Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à LCI le 23 avril 2021, sur l’entrée en vigueur au 1er juillet de la réforme de l’assurance chômage et l’augmentation des contrats courts depuis dix ans.

Texte intégral

JEAN-MICHEL APHATIE
Bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

JEAN-MICHEL APHATIE
Vous êtes ministre du Travail, merci d'avoir acceptée l'invitation de LCI, que ferez-vous à 11h49 ?

ELISABETH BORNE
Je regarderai le décollage de Thomas PESQUET.

JEAN-MICHEL APHATIE
Voilà mission Alpha.

ELISABETH BORNE
Je ne crois pas, je ne crois pas.

JEAN-MICHEL APHATIE
Vous ne croyez pas quoi ?

ELISABETH BORNE
Que je regarderai.

JEAN-MICHEL APHATIE
Ah vous ne croyez pas, vous n'aurez pas le temps, c'est ça ?

ELISABETH BORNE
Non.

JEAN-MICHEL APHATIE
Un agenda de ministre hélas, donc tous ceux qui veulent regarder sur LCI suivront évidement à 11h49 cette ascension vers les étoiles de Thomas PESQUET, édition spéciale à partir de 8h30, c'est-à-dire dans un quart d'heure après notre dialogue. Elisabeth BORNE, la contamination baisse un peu mais les hôpitaux restent très chargés, pourquoi la contamination baisse-t-elle ces quinze derniers jours très probablement ? Parce que les écoles étaient fermées, est-il sage dans ce contexte de les rouvrir lundi prochain ?

ELISABETH BORNE
Il y a eu une série de mesures qui ont été mises en place comme le président de la République l'avait annoncé, il y a eu la fermeture des commerces, la restriction aussi des déplacements, le télétravail qui a très bien fonctionné. Vous savez ces dix derniers jours il a vraiment bondi, on est passé de 65 % des actifs qui peuvent facilement télétravailler qui étaient en télétravail à 78 %. Ça veut dire qu'on était à un niveau plus élevé de télétravail que ce qu'on avait eu dans le deuxième confinement au mois de novembre.

JEAN-MICHEL APHATIE
Avec la présence des enfants à la maison.

ELISABETH BORNE
Avec la présence des enfants à la maison.

JEAN-MICHEL APHATIE
Parce qu'on dit toujours c'est difficile de concilier les deux, ça allait mais…

ELISABETH BORNE
Vous savez je pense que quand les commerces sont fermés, donc vous n'avez pas de raison de sortir pour aller dans ces commerces et puis sans doute aussi c'est vrai que si vous n'avez pas à conduire vos enfants à l'école, du coup c'est plus facile de rester chez soi, on est incité à télétravailler.

JEAN-MICHEL APHATIE
Mais les écoles, c'est des millions de gens qui circulent et peut-être qu'une semaine ou deux semaines de plus, ça aurait été utile pour être certain que la circulation du virus baisse et que donc l'hôpital connaît moins de charges et beaucoup d'hospitaliers disent rouvrir l'école là, c'est quand même un problème.

ELISABETH BORNE
On le voit aussi partout dans le monde, un ne pas permettre aux enfants d'aller à l'école, c'est extrêmement pénalisant, c'est voilà des retards qui peuvent être pris dans la scolarisation que les élèves paieront pendant longtemps, donc effectivement notre pays fait le choix d'ouvrir au maximum les écoles, de permettre aux enfants d'aller à l'école. Je crois que c'est quelque chose de très important, donc évidemment ça va se faire cette réouverture avec beaucoup de précautions supplémentaires, beaucoup de tests notamment qui vont être proposés dans les écoles.

JEAN-MICHEL APHATIE
Et beaucoup de millions de personnes qui vont circuler, on verra, on observera avec attention les chiffres de la circulation du virus.

ELISABETH BORNE
En tout cas moi je j'appelle les entreprises, les salariés à continuer le télétravail, c'est vraiment quelque chose qui permet…

JEAN-MICHEL APHATIE
C'est pour longtemps le télétravail.

ELISABETH BORNE
On aura aussi à discuter avec les organisations patronales et syndicales de la façon dont on va assouplir les règles sur le télétravail. Vous savez qu'il y a une étape animée, on commencera à rouvrir les commerces, les terrasses, certains établissements culturels et donc là aussi on aura à faire bouger les règles sur le télétravail. Moi je souhaite qu'on puisse redonner la main aux entreprises, aux salariés sur l'organisation de ce télétravail, tout le monde en a aussi un peu assez du télétravail.

JEAN-MICHEL APHATIE
Qu'elle est l'idée à partir de septembre, retrouver une vie professionnelle plus normale ?

ELISABETH BORNE
Alors on espère qu'on pourra et le président de la République aura l'occasion prochainement de présenter les différentes étapes de levée des restrictions sanitaires et puis on aura et c'était aussi le sens de la concertation qu'on a eu hier avec Bruno LE MAIRE et des organisations patronales et syndicales, à accompagner cette sortie de crise en réduisant forcément les aides qu'on a mis en place pour les entreprises et les salariés, mais en étant attentif à ne pas le faire trop vite pour ne pas mettre en difficulté les entreprises.

JEAN-MICHEL APHATIE
Voilà donc télétravail, vous allez discuter.

ELISABETH BORNE
Lundi prochain on parlera avec les organisations patronales et syndicales de la façon dont on pourra faire évoluer les règles à partir de la mi-mai.

JEAN-MICHEL APHATIE
Et vous avez évoqué les aides Elisabeth BORNE, alors on a compris que les prêts garantis par l'Etat dureraient sans doute jusqu'à la fin de l'année, qu'il y aurait des à commandement pour les remboursements, en revanche ce qu'on appelle chômage partiel ou l'activité partielle, les deux appellations valent, risque d'être un peu suspendu plus rapidement peut-être que le reste.

ELISABETH BORNE
L'activité partielle, c'est quelque chose de très important, vous savez ça a protégé jusqu'à 9 millions de salariés au plus fort de la crise, ce mois-ci on a certainement plus de 3 millions de salariés qui sont encore protégés par l'activité partielle, il faut faire évoluer les règles avec beaucoup de prudence, c'est pour ça que moi j'avais annoncé qu'on prolonge les conditions actuelles jusqu'à fin mai, mais on a eu un échange hier avec les organisations patronales et syndicales sur ce qui se passe au-delà de fin mai, moi je vous dis on est très attentif à la façon dont on modifie les règles. Quand on a des salariés finalement dont l'Etat paie de la rémunération des mois, ce qui a permis de sauver des emplois, on ne va pas faire bouger les règles trop brutalement au risque de mettre les entreprises en difficulté et d'avoir des licenciements. Donc on va faire évoluer ces règles avec beaucoup de prudence dans les prochains mois et puis par ailleurs pour les entreprises qui ont une baisse plus durable de leurs activités sur les prochains mois, il y a aussi de l'activité partielle de longue durée qui permet aux entreprises d'être protégées, aux salariés d'être protégés pendant 2 ans.

JEAN-MICHEL APHATIE
Est-ce qu'il y a des projections, des prévisions de faillites d'entreprises, dépôt de bilan, de suppressions d'emplois, comment est-ce qu'au poste qui est le vôtre dans l'administration qui est la vôtre on envisage cet avenir ?

ELISABETH BORNE
Alors on a partagé hier avec les partenaires sociaux les projections sur la croissance, sur l'emploi, moi je ne suis pas tellement dans mon métier ce n'est pas tellement de faire des prévisions, c'est surtout de proposer les bons outils pour protéger les emplois, s'assurer aussi qu'on va pouvoir recréer des nouveaux emplois.

JEAN-MICHEL APHATIE
Mais malgré tout l'activité, enfin la prévision même vous devez bien avoir quelques informations et quelques visions, est-ce qu'il y aura beaucoup de dépôt de bilan dans l'année, dans les mois qui viennent ?

ELISABETH BORNE
On voit que finalement ces prêts garantis par l'Etat, ce fonds de solidarité, cette prise en charge des salaires au travers de l'activité partielle ont permis de bien protéger les entreprises, la sortie de crise va permettre un redémarrage de l'économie et puis je vous dis on a des outils qui resteront notamment cette activité partielle de longue durée pour les entreprises dont l'activité ne revient pas à la normale. On sait qu'il y a des secteurs qui vont souffrir, par exemple ceux qui sont affectés par les changements pratiques dans la crise, le télétravail qui va sans doute rester, pas au même niveau durablement, c'est aussi des secteurs comme la restauration collective ou le nettoyage qui vont certainement perdre de l'activité. Mais là où là encore on a travaillé avec les organisations patronales et syndicales pour avoir des outils, c'est notamment Transition collective qui permet d'accompagner des salariés dont l'emploi est menacé, l'Etat prend en charge tout ou partie de la rémunération et de la formation du salarié pour qu'il puisse se reconvertir vers un autre métier. C'est par exemple ce qu'on a fait, vous savez avec la société Derichebourg qui est dans le nettoyage, on va former des salariés, des agents de nettoyage pour devenir aide-soignant et qui vont pouvoir être recrutés par le groupe Korian donc qui a des établissements pour les personnes âgées, c'est très important de pouvoir accompagner aussi ces reconversions.

JEAN-MICHEL APHATIE
On imagine oui, en tout cas beaucoup de mutations, beaucoup de difficultés à la sortie de cette crise et des entreprises peut-être qui en découvrant le télétravail verront que des locaux moins grands sont suffisants, que des économies vont être faites, donc une économie générale qui va sortir très modifiée son doute la crise.

ELISABETH BORNE
Je pense qu'on a des transformations qui vont être liées à la crise et puis on a aussi la transition écologique qui était engagée avant la crise qui va se continuer, donc il faut être attentif à ces secteurs qui vont évoluer après la crise et à bien accompagner des salariés pour pouvoir passer d'un secteur qui a des difficultés vers un secteur qui recrute.

JEAN-MICHEL APHATIE
Dans ce moment où il y a beaucoup de difficultés, beaucoup d'interrogations vous avez quand même décidé, le gouvernement a décidé de mettre en place la réforme de l'assurance chômage, elle avait été décidée en 2019, elle entrera bien en vigueur au 1er juillet alors que le contexte économique a totalement changé, c'est une réforme qui rend plus complexe le droit aux allocations et qui modifie aussi les conditions de les conditions dans lesquelles on perçoit l'allocation, mais l'allocation sera aussi moins importante, donc une réforme décidée il y a 2 ans, les conditions économiques ont complètement changé, est-ce qu'il faut vraiment l'appliquer maintenant ?

ELISABETH BORNE
Et donc c'est bien pour ça que la réforme qui rentrera en vigueur au 1er juillet, ça n'est pas celle qui était prévue, celle qui était prévue.

JEAN-MICHEL APHATIE
En 2019.

ELISABETH BORNE
A l'automne 2019. On a eu beaucoup d'échanges avec là encore les organisations patronales et syndicales et évidemment on a adapté la réforme au contexte de la crise.

JEAN-MICHEL APHATIE
Pas tout à fait disent les organisations.

ELISABETH BORNE
Et vous savez le système actuel.

JEAN-MICHEL APHATIE
Pas tout à fait des organisations syndicales ou pas suffisamment et elles souhaiteraient que vous suspendiez l'application de la réforme.

ELISABETH BORNE
Moi j'entends bien mais en même temps le système actuel n'est pas satisfaisant, il y a beaucoup d'effets pervers. Vous savez ce système, les modes de fonctionnement de ce système encouragent certaines entreprises à avoir beaucoup de contrats courts et qui alternent avec des périodes de chômage plutôt que de proposer des CDI qui sont plus protecteurs et pour les salariés c'est également beaucoup plus favorable aux salariés qui alternent des périodes de chômage avec des contrats courts. Et effectivement ce système, on voit bien que ça s'est traduit ces dernières années par une très forte augmentation, une explosion des contrats courts. On a une augmentation de 250 % en 10 ans des CDD de moins d'un mois. Donc moi je suis convaincue qu'il faut une réforme pour sortir de ces effets pervers mais évidemment je le redis la réforme ça n'est pas la même que celle qui était prévue à l'automne 2019, il y a des paramètres importants qui ne rentreront en vigueur que quand le marché du travail sera revenu à la normale, ça veut dire notamment que le nombre de demandeurs d'emploi aura significativement baissé et puis qu'on aura pu constater que les embauches sont reparties à un niveau important.

JEAN-MICHEL APHATIE
Mais vous constatez l'hostilité de tous les syndicats de salariés.

ELISABETH BORNE
Moi j'ai bien entendu effectivement qu'il y a ces oppositions mais je vous le redis je pense vraiment qu'il faut aussi modifier le système actuel qui a vraiment créé de la précarité ou en tout cas qui n'a pas empêché la précarité pour beaucoup de salariés.

JEAN-MICHEL APHATIE
Pourquoi de modifier maintenant alors que la crise est là, l'angoisse est là, ça ne peut pas attendre un an ?

ELISABETH BORNE
C'est bien pour ça, c'est bien pour ça que cette réforme elle dépendra, sa mise en oeuvre dépendra de la situation du marché du travail et je vous le redis des paramètres très importants notamment le nombre de mois qu'il faut avoir travaillé pour avoir une allocation.

JEAN-MICHEL APHATIE
D'accord, je vous interromps parce que l'on voit, Thomas PESQUET est prioritaire, vous voyez l'ascenseur se referme et les 4 astronautes vont aller vers la voiture, une Tesla dit-on, voilà comme ça il y a du placement de produit en même temps et qui va les amener sur le pas de tir, c'est le début de leur grand voyage et ça se passait en direct, c'est pour ça que je me suis permis de vous interrompre. Laurent BERGER dit le gouvernement fait n'importe quoi sur ce dossier, Laurent BERGER patron de la CFDT qui est plutôt dit-on réformateur, accompagnant, ce genre de changement, il était très en colère.

ELISABETH BORNE
Vous savez, est-ce qu'on peut se satisfaire d'un système qui a enfermé des centaines de milliers de salariés dans la précarité ? alors évidemment certains ont pu s'en accommoder, on voit qu'ils ont été totalement percuté par la crise, tous ceux qui vivaient de contrats courts à tel point qu'on a dû mettre en place une aide exceptionnelle pour ces salariés qui alternaient des contrats courts qui n'ont pas pu travailler au cours de l'année 2020. On a mis en place une aide exceptionnelle pour leur assurer un revenu de 900 euros, c'est près de 600 000 demandeurs d'emploi qui en bénéficient, donc ça montre l'ampleur de cette précarité qui s'est développée ces dernières années.

JEAN-MICHEL APHATIE
Pour poursuivre sur ce dossier il y a des populations, l'UNEDIC a dit là il y aura des chutes d'indemnisation, notamment les femmes enceintes puisque des périodes d'indisponibilité au travail n'étaient pas prises en compte, vous allez modifier tout ça ?

ELISABETH BORNE
Alors les règles de calcul sont très compliquées, tout le monde ne peut pas être spécialiste de l'assurance chômage.

JEAN-MICHEL APHATIE
Mais il y a des populations qui étaient pénalisées.

ELISABETH BORNE
Effectivement dans les modes de calcul des règles que nous allons changer, l'objectif ça n'est évidemment pas de pénaliser les gens qui sont en congé maladie ou maternité ou qui ont de l'activité partielle. Donc dès que moi j'ai eu connaissance de ce problème, j'ai demandé à mes équipes de travailler on va modifier le décret pour qu'il y ait pas effectivement, pour que ceux qui sont en activité partielle, en congé maladie ou en congés maternité ne soient pas pénalisés.

JEAN-MICHEL APHATIE
Il y a 4 ans Elisabeth BORNE, nous votions pour le premier tour de l'élection présidentielle, on n'a pas l'impression que 4 ans plus tard indépendamment même de la crise du Covid, la confiance soit revenue, des sentiments positifs traversent la société française, il y a une forme d'échec au bout de quatre ans ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je pense qu'on vit des périodes très difficiles, cette crise sanitaire qui affecte tous les pays.

JEAN-MICHEL APHATIE
Et avant il y avait les gilets jaunes et avait la réforme de la SNCF, vous étiez au premier rang, qui est mal passée, enfin vraiment c'est quatre ans de tensions très importantes…

ELISABETH BORNE
Vous savez je pense qu'on a aussi des perspectives importantes de rebond notre économie qu'on va pouvoir grâce au plan de relance créer des emplois, qu'on a su dans la crise protéger les entreprises, protéger les salariés, donc c'est bien pour ça qu'on travaille sur la sortie crise et la façon dont on va accompagner ces entreprises dans la sortie de crise.

JEAN-MICHEL APHATIE
Mais 4 ans de détention tout de même, extraordinaire.

ELISABETH BORNE
Je pense qu'effectivement il y a beaucoup de doutes, il y a beaucoup… et c'est important du coup d'être au plus près des besoins des citoyens dans les territoires, c'est vraiment tout le sens de l'action qu'on veut mener.

JEAN-MICHEL APHATIE
Voilà merci Elisabeth BORNE avoir acceptée l'invitation de LCI, maintenant on va regarder vers les étoiles tous ensemble, mission Alpha Thomas PESQUET va s'envoler.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 avril 2021