Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec "Fraternité Matin" le 31 mai 2021, sur les relations avec la Côte d'Ivoire, la relance économique, la politique industrielle et la présence économique française en Afrique.

Intervenant(s) :

  • Franck Riester - Ministre du commerce extérieur et de l'attractivité

Circonstance : Déplacement en Côte d'Ivoire

Prononcé le

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Texte intégral

Q - Quel est l'objet de votre visite en Côte d'Ivoire ?

R - Je suis ici pour renforcer encore le partenariat exceptionnellement dense qui nous unit avec la Côte d'Ivoire. Nous avons, comme vous le savez, de très forts liens historiques, culturels, politiques et économiques. Je crois que nous pouvons aller encore plus loin, tant en matière d'échanges commerciaux que d'investissements croisés. Nous avons tant à bâtir ensemble. Je pense notamment à la ville durable, au sport, à l'agriculture et au numérique où nous pouvons encore renforcer nos coopérations au service du développement du pays. Je souhaite que mon déplacement soit l'occasion de renforcer les liens entre les communautés d'affaires ivoirienne et française et, plus largement, européenne. C'est aussi là que se joue le partenariat renouvelé souhaité par le Président Emmanuel Macron. Mes échanges seront l'occasion de préparer le sommet Afrique-France de Montpellier. Cet événement incarnera notre volonté de nous appuyer sur les acteurs eux-mêmes du renouveau de notre relation pour réussir ensemble : entrepreneurs, intellectuels, chercheurs, artistes, sportifs, seront au coeur de ce sommet. Je souhaite que la Côte d'Ivoire y prenne toute sa place.

Q - Monsieur le ministre délégué, l'intitulé de votre ministère semble traduire une ambition spécifique de la France. Comment décririez-vous cette ambition ?

R - Vous avez tout à fait raison : ce portefeuille ministériel inédit traduit une volonté politique forte du Président de la République et du Premier ministre. La mission qu'ils m'ont confiée consiste à faire de l'international un levier majeur de la relance de notre économie. Le constat que nous faisons est simple : nous avons besoin de renforcer nos liens avec nos partenaires, notamment en Afrique, pour repartir après cette terrible crise. C'est vrai pour l'export qui représentait avant la crise 40% de la croissance française, et c'est tout aussi vrai pour les investissements croisés. En 2020, les entreprises étrangères qui ont développé leurs activités en France y ont créé 35 000 emplois. Et, à l'inverse, si je prends l'exemple de l'Afrique, plus de 6000 entreprises françaises sont implantées sur tout le continent, où elles emploient directement ou indirectement environ 620.000 personnes. Ensemble, nous sommes plus forts.

Q - La Covid-19 a révélé la fragilité de la politique d'externalisation des entreprises pratiquée par les économies. Quelles leçons tirez-vous de cette situation ?

R - La crise a effectivement souligné un certain nombre de vulnérabilités touchant nos chaînes de valeur et d'approvisionnement. C'est ce qui nous a incités à repenser notre stratégie industrielle autour de 4 priorités : localiser ou relocaliser en France certaines productions à caractère stratégique ; réduire notre dépendance à certains fournisseurs ; diversifier nos approvisionnements en développant des partenariats nouveaux ou, au contraire, en approfondissant nos relations avec nos partenaires historiques comme la Côte d'Ivoire ; et enfin accroître nos capacités de stockage pour certains types de produits. Attention, il ne s'agit pas de sombrer dans une forme d'isolationnisme économique qui ne ferait que des perdants. Ce n'est ni notre intérêt ni notre volonté de nous couper de l'économie mondiale - et encore moins des économies africaines.

Q - La France est considérée à tort ou à raison comme l'un des pays où la fiscalité nuit aux investissements extérieurs. L'intitulé de votre ministère mentionne "l'attractivité". Quelles sont les réformes que vous comptez mettre en place pour encourager les investisseurs à s'intéresser davantage à votre pays ?

R - Nous avons pris le sujet à bras le corps dès 2017, en lançant un ambitieux chantier de transformation fiscale selon deux mots d'ordres : moins d'impôts et mieux d'impôts, si j'ose dire. Baisse de l'impôt sur les sociétés, refonte de la fiscalité du capital, avec notamment l'instauration d'une flat tax à 30% pour les revenus du capital et la transformation de l'ISF en IFI, baisse de 20 milliards d'euros dès janvier 2021 des impôts de production qui pèsent sur les entreprises implantées en France... nous sommes totalement mobilisés. J'ajoute qu'entre 2017 et 2019, la compétitivité-coût de la France s'est améliorée de près de 4,3% par rapport à la moyenne européenne : notre stratégie fonctionne.

Q - Au classement Doing Business 2020, la France est classée 32ème, derrière la Chine (31ème) et loin derrière les Etats-Unis (6e). Quels reproches fait-on à l'environnement des affaires en France ?

R - Sans doute une certaine lourdeur bureaucratique... mais là encore, les choses ont changé depuis 2017 ! Nous avons beaucoup travaillé pour simplifier la vie des entrepreneurs français ou étrangers, qui souhaitent développer leur activité en France. Les deux grandes réformes économiques du quinquennat, les lois PACTE de 2019 et ASAP de 2020, prévoyaient chacune un important volet de simplification administrative, et nous poursuivons sur cette voie. Début 2021, nous avons ainsi lancé une nouvelle structure dédiée à l'accueil des projets d'investissement des entreprises étrangères qui souhaitent s'implanter en France : la "Team France Invest". Cette équipe de France de l'attractivité, qui associe tous les acteurs impliqués, des services de l'Etat à l'étranger et dans nos territoires aux Régions et à notre opérateur Business France, permettra dorénavant de guider encore plus rapidement et encore plus efficacement tous les investisseurs qui s'intéressent à la France.

Q - L'Afrique, notamment les pays francophones ont été pendant longtemps la chasse gardée de la France. La donne a beaucoup évolué avec la présence de plus en plus prononcée de la Chine. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?

R - Si la part de l'Afrique sub-saharienne dans le commerce extérieur français est limitée et suit une tendance baissière, il n'en demeure pas moins que la part de marché de la France dans cette zone représente quasiment le double de notre performance au niveau mondial. Par ailleurs, ce niveau est plus élevé que celui que représente l'Afrique sub-saharienne dans le commerce mondial ce qui démontre le dynamisme de notre relation. Par rapport à la Chine : si notre part de marché en Afrique sub-saharienne a diminué depuis le début des années 2000 jusqu'en 2012, notamment à la faveur de la Chine qui en est devenue le premier fournisseur, cette baisse est le reflet d'une érosion généralisée du poids des pays de l'OCDE dans le commerce mondial. Par ailleurs, nos pertes de positions sur le continent sont moins marquées depuis 2012 avec une tendance à la stabilisation tandis que la croissance des parts de marché de la Chine a eu tendance à s'essouffler.

Q - Comment le France compte-t-elle regagner les parts de marchés perdus ?

R - C'est la qualité et l'innovation de nos produits qui constituent notre avantage compétitif face à la concurrence.

Q - Les enseignes françaises ont été prises pour cible en mars 2021, suite à l'arrestation de l'opposant Ousmane Sonko, par le Président sénégalais Macky Sall. Comment expliquez que les manifestants s'en prennent aux entreprises ?

R - Ceci est fort regrettable. Les entreprises étant des marqueurs de leurs pays à l'étranger, elles peuvent malheureusement parfois être prises pour cible.

Q - De nombreuses entreprises françaises ont encore pignon sur rue en Côte d'Ivoire, malgré la concurrence farouche d'investisseurs originaires d'autres pays, notamment la Chine et le Maroc, le Liban. Avez-vous un plan pour appuyer spécifiquement le développement des entreprises françaises en Côte d'Ivoire ?

R - Il n'existe pas de "plan" pour appuyer spécifiquement les entreprises françaises en Côte d'Ivoire, nous sommes confiants dans leur capacité à s'adapter à ce nouvel environnement concurrentiel en s'appuyant, une fois encore, sur la qualité de leurs produits et prestations, leur capacité d'innovation et leur engagement dans la durée.

Q - Il est courant d'entendre dire dans les rues africaines que l'Elysée use de son influence pour contraindre les Etats africains à céder des marchés importants aux entreprises françaises. Que répondez-vous à cette accusation ?

R - Je crois qu'il s'agit d'un fantasme. Certes, il y a un dialogue politique fort entre nos pays, chacun en conviendra, mais il n'est pas de politique française qui contraigne. Cela est totalement opposé à nos valeurs.

Q - Certains financements octroyés aux gouvernements africains exigent que la réalisation du projet financé y compris le matériel utilisé soit attribuée à des entreprises originaires des pays bailleurs. Que répondez-vous à ceux qui pensent qu'il s'agit d'un cas de concurrence déloyale ?

R - De manière générale, tous les pays ont une politique d'aide dite liée mais il faut retenir deux choses : cette pratique est encadrée par l'OCDE, donc tous les pays qui relèvent de cette organisation ont les mêmes règles du jeu ; récemment, le texte qui régit ces interventions a été modifié et il permet dorénavant de financer une part locale plus importante ce qui démontre la volonté des économies de l'OCDE d'avancer vers des partenariats avec les pays destinataires de ces financements. Ces derniers pouvant dès lors financer beaucoup plus d'emploi local par exemple. Evidemment, certains pays qui ne souhaitent pas jouer le jeu du multilatéralisme n'appliquent pas les règles de ces financements. D'ailleurs, souvent, on observe que leurs financements ne contribuent presque pas à l'économie locale ! Il m'a été rapporté que l'on peut parfois observer que même les travailleurs sur site ne sont pas des nationaux du pays récipiendaire. Si vous allez sur un chantier conduit par une entreprise française, vous constaterez que c'est une toute autre réalité qui prévaut : l'immense majorité des employés, à tous les niveaux d'expertise, est constituée d'Ivoiriens ou de ressortissants de la sous-région. Enfin, un financement ne fait pas tout, en contractant avec une entreprise française, vous êtes certains que les délais seront tenus, que le produit répond à votre cahier des charges etc. Je le répète, nous comptons beaucoup d'entreprises leader dans leur domaine.

Q - Quel contour ambitionnez-vous donner au commerce extérieur français en Côte d'Ivoire ?

R - Tout ministre délégué au commerce extérieur que je sois, ce n'est pas moi qui "donne le contour" du commerce extérieur entre la France et la Côte d'Ivoire. J'appelle de mes voeux à ce qu'il se développe - votre pays est notre second client en Afrique sub-saharienne - et j'encourage les entreprises françaises et ivoiriennes à travailler ensemble sur des partenariats de long terme qui soient gagnants pour les deux parties. De manière générale, nous encourageons nos entreprises exportatrices ou bien implantées à l'étranger à mettre en place des démarches de responsabilité sociale et environnementale fortes pour que la croissance des partenariats qu'elles nouent avec les autorités ou les entreprises locales aillent dans le sens de l'inclusivité. Pour nous, Français, le commerce, c'est avant tout le dialogue et le respect de l'autre et c'est de cette manière que nous envisageons nos relations commerciales.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 juin 2021