de son département.

En effet, la transmission mémorielle est une responsabilité collective et le fruit d'un travail commun. Elle est essentielle car la guerre d'Algérie a bouleversé notre pays, notre société et nos institutions. Car ces évènements ont ébranlé notre Nation et nous le mesurons aujourd'hui encore.

La mémoire de la guerre d'Algérie est plurielle, complexe, parfois encore brûlante. Incontestablement, nous sommes les héritiers de ce temps.

C'est aussi pour cela que nous devons continuer, inlassablement, à transmettre, à écouter et à valoriser les témoignages, à enseigner l'histoire de la guerre d'Algérie et à en expliquer les faits et les évènements. Ces mémoires, sans renier
leurs spécificités, doivent dialoguer et se comprendre. Il s'agit là d'un engagement pour notre cohésion nationale.

C'est pour cela que le président de la République souhaite que nous portions un regard de vérité sur notre histoire commune avec une volonté de rapprochement et de respect de chaque mémoire. A l'instar de cette journée nationale, la France reconnaît toutes les mémoires, n'en occulte aucune et travaille à construire une mémoire apaisée.

C'est dans cet esprit que nous cheminons ensemble vers le 60ème anniversaire de la fin de la Guerre d'Algérie. Nous souhaitons que cet anniversaire soit un moment fort pour nous tous et une étape importante de la transmission mémorielle. Il sera dédié aux anciens combattants, aux harkis, aux rapatriés et à tous ceux qui ont vécu ou qui ont été touchés par ce conflit et par l'âpreté de sa violence.

Dans cette perspective et alors que le Mémorial national de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie fêtera ses 20 ans en 2022, j'ai souhaité que nous avancions sur son aménagement.

C'est une demande récurrente et nous y travaillons en concertation avec les associations du monde combattant. J'y suis particulièrement attachée car ce mémorial mérite d'être davantage connu, identifié et mis en valeur dans l'environnement qui est le sien. Nous renforcerons ainsi son caractère solennel et nous en ferons encore plus un espace de recueillement et d'hommage. Je tiens également à faire de ce lieu un espace de transmission et de médiation en installant des dispositifs pédagogiques. C'est le propre de tous nos Hauts lieux de la mémoire nationale.

Nous le devons aux anciens combattants, aux enfants de harkis, aux rapatriés, aux disparus, aux familles et à l'ensemble de la Nation.

Nous le devons aux milliers de noms qui défilent devant nous.

Nous le devons à notre jeune génération qui est l'héritière de cette histoire et qui en sera demain la porteuse.


Vive la République !
Vive la France !


Source https://www.defense.gouv.fr, le 22 mars 2021