Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à Sud Radio le 9 avril 2021, sur la politique économique du gouvernement face à la crise sanitaire.

Texte intégral

PATRICK ROGER
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour.

PATRICK ROGER
Plusieurs questions sur la table ce matin. Le financement du quoiqu' il en coûte, la crise sanitaire, les impôts et la perspective aussi déjà de 2022, que vous évoquez d'ailleurs dans votre livre " L'ange et la bête ", aux éditions Gallimard. Question aussi très concrète peut-être pour démarrer ce matin. On a donné la parole tout à l'heure à des arboriculteurs, des viticulteurs qui viennent de vivre des nuits de cauchemar avec le gel qui s'est abattu cette semaine sur leur production, parfois jusqu'à 70 à 80% des vignes ou des arbres touchés. Ils peuvent bénéficier de la procédure de calamité agricole, c'est Julien DENORMANDIE au ministère l'Agriculture qui s'en occupe, mais ils réclament une accélération. Est-ce que c'est possible ou pas ?

BRUNO LE MAIRE
C'est possible et c'est souhaitable. Moi je veux dire à tous les viticulteurs, arboriculteurs, qui nous écoutent, moi je suis totalement à leurs côtés, j'ai été 3 ans ministre de l'Agriculture, je le reste dans mon coeur à vie, donc s'il y a besoin d'accélérer les procédures, nous allons faire le point avec Julien DENORMANDIE pour que les sommes puissent arriver le plus vite possible. Quand on a une petite exploitation et qu'il faut dépenser 10, 15 000 € pour mettre des chaufferettes et éviter le gel, c'est souvent trop cher, il risque d'y avoir beaucoup de dégâts, donc il faut soutenir et accélérer les décaissements.

PATRICK ROGER
Oui. Bruno LE MAIRE, sur la crise sanitaire, eh bien elle s'éternise, votre plan de relance risque d'en souffrir, est-ce qu'on peut encore sérieusement espérer un taux de croissance de 6% ?

BRUNO LE MAIRE
On a révisé le taux de croissance à 5%, ce qui est déjà un chiffre extrême élevé, et moi j'ai la conviction profonde que l'économie française, dès que la crise sanitaire sera derrière nous, je l'espère à l'été, va redémarrer très vite et très fort. Elle l'a montré d'ailleurs l'année dernière. Au 3ème trimestre de 2020, quand on a levé les mesures de restriction sanitaire, l'économie française est l'économie qui a rebondi le plus fort de toutes les économies de la zone euro. Il faut croire dans l'économie française, il faut croire dans ses ressources, elles sont absolument considérables, elles sont entravées aujourd'hui par les règles sanitaires, mais j'ai vraiment la conviction profonde que nous redémarrerons vite et fort à l'été.

PATRICK ROGER
Et donc vous tablez sur 5%, c'est ça ?

BRUNO LE MAIRE
5% de croissance, c'est-à-dire l'un des chiffres les plus élevés depuis un demi-siècle siècle en France. Nous sommes aujourd'hui un pays qui a connu une récession forte en 2020, nous aurons un rebond tout aussi fort en 2021, et un rebond rapide, pour une raison qui est simple : nous avons protégé les compétences, les savoir-faire, les salariés, les entreprises, on n'a pas eu une vague de faillites comme certains l'annonçaient, nous n'avons pas eu une explosion du chômage comme certains le redoutaient, nous avons protégé notre économie, c'est ce qui nous permettra de rebondir plus fort cette année.

PATRICK ROGER
Oui, mais si la crise sanitaire s'éternise encore, là, parce qu'elle n'est pas passée, on a des chiffres assez terribles toujours de contamination et dans les hôpitaux, et si la vaccination prenait un peu de retard, est-ce que vous envisagez aussi pourquoi pas du retard dans cette relance ?

BRUNO LE MAIRE
Alors, ça pour moi ce n'est pas pensable, on ne peut pas prendre de retard de la vaccination. Il y a eu un démarrage qui a été compliqué en Europe, reconnaissons-le…

PATRICK ROGER
En France aussi, au passage.

BRUNO LE MAIRE
Nous avons, à la demande du président de la République, rattrapé le retard, et nous avons un objectif qui est 30 millions de personnes de vaccinées à la mi-juin, cet objectif doit être impérativement tenu. D'abord pour des raisons de sécurité sanitaire, bien entendu, mais aussi parce que c'est la condition du retour à la vie normale, et c'est la condition de la relance de notre économie.

PATRICK ROGER
Oui, c'est ça. Et l'arrêt des aides, il va être progressif ou pas ?

BRUNO LE MAIRE
Il sera progressif, et je veux vraiment que tous ceux qui nous écoutent sachent que nous ne débrancherons pas les soutiens brutalement. Un restaurateur qui touche 10 000 € du fonds de solidarité, on ne va pas lui dire du jour au lendemain : voilà, jusqu'au 1er juillet tu as droit au fonds de solidarité et puis demain c'est fini. Parce que comment il va faire ensuite pour s'approvisionner, pour financer les dépenses de remise en route de son restaurant ? Il aura besoin d'un soutien qui reste dans une durée qui doit être décidée, on n'a pas encore regardé exactement ce que cela pourrait donner, mais on peut envisager par exemple une décrue sur 3 mois du fonds de solidarité, pour ceux qui le touchent aujourd'hui, ou toucher 8 000 €, 6 000, 4 000.

PATRICK ROGER
Oui, et certains secteurs qui pourraient toucher des aides toute l'année 2021, c'est ce que certains élus réclament déjà.

BRUNO LE MAIRE
Il y a des secteurs qui sont très touchés et qui continueront à avoir besoin du soutien de la puissance publique, je pense au secteur de l'industrie aéronautique, par exemple, l'aéronautique ne va pas redémarrer du jour au lendemain, on ne va pas tous se précipiter dans les avions, le transport aérien n'est pas encore revenu à la normale, donc il me paraît légitime que les PME industrielles du secteur aéronautique, qui représente des centaines de milliers d'emplois dans notre pays, partout, en Normandie, dans le Sud-ouest, dans l'Occitanie, continuent à être soutenues.

PATRICK ROGER
Bon, tout ça a un prix évidemment. Quel est le niveau de la dette là, d'ailleurs, et quel sera le niveau de la dette cette année ?

BRUNO LE MAIRE
La dette elle va approcher les 120%, on a visé 118%, c'est le chiffre que j'ai donné, c'est un chiffre qui est très élevé mais une grande partie de cette dette c'est un investissement dans l'économie française, c'est les mesures de soutien que nous avons prises pour protéger nos entreprises et éviter les faillites. Ensuite il faudra rétablir bien entendu les comptes publics, mais tout est affaire de calendrier. Le premier temps été celui de la protection, et ce temps-là il dure tant que la crise sanitaire dure. Le deuxième temps que nous avons engagé très vite, nous avons été un des premiers pays européens à le faire, c'est celui de la relance, et on n'a pas perdu un instant pour remettre de l'argent dans l'innovation, dans de nouveaux secteurs industriels, comme l'hydrogène, comme les batteries électriques, et ça nous accélérons puisque j'ai indiqué que mon objectif désormais c'était sur les 100 milliards d'euros du Plan de relance, d'en avoir décaissé la moitié à la fin 2021, 50 milliards la moitié décaissés fin 2021. Et puis viendra le troisième temps, c'est-à-dire celui du rétablissement des finances publiques, nous allons préciser notre stratégie dans les jours qui viennent, mais ne faisons pas l'erreur de 2009. Vous savez, en 2009 on a dit : il faut rétablir tout de suite les comptes publics, il faut immédiatement revenir à l'équilibre…

PATRICK ROGER
Ah mais non, mais c'est ce que vous avez déjà dit, vous dites : il faut revenir, repasser sous la barre des 5 % d'ici 5 ans, c'est ça ?

BRUNO LE MAIRE
Il faut le faire au bon moment, pour ne pas tuer le retour de la croissance. Et le bon moment c'est quand la crise sanitaire est derrière nous, c'est quand la France aura retrouvé son niveau de développement économique de 2019, c'est-à-dire dans le courant de l'année 2022. Les 3% de déficit public, je souhaite que nous les retrouvions en 2027.

PATRICK ROGER
Ça c'est un objectif, mais vous n'êtes pas inflexible. Cette barre des 3 %, à un moment donné c'était…

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'il est bon de tenir les objectifs qu'on s'est fixés, et pour moi, la bonne stratégie c'est : protection d'abord, relance que nous avons engagée en accélérant cette relance pour que tous les Français puissent le voir dans leurs territoires, des usines qui ouvrent, des entreprises qui tournent, des emplois nouveaux qui sont créés, et puis le rétablissement des finances publiques, en se disant : à partir de 2027, c'est-à-dire d'ici un peu plus de 5 ans, nous repasserons sous la barre des 3% de déficit public qui nous permettent de réduire notre endettement.

PATRICK ROGER
Oui, et vous persistez et vous signez : pas de hausse d'impôts pour financer justement la dette.

BRUNO LE MAIRE
C'est un point absolument clé de la stratégie que nous avons définie avec le président de la République. Aucune augmentation d'impôt. Pourquoi ? Parce que nous avons le niveau de prélèvements obligatoires le plus élevé de tous les pays développés. Donc ça serait totalement absurde de demander à nouveau un effort financier d'impôts et de taxes aux Français, je pense que ça affaiblirait de retour de la croissance, je pense que ça ruinerait la confiance des Français dans leur économie, cette solution de facilité ça fait 30 ans qu'on l'emploie. Il y a un problème de finances publiques, eh bien on augmente les impôts. Il y a un problème de finances publiques, eh bien on augmente les taxes. Eh bien moi je dis : assez, à cette solution de facilité. Il faut trouver d'autres solutions, elles sont parfois plus dures à entendre quand je dis qu'il faut une réforme des retraites, qu'il faut que nous envisagions tous collectivement de travailler plus longtemps. C'est plus difficile à expliquer que de dire : tiens, on va augmenter tel taux de tel impôt de telle taxe, mais je pense que c'est plus solide, je pense que ça nous permet de créer plus de richesses dans notre pays, et donc d'avoir…

PATRICK ROGER
Mais ça c'est une solution, on y reviendra peut-être…

BRUNO LE MAIRE
… des enfants, des générations nouvelles qui vivront aussi bien voire mieux que nous.

PATRICK ROGER
Oui mais ça c'est une piste. Il y en a d'autres ?

BRUNO LE MAIRE
C'est une piste qui est importante, qui est courageuse et qui me paraît nécessaire. Il y a une deuxième piste qui me paraît très importante, c'est de dire qu'il faut qu'en début de quinquennat nous adoptions le niveau de dépenses pour les 5 prochaines années, pas pour l'année qui vient, mais pour les 5 prochaines années, en se disant : voilà ce qu'on a le droit de dépenser sur 5 ans, ni plus ni moins. Et à l'intérieur de cette enveloppe, démocratiquement nous faisons des choix. Nous disons : voilà ce qui est prioritaire, l'hôpital, l'école par exemple, et voilà ce à quoi nous renonçons parce que ça ne tient pas dans l'enveloppe. Ça, ça me paraît une méthode de gouvernance des finances publiques, qui n'a jamais été adoptée en France de façon rigoureuse, et qui nous permettra vraiment de tenir nos objectifs de finances publiques. Enfin, la troisième façon de réduire la dette, après les réformes de structure et la bonne gestion des finances publiques, c'est évidemment la croissance. Si vous voulez avoir une dette publique rapportée à notre richesse nationale qui soit plus faible, l'un des éléments clé c'est d'avoir plus de richesse nationale, c'est d'avoir plus de prospérité pour les Français.

PATRICK ROGER
Sur les impôts justement, alors vous affirmez qu'on continue à vouloir baisser les impôts sur les sociétés. Est-ce que vous n'allez pas à contresens de, vous avez vu les Etats-Unis, le Royaume Uni, au contraire ils veulent augmenter les impôts sur les sociétés, c'est même préconisé aussi par le FMI, question d'ailleurs que je relaie de notre éditorialiste Eric REVEL, éco, est-ce qu'il n'y a pas une forme d'incohérence ?

BRUNO LE MAIRE
Non, au contraire, on retrouve la cohérence. Tous ces éditorialistes, c'est bizarre, eux ils ne disaient pas qu'on était à contretemps ou à contresens, la France, quand nous avions un taux d'impôt sur les sociétés plus élevé que la Grande-Bretagne ou que d'autres pays développés, ils ne le disaient pas. Ils ne disaient pas que nous étions totalement à contretemps quand nous avions un niveau d'impôts de production, c'est-à-dire ce qui pèse sur l'industrie française, 7 fois plus élevé qu'en Allemagne, on n'entendait pas ces voix. Et quand tout d'un coup on fait enfin cette convergence de niveau de fiscalité entre les grands pays développés, parce que c'est ce que nous faisons, ceux qui avaient des taux d'impôts très bas, les remontent, et ceux qui avaient des taux d'impôts très élevés comme la France, les baissent pour revenir dans la moyenne des pays développés. Là on n'entend pas ce mot très simple qui est pourtant ce que nous faisons collectivement, de la convergence fiscale entre les pays développés. Prenez juste un exemple, celui de la Grande-Bretagne, elle a décidé de relever son taux d'impôt sur les sociétés, il était à 19, le nôtre il est à 33. Donc il me paraît légitime que nous baissions le nôtre à 25, et que les Britanniques relèvent le leur.

PATRICK ROGER
Oui ça c'est la convergence, c'est ce que vous dites. Dites-moi, parce que vous avez quand même un discours assez optimiste, Bruno LE MAIRE ce matin…

BRUNO LE MAIRE
Très optimiste.

PATRICK ROGER
Eh oui, parce que c'est vrai et…

BRUNO LE MAIRE
Parce que je vais vous dire très simplement, parce que je crois profondément dans la France. Nous sommes un grand pays, enfin on a des ressources exceptionnelles. Dès que vous ouvrez les yeux, dès que vous circulez…

PATRICK ROGER
Ah ben moi je vois partout que l'on est en déclin, qu'il y a un déclassement…

BRUNO LE MAIRE
Mais ce n'est pas du tout ce que je crois, enfin, ce n'est pas ce que je vois quand je circule dans mon pays, quand je vais à Fos-sur-Mer, que je vois les aciéries qui se modernisent, qui se décarbonent et qui arrivent à rester compétitives, eh bien je suis fier de l'industrie française et des ouvriers français. Lorsque je vais sur des sites de PSA ou de RENAULT, que je vois la façon dont l'industrie automobile est en train d'aller vers le véhicule électrique, de créer ses propres batteries, de créer ses propres ressources technologiques, je me dis : mais on a des ressources qui sont exceptionnelles. Quand je vais dans un laboratoire du CNRS qui travaille sur le calcul quantique et l'ordinateur quantique, je me dis : mais on est un pays qui a des capacités d'imagination et d'audace exceptionnelle. Prenez les agriculteurs que vous avez cités…

PATRICK ROGER
Mais on n'a pas de vaccin, sauf qu'on n'a pas créé de vaccin.

BRUNO LE MAIRE
On a, sur le vaccin, il y a eu un échec, et je pense qu'il faut le reconnaître, mais ce n'est pas cet échec qui doit nous empêcher de voir tous les succès qu'il y a dans l'entrepreneuriat français, qu'il y a chez les agriculteurs français que vous avez cités tout à l'heure, qu'il y a dans la recherche fondamentale française. Oui il y a eu un échec, oui il faudra en tirer les leçons, oui il faudra s'interroger pour savoir pourquoi est-ce que la France n'a pas eu en temps utile le vaccin que d'autres pays développés ont eu. Mais je ne voudrais pas que ce sujet-là éclipse les immenses succès de la France dans beaucoup d'autres domaines.

PATRICK ROGER
Bruno LE MAIRE, deux questions encore économiques. Est-ce que vous craignez quand même une quatrième vague sociale, malgré tout ? Parce que là pour l'instant tout est reporté, parce qu'il y a évidemment des entreprises qui sont sous perfusion, parce qu'évidemment vous avez fait quoiqu'il en coûte, vous avez mis ça en application, mais une quatrième vague sociale de licenciements, à l'automne ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense que c'est à nous justement d'anticiper les risques qui peuvent peser sur l'économie française en sortie de crise. Je pense qu'il y a deux risques clairement identifiés. Le premier, je pense que celui-là nous l'avons maintenant résolu, nous y apportons des réponses, c'est celui d'un déclassement technologique. Il va y avoir au lendemain de la crise des Etats, des continents, États-Unis, Chine, qui vont investir massivement dans l'innovation et nouvelles technologies. Si on ne veut pas de déclassement, il faut investir massivement nous aussi dans l'hydrogène, dans les batteries électriques, dans la décarbonation de notre économie, c'est ce que nous faisons et je pense que nous avons sur ces sujets-là maintenant un temps d'avance, un horizon et une stratégie. Il y a un deuxième risque, c'est qu'il y ait toute une partie de l'économie française qui n'arrive pas à tenir le choc. Des entreprises qui d'ici 2 ans, 3 ans, pourraient relever la tête mais les 2 ans ou 3 ans qui viennent vont être extraordinairement difficiles, parce qu'elles n'ont plus de trésorerie, elles n'ont pas assez de fonds propres, donc on a commencé à apporter des réponses en allongeant les durées de prêts garantis par l'Etat, en leur permettant de rembourser plus tard, on a apporté des réponses avec les prêts participatifs, 20 milliards d'euros de fonds propres qui vont être apportés aux entreprises. Je pense qu'il faut muscler encore nos réponses aux entreprises qui risqueraient de faire faillite. Et je le ferai dans les prochaines semaines, en proposant de muscler nos dispositifs, pour répondre aux entreprises qui ont deux ou trois années encore très difficiles devant elles et qui ont encore besoin de notre soutien.

PATRICK ROGER
Sur la réforme des retraites, vous y tenez, donc elle doit de nouveau être maintenue, alors que dans votre livre vous dites : le gros problème en France c'est les 50/55 ans, même 64 ans qui ont un taux d'activité extrêmement faible, l'un des plus faibles en Europe. Donc à quoi ça sert d'allonger…

BRUNO LE MAIRE
Oui, parce que je trouve profondément injuste, et en plus totalement inefficace d'avoir des personnes qui ont de l'expérience, qui ont du talent, qui peuvent conseiller des jeunes qui rentrent en apprentissage dans une entreprise, dans une usine, de ne pas faire leur place à ces personnes qui ont plus de 55 ans. C'est peut-être parce que j'en approche moi-même, mais en tout cas je trouve que c'est un gigantesque gâchis social de ne pas faire leur place à ces personnes-là ? Repousser l'âge de départ à la retraite, nous inciter tous à travailler plus longtemps, ça aura comme première vertu de permettre à la France de créer plus de richesses et donc à nos enfants de vivre mieux.

PATRICK ROGER
Mais, oui, mais déjà si à 55 ans ils n'ont pas d'emploi ?

BRUNO LE MAIRE
Ça aura comme deuxième vertu de garantir la sécurité de notre système de retraite par répartition auquel je suis très attaché, et puis ça aura comme troisième vertu que les personnes de plus de 55 ans on ne leur dira pas : attendez, d'ici quelques années la retraite arrive, vous pouvez partir tout de suite, on leur dira : vous voyez, on a étendu l'horizon du travail et donc vous êtes bienvenu pour rester à vos fonctions.

PATRICK ROGER
Bruno LE MAIRE, la suppression de l'ENA et son remplacement par un institut de service public. Vous aviez été le premier en 2015-2016 lors de la campagne des présidentielles, à proposer ça. Est-ce que, là beaucoup critiquent cette mesure qui a été prise un peu par surprise cette semaine par le président de la République, en disant : c'est une mesure pour effacer les errements et les erreurs de l'administration.

BRUNO LE MAIRE
Non, je pense que c'est une décision importante. Je soutiens totalement la décision du président de la République de supprimer l'ENA, je l'avais effectivement proposé il y a 5 ans. Je crois que c'est une décision symbolique, une décision forte et que c'est un point de départ. D'abord le message il est très clair. Un diplôme ce n'est pas une rente, voilà le message que nous envoyons. Ce n'est pas parce qu'on a eu un bon diplôme à 20 ans, qu'on peut tout au long de sa vie considérer qu'on va vivre de ce diplôme. C'est très bien d'avoir eu un diplôme, on s'est battu, on a travaillé, les diplômes que j'ai eus, j'ai travaillé pour les avoir, mais ça ne vaut pas rente. Ce qui vous fait réussir dans la vie c'est ce que vous avez réussi à faire, c'est votre engagement, c'est vos échecs, vos capacités à vous relever de vos échecs, c'est ça qui fait le succès. Ce n'est pas uniquement le diplôme. Deuxième chose, pour moi c'est un point de départ. Un point de départ d'une transformation beaucoup plus en profondeur de l'Etat français et de sa relation avec la Nation. Il y a trois questions qui vont se poser, qu'il faudra résoudre dans les années à venir et qui à mon avis doivent faire partie du débat de la campagne présidentielle. Le premier c'est quelle mission pour l'Etat, qu'est-ce qu'il fait et puis qu'est-ce qu'il ne fait plus puisqu'on s'aperçoit que là franchement ce n'est pas son truc et il n'est pas bon. Ça c'est la première question. Les missions de l'Etat. La deuxième c'est l'organisation, c'est les leçons qu'il faudra tirer de la crise sanitaire actuelle. Qu'est-ce qu'on confie à l'Etat, qu'est-ce qu'on confie désormais aux collectivités locales, qu'est-ce qu'on décentralise ? Je suis ministre de l'Economie et des Finances, je considère qu'on peut décentraliser plus sur le volet économique, en donnant plus de responsabilités aux régions. Je considère en revanche, concernant les Finances, il faut rester un Etat central fort, parce que nous avons montré notamment avec le fonds de solidarité, qu'avoir un Etat central financier fort, ça permet d'avoir un fonds de solidarité qui est efficace et qui…

PATRICK ROGER
Bon. Donc ce n'est pas un symbole, c'est un point de départ d'une réforme de l'ensemble de l'administration ?

BRUNO LE MAIRE
C'est un point de départ d'une transformation en profondeur des rapports entre l'Etat et la nation : les missions, l'organisation, qu'est-ce qui est fait par l'Etat central, qu'est-ce qui est fait pour les collectivités locales. Et puis la troisième chose, il faut penser aux hauts fonctionnaires qui s'engagent, qui croient dans le service public comme j'y crois moi-même, le déroulé des carrières. Comment est-ce qu'on garantit un bon déroulé des carrières aux hauts fonctionnaires qui continuent comme moi à croire à l'engagement public ?

PATRICK ROGER
Alors dans votre livre, vous évoquez la présidentielle de 2022. Il faut revoir l'art de gouverner et avoir une équipe resserrée, c'est ce que vous dites. Vous vous voyez justement aux côtés d'Emmanuel MACRON Premier ministre, c'est ça ?

BRUNO LE MAIRE
Je me vois aux côtés d'Emmanuel MACRON mais à la place que lui décidera. Vous savez la vie, il faut la voir de façon ouverte. Je ne suis pas très fan des plans de carrière. En revanche, je suis très fan des engagements politiques clairs. Je me suis engagé pour le président de la République en 2017 pour le dépassement du clivage gauche-droite, pour la transformation profondeur de notre pays.

PATRICK ROGER
Vous avez refusé ou, en tout cas il a été question de Matignon. Vous n'y êtes pas allé.

BRUNO LE MAIRE
Je continue de considérer qu'il est aujourd'hui le mieux placé pour poursuit cette transformation en profondeur du pays. Donc je me suis engagé pour lui, je continue à m'engager pour lui et je souhaite sa réélection en 2022. Et j'apporterai, comme je viens de le faire sur l'Etat par exemple, toutes les idées et les convictions auxquelles je suis profondément attaché. L'ADN d'Emmanuel MACRON et de la majorité à laquelle j'appartiens, c'est la transformation en profondeur du pays pour lui permettre de réussir. On ne doit pas perdre cet ADN.

PATRICK ROGER
Bon. Est-ce que vous avez envoyé votre livre à Edouard PHILIPPE ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr.

PATRICK ROGER
Il vous a envoyé le sien ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense que… Ecoutez, je vais être très sincère avec vous : je l'ai eu hier au téléphone. Je n'ai aucun doute que j'aurai l'occasion de lire son livre. Je me réjouis qu'il ait écrit un livre parce que je pense que c'est très important que les responsables politiques continuent à écrire des livres. Moi j'ai très bien travaillé avec Edouard PHILIPPE. Ç'a été à mes yeux un très bon Premier ministre et je suis heureux qu'il en témoigne.

PATRICK ROGER
Il doit revenir ? Il doit revenir dans la vie politique ?

BRUNO LE MAIRE
Nous aurons besoin, dans cette élection qui va être difficile, de toutes les forces de la majorité. Et dans ces forces, il est évident qu'un ancien Premier ministre représente un poids tout à fait particulier.

PATRICK ROGER
Oui, mais il est un peu ambigu quand même dans ses premières réponses là pour l'instant, non ? Il ne serait pas candidat à la présidentielle ?

BRUNO LE MAIRE
Laissez à chacun son rythme et son temps. Nous sommes dans des situations qui sont différentes. Moi je suis membre d'un gouvernement. Je suis très heureux et très soucieux de réussir dans les fonctions qui sont les miennes. Mon emploi du temps, c'est de travailler pour les Français, matin, midi et soir uniquement, exclusivement. Edouard PHILIPPE est dans une situation qui est différente.

PATRICK ROGER
Il doit compter, c'est ce que vous dites.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr. Enfin chacun connaît son talent, chacun connaît ses capacités, chacun connaît son expérience. Il est évident qu'il doit compter et qu'il comptera.

PATRICK ROGER
Oui. Bruno LE MAIRE, il y a toute cette polémique autour des dîners clandestins. Il y a un serveur qui a même évoqué un ministre aux cheveux gris. Quand je vous regarde, je vois que vous avez un peu les cheveux gris. Pardon, vous avez 50 ou 52 ans, je crois.

BRUNO LE MAIRE
On n'est pas très nombreux d'ailleurs.

PATRICK ROGER
Voilà, c'est ça.

BRUNO LE MAIRE
Donc ça resserre un peu le soupçon.

PATRICK ROGER
Ce n'était pas vous ?

BRUNO LE MAIRE
Ça resserre un peu le soupçon mais, je vais vous dire blague mise à part, je trouve toute cette histoire dangereuse pour notre démocratie et révoltante. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. » C'est trop facile, ce cynisme. C'est trop facile de jeter des noms en pâture. C'est trop facile de jeter des fonctions. Des fonctions ministérielles, gouvernementales ou parlementaires en pâture au grand public. C'est trop facile de jouer sur les jalousies. C'est trop facile de jouer sur le ressentiment. Les personnes qui jouent avec ça doivent être dénoncées. Et si elles ont procédé par mensonge, par allusions mensongères, poursuivies et condamnées. Une démocratie repose sur la vérité. Pas sur le mensonge, pas sur le soupçon, pas sur cette atmosphère délétère que certains veulent continuer à répandre dans notre pays qui est celle du ressentiment, de la jalousie et parfois même de la haine.

PATRICK ROGER
Oui, oui. Vous avez été vous-même suspecté, on vous l'a dit dans votre entourage ou pas, non ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr. J'entends même… Pour tout vous dire, mes enfants qui regardent les réseaux sociaux me disent : tiens papa, je crois qu'on parle de toi là dans tel tweet ou dans tel message. Ils connaissent ma vie, ça les fait plutôt rire. Mais dans le fond, on rigole la première fois et puis ensuite on ne rigole plus du tout. Et je vous dire très sincèrement, cette affaire ne me fait pas rire du tout. Elle m'a fait sourire au départ. Une fois encore, quand mes enfants m'ont dit : tiens, regarde ce message, mais ça ne me fait plus rire.

PATRICK ROGER
Et vous leur avez dit quoi alors à vos enfants ?

BRUNO LE MAIRE
Et ce n'est pas pour moi que je dis ça, c'est pour la démocratie française. Nous sommes, je vous le redis, une grande nation. Nous sommes les héritiers des Lumières. Nous avons une histoire derrière nous. Nous sommes les dépositaires de 1789. Nous sommes les dépositaires d'une histoire encore plus longue avant 1789. Nous sommes une des grandes nations européennes, nous comptons sur la scène internationale. Nous sommes un modèle de démocratie. Ramener la démocratie à cette boue, très franchement c'est quelque chose qui ne me fait plus rigoler du tout. C'est une dérive qui doit être condamnée.

PATRICK ROGER
Oui. Dernière question avec Cécile de MENIBUS, Bruno LE MAIRE.

CECILE DE MENIBUS
Oui. Je vais revenir sur la réunion avec les responsables européens et le président ERDOGAN qui a largement choqué. Je rappelle : le protocole turc a relégué dont la présidente de la Commission sur un canapé alors que le président du Conseil et le président turc étaient sur des fauteuils. On connaît la difficulté des relations diplomatiques mais est-ce qu'il aurait fallu que Charles MICHEL, le président du Conseil européen, réagisse immédiatement ?

BRUNO LE MAIRE
D'abord ces images m'ont profondément choqué. De voir cette mise en scène où la présidente de la Commission européenne Ursula VON DER LEYEN se trouve reléguée sur un canapé, et j'ai été déçu par la réaction des plus hauts représentants de l'Union européenne. Quand on est face à un chef d'Etat qui se comporte de manière autoritaire en jouant la provocation, qui sait parfaitement ce qu'il fait en jouant sur une des valeurs fondamentales de nos démocraties qui est l'égalité entre les femmes et les hommes, on se retire. On ne se laisse pas faire, on se retire.

CECILE DE MENIBUS
Vous, vous seriez parti ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne vais pas prétendre que je serais parti. Il y a une pression, il y a les photographes, il y a l'entourage diplomatique. On ne sait jamais très bien ce qui se passe dans votre tête donc je ne vais pas faire de leçons et dira : moi, bien entendu que j'aurais bien réagi. » Je dis simplement là, comme simple citoyen européen, que ce que j'aurais aimé voir comme image de la part de nos dirigeants, puisque c'est le président du Conseil européen et la présidente de la Commission européenne, c'est face à un homme qui bafoue sciemment les valeurs d'égalité femmes-hommes devant les caméras du monde entier, j'aurais aimé que les dirigeants de l'Europe se retirent et ne laissent pas faire.

PATRICK ROGER
Merci Bruno LE MAIRE, Ministre de l'Economie, des Finances et de la Relance qui était l'invité de Sud Radio, et auteur aussi donc de « L'ange et la bête » aux éditions Gallimard.

BRUNO LE MAIRE
Merci.

CECILE DE MENIBUS
Merci d'avoir été avec nous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 avril 2021