Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à RMC le 25 mars 2021, sur la gestion de l'épidémie de Covid-19, les prix agricoles et les débouchés pour l'agriculture affectée par la crise sanitaire.

Texte intégral

APOLLINE DE MALHERBE
L'invité de l'actu, c'est vous Julien DENORMANDIE, bonjour.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous êtes ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation. On va revenir ensemble sur les mesures que vous allez adopter, en tout cas c'est ce que l'on espère, que vous allez nous annoncer ce matin, adopter pour tenter de remédier à la crise des prix dans l'agriculture. Mais d'abord un mot, vous l'avez peut-être entendu hier soir, Angela MERKEL qui s'est excusée, qui a dit : " Cette erreur est mon erreur, et mon erreur seule ", parce qu'elle avait parlé de reconfiner au moment de Pâques. Elle dit : " Ma proposition a provoqué une incertitude, une confusion, je le regrette profondément et je demande pardon à tous les citoyens ". Dans le même temps, le président Emmanuel MACRON, qui aujourd'hui dit que les vaccins c'est la faute surtout de l'Europe, enfin de l'Europe d'ailleurs, il n'a pas considéré que c'était sa faute ou la faute de la France. Et puis on a la semaine dernière l'idée que c'est la faute de la bureaucratie si on a fait des attestations illisibles. Est-ce que quand vous entendez Angela MERKEL, vous ne vous dites pas quand même, on pourrait peut-être avoir cette franchise ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien cette franchise elle est absolument nécessaire. Vous savez, cette crise que l'on gère depuis un an maintenant, elle impose beaucoup d'humilité. Elle impose aussi beaucoup de transparence, et c'est ce qu'on s'emploie à faire jour après jour, cette transparence, ces conférences de Presse, il y en aura encore une cet après-midi, et puis cette reconnaissance quand des choses marchent et puis quand des choses marchent moins bien ou ne marchent pas, d'adapter. Quand...

APOLLINE DE MALHERBE
Oui mais c'est toujours la faute des autres, pardon, mais regardez, quand Emmanuel MACRON dit aujourd'hui « c'est la faute de l'Europe »...

JULIEN DENORMANDIE
Non, ça je ne suis pas d'accord.

APOLLINE DE MALHERBE
... ou quand la semaine dernière on nous dit " c'est la faute de la bureaucratie ", c'est trop facile.

JULIEN DENORMANDIE
Non, parce que là vous parlez de choses différentes. D'abord un, pour répondre à votre question, oui il faut franchise, humilité, transparence, je ne peux pas être plus clair, et je crois que c'est très important, tous les jours et spécifiquement dans les périodes de crise, parce que la confiance elle se construit aussi comme ça. Deuxièmement, vous vous comparez des choses qui ne sont pas forcément comparables. Les propos sur l'Europe sont les propos sur les vaccins, avec la politique européenne d'acquisition des vaccins, des propos d'ailleurs qui sont tenus également par Angela MERKEL qui met la pression sur l'Europe parce que la priorité des priorités des priorités aujourd'hui pour nous tous c'est les vaccins, la vaccination, obtenir ces vaccins, vacciner le plus possible. Donc c'est bien normal de mettre la pression dessus, c'est bien normal de reconnaître quand il y a des choses qui ne marchent pas, c'est bien normal d'avoir parfois des rapports de force avec les laboratoires, quand ça ne marche pas.

APOLLINE DE MALHERBE
Alors, restons sur... Exactement, pardon, encore un mot là-dessus. Si on compare précisément sur la même question, sur la question notamment des vaccins, vous vous en souvenez sans doute, la Une du Journal du Dimanche où Emmanuel MACRON avait fait savoir qu'il avait été très en colère, en colère contre notamment le ministère de la Santé et Matignon sur la rapidité des vaccins. Pardon, mais est-ce qu'à un moment ça n'était pas le moment de dire « en colère contre soi-même » ?

JULIEN DENORMANDIE
Non mais, en plus là on est sur des propos rapportés dans un journal...

APOLLINE DE MALHERBE
Qui n'ont pas du tout été démentis à l'époque. Vous le savez très bien.

JULIEN DENORMANDIE
Si votre question c'est de se dire : il ne faut jamais se défausser. La réponse est oui. Il ne faut jamais se défausser. Quand vous êtes un responsable politique, c'est vous qui êtes responsable. Moi je suis responsable du ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation, quand ça se passe mal dans le ministère, quand les erreurs sont faites, quand ça ne va pas assez vite, quand des choses ne vont pas assez loin, on va en reparler tout à l'heure sur par exemple les prix payés aux agriculteurs, je ne me défausse d'aucune responsabilité, c'est moi le chef de mon administration. Donc si quelque chose ne marche pas, à la fin des fins, c'est de ma responsabilité. Et ça je crois, contrairement à ce qui peut être dit, c'est une règle qui nous est imposée à toutes et tous. Donc s'il faut le redire de manière très forte ce matin, je le redis bien volontiers, parce que j'y crois profondément.

APOLLINE DE MALHERBE
Julien DENORMANDIE, justement, vous êtes en effet ministre de l'Agriculture, et puis il y a ce rapport qui vous est remis aujourd'hui par l'ancien patron des Magasins U, Serge PAPIN, sur la question précisément de la revalorisation des agriculteurs. L'une des mesures à laquelle il appelle, c'est de renoncer aux contrats annuels, c'est-à-dire à l'idée que chaque année il faut renégocier les prix entre la grande distribution, les industriels et les agriculteurs. Allez-vous adopter cette proposition ? Est-ce que oui ou non on peut dire aujourd'hui que c'est fini les négociations annuelles des prix ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien c'est mon objectif très clair, ma volonté totale, ça nécessite un travail avec les parlementaires, parce qu'il va nous falloir remodifier la loi dessus, mais où il faut le faire. Pourquoi il faut de faire ? Parce qu'on est dans un système qui est inacceptable. On est aujourd'hui en fait tiraillé entre deux feux. D'abord, certains qui jouent à ce qu'on appelle faire la guerre des prix, toujours tirer les prix vers le bas. Et de l'autre côté, un objectif de toute notre société qui est d'avoir des aliments de meilleure qualité, qui est en fait la mission qu'on a assignée à nos agriculteurs : nourrir le peuple avec les produits de meilleure qualité. Et on voit bien que les deux ne sont plus compatibles quand les prix ne rémunèrent plus la qualité. Et à la fin des fins, cette guerre des prix elle se fait sur le dos de qui ? Des agriculteurs. Et donc il faut changer des règles, on en avait déjà changé il y a quelques années. Avec beaucoup d'humilité, je vous dis que ça n'est pas allé assez loin, ça n'a pas suffisamment marché, donc il faut revoir d'autres règles, c'est ce que propose Serge PAPIN, qui a travaillé sous mon autorité, et mon objectif c'est d'adopter ces méthodes très clairement.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais quand vous dites " c'est mon objectif ", est-ce que oui ou non vous pouvez dire aujourd'hui " c'est fini, il n'y en aura plus, il n'y aura plus de négociations annuelles " ?

JULIEN DENORMANDIE
Il faut modifier la loi. Je ne suis pas le législateur mais je peux dire oui très clairement : je vais proposer qu'on le fasse. Après, il faudra que ce soit adopté. On parle là de mesures techniques. Ça veut dire quoi le côté annuel ou pas annuel ? Ce qu'il faut bien comprendre, pour ceux qui nous écoutent, c'est qu'au moment où on se parle, chaque année, chaque année vous avez une immense négociation qui se passe entre les agriculteurs, les producteurs et...

APOLLINE DE MALHERBE
On en a rendu compte d'ailleurs sur RMC.

JULIEN DENORMANDIE
Et la grande distribution. Et chaque année vous avez un jeu de dupes qui se passe. Chaque année vous avez un rapport de forces qui s'opère, et à chaque fois c'est l'agriculteur qui en pâtit le plus. Donc oui, il faut passer non pas à de l'annuel, mais à des contrats pluriannuels, avec des clauses de revoyure, et ça, ça nécessite de faire certaines modifications, je m'engage à les faire, à les porter, pour qu'elles soient adoptées.

APOLLINE DE MALHERBE
Julien DENORMANDIE, il y a ce que devra faire la loi et donc les parlementaires, il y a ce que vous, vous pouvez faire. Quelles sont les mesures immédiates que vous pouvez adopter ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien d'abord, c'est mettre beaucoup de pression dans le tube, et le monde agricole le sait bien, les négociations c'est des rapports de force, et quand vous êtes dans un rapport de force c'est souvent le plus gros qui gagne vis-à-vis des autres. Et donc l'Etat a mis beaucoup de pression de dans le tube, est rentré dans ce rapport de force pour être sûr que les règles déjà édictées, parce qu'il y en a déjà, évidemment il y avait la loi EGALIM qui avait été portée, que les règles déjà édictées, elles soient appliquées.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais, est-ce que ce n'est pas l'échec justement de la loi EGALIM ?

JULIEN DENORMANDIE
Elle n'est pas allée assez loin, c'est ça le point, et notamment, donc je termine juste sur ce rapport de force, songez quand même qu'en 6 semaines en a fait l'équivalent de 6 mois de contrôles, qu'on a pris des sanctions, d'ores et déjà, vis-à-vis de la grande distrib', vis-à-vis des industriels, pour dire stop à cette guerre des prix. Après, est-ce que c'est l'échec d'EGALIM ? C'était, EGALIM, une loi qui consistait à revoir les règles du jeu. Force est de constater que le compte n'y est pas, et donc elle a changé des choses cette loi, il y a certains comportements qui ont changé, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier. Donc il y a certaines choses qui sont allées dans le bon sens, mais force est de constater qu'on a encore aujourd'hui, chaque année, le même jeu de dupes, donc il faut changer les règles, et changer les règles dans les mesures proposées ce matin, avec un rapport qui sera remis ainsi qu'à Agnès PANNIER-RUNACHER, c'est notamment se dire, et c'est très intuitif en fait, quand l'agriculteur négocie avec l'industriel, l'agriculteur lui il fait face à quoi ? Il fait face par exemple aux prix des aliments du bétail, parfois ça augmente considérablement. La volaille, en un an, le prix de l'alimentation des poulets ça a augmenté...

APOLLINE DE MALHERBE
Ça veut dire, ce que ça lui coute simplement de produire, la volaille.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement. La volaille, de prix de l'alimentation, ça a augmenté de 25%. Est-ce que derrière...

APOLLINE DE MALHERBE
Donc il faudra que ces couts de production soient une sorte de plancher ?

JULIEN DENORMANDIE
Est-ce que derrière c'est réparti entre l'industriel et la grande distribution et le consommateur ? A l'évidence non, et donc en fait on laisse porter tout le poids des augmentations sur l'agriculteur.

APOLLINE DE MALHERBE
Allez-vous imposer que les coûts de production soient un plancher non négociable ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, c'est... Oui, c'est mon objectif, après, juridiquement il faut trouver la bonne manière de le faire, de l'écrire...

APOLLINE DE MALHERBE
Mais vous comprenez que c'est hyper-frustrant. En fait, quand on vous écoute, vous dites « c'est mon objectif », mais, est-ce qu'on va le faire ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, moi je pense que tout le monde... La réponse est oui, il faut maintenant qu'on l'écrive pour que ça soit compatible avec la loi, avec une économie qui ne permet pas les ententes, et ça je crois que tout le monde sait, et des prix qui ne sont pas administrés. Mais oui, l'objectif aujourd'hui c'est de faire en sorte que dans un contrat on se dise : il y a une partie qui ne doit pas être négociable. On ne peut pas laisser à l'agriculteur tout le poids de l'augmentation du coût des aliments, du coût des matières premières, et puis après tout le monde s'en fiche, que soit l'industriel, la grande distribution, et j'insiste, le consommateur, le consommateur. Et donc...

APOLLINE DE MALHERBE
Qui lui aussi doit prendre sa part.

JULIEN DENORMANDIE
Qui lui aussi doit prendre sa part.

APOLLINE DE MALHERBE
Julien DENORMANDIE...

JULIEN DENORMANDIE
Donc la réponse à vos questions, est clairement oui.

APOLLINE DE MALHERBE
Je voudrais que vous puissiez dialoguer aussi directement avec un agriculteur qui est avec nous et qui nous a appelés au 32 16, Jérémy. Bonjour Jérémy.

JEREMY
Bonjour Apolline, bonjour Monsieur le Ministre.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

APOLLINE DE MALHERBE
Jérémy, vous êtes dans le Rhône et vous vouliez alerter sur votre filière, la filière cabri.

JEREMY
Oui, voilà, je suis dans le Rhône, on a une petite exploitation de 80 chèvres avec ma compagne, et aujourd'hui on a la filière cabri qui s'écroule, au point où il n'y a plus de concurrence au niveau des engraisseurs, il n'y a plus qu'un seul engraisseur qui ramasse, donc on est clairement à sa merci. Si, là aujourd'hui il ne veut plus ramasser parce qu'on arrive en fin de période, et que fait-on des animaux ? On les euthanasie, on les engraisse à perte ? Voilà, donc je voulais savoir si Monsieur le Ministre avait des orientations pour sauver un peu notre filière.

APOLLINE DE MALHERBE
Merci Jérémy. Monsieur le Ministre.

JULIEN DENORMANDIE
On a, cette filière-là, comme d'autres qui ont été aussi beaucoup impactées dans la période de Covid, et notamment on a fait des choses qu'on ne pensait jamais faire, par exemple on a mis des principes de stockage, le temps que les restaurants puissent rouvrir, le temps que de nouveaux débouchés puissent rouvrir. Et ce que dit l'éleveur, là, est une réalité qu'on constate aujourd'hui dans pas mal de secteurs...

APOLLINE DE MALHERBE
Qu'est-ce que vous pouvez faire pour lui ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien d'abord on met des mesures de soutien, le temps que les débouchés rouvrent. Je prends la question de l'élevage, on est avec le Premier ministre, c'est un sujet très compliqué en ce moment, on a mis en place une aide de 60 millions d'euros pour venir accompagner les éleveurs, et ce n'est pas suffisant là aussi, il faut surtout trouver, rouvrir les débouchés...

APOLLINE DE MALHERBE
Quand il vous dit : est-ce que j'euthanasie mes bêtes, ou est-ce que je les engraisse à l'infini ?

JULIEN DENORMANDIE
La difficulté c'est le débouché, le débouché. Quand vous avez des restaurants qui sont fermés ou des...

APOLLINE DE MALHERBE
Mais très concrètement, ça a ce genre de conséquences pour l'éleveur.

JULIEN DENORMANDIE
Mais bien sûr, mais bien sûr, et c'est pour ça qu'on met en place à la fois des aides financières, des aides au stockage, le temps que ça rouvre, mais les réouvertures mettent beaucoup de temps, et puis surtout, et ça c'est ma responsabilité de tous les jours, de trouver à terme de nouveaux débouchés, parce qu'on sait que dans un certain nombre de secteurs il n'y a pas assez de débouchés. Je vais vous donner un point, et je voudrais vraiment insister dessus. Vous savez, on a beaucoup de débats en ce moment par exemple sur la viande à l'école. Mais songez que dans notre pays près de la moitié de la viande dans nos écoles elle est importée, c'est ça la réalité. Qui peut le comprendre ?

APOLLINE DE MALHERBE
Donc non seulement vous voulez qu'on continue à donner de la viande dans les écoles, mais en plus qu'elle vienne de France.

JULIEN DENORMANDIE
Mais l'enjeu pour nos enfants, c'est d'avoir de la viande de bonne qualité, il faut faire confiance à nos éleveurs, mais ça, ça veut dire qu'il faut accepter de payer le juste prix, parce que la viande de nos éleveurs, la viande en France, est une jambe de qualité, et d'ailleurs nous consommateurs on leur demande de monter toujours et toujours en qualité. Mais on ne peut pas d'un côté leur dire : montez en qualité, et de l'autre leur dire : en fait, comme vous avez fait beaucoup de qualité, ça coûte plus cher que de la viande qu'on importe, donc on va importer de la viande. Voilà. Et c'est ça que l'ont fait au quotidien et c'est ça qu'on va continuer à faire, notamment en appliquant les mesures qu'on annonçait ce matin avec Serge PAPIN.

APOLLINE DE MALHERBE
Merci beaucoup Julien DENORMANDIE, vous êtes ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.

APOLLINE DE MALHERBE
Merci d'être venu dans ce studio


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 mars 2021