Interview de Mme Florence Parly, ministre des armées, à RFI le 16 septembre 2021, sur l'élimination du chef du groupe Etat islamique au Grand Sahara, la conclusion possible d'un accord entre les autorités maliennes et la société paramilitaire russe Wagner et la rupture du contrat portant sur la livraison de 12 sous-marins à propulsion conventionnelle à l'Australie.

Texte intégral

FREDERIC RIVIERE
Bonjour Florence PARLY.

FLORENCE PARLY
Bonjour.

FREDERIC RIVIERE
Et l'actualité est particulièrement riche ce matin, vous êtes venue pour nous parler de la rupture d'un énorme contrat avec l'Australie. Mais dans la nuit, le président de la République a annoncé que le chef du groupe Etat islamique au Grand Sahara, Adnan Abou Walid AL SAHRAOUI, a été neutralisé, c'est-à-dire tué par les forces françaises de l'opération Barkhane. Pouvez-vous tout d'abord nous dire quand et dans quelles conditions.

FLORENCE PARLY
En effet, les armées françaises Barkhane ont remporté un nouveau succès important contre ce groupe terroriste que les Français connaissent bien, Daesh au Sahel. Ce numéro un, qui s'appelle Adnan Abou Walid AL SAHRAOUI, était le chef terroriste que nous recherchions dans la mesure où c'était un chef incontesté, autoritaire, et sans autre compétiteur, au sein du groupe Daesh au Sahel, dit EIGS. Et c'est lui qui a ordonné l'attaque qui a eu lieu à Kouré, au Niger, en août 2020, et qui a conduit à l'assassinat de six humanitaires français de l'ONG Acted, et de leur guide nigérien. C'est un groupe terroriste qui s'attaque aussi et peut-être principalement aux populations, aux populations civiles qui peuplent cette région des trois frontières qui constituent la priorité sur laquelle le président de la République nous a demandé de nous concentrer, c'est-à-dire lutter contre ce groupe, l'EIGS, dans la zone des trois frontières. Alors nous aurons l'occasion ce matin, avec le chef d'état-major des armées et le directeur général de la DGSE, de présenter dans le détail l'opération, c'est une attaque qui a eu lieu il y a quelques semaines, et nous sommes aujourd'hui certains…

FREDERIC RIVIERE
Vous attendiez en fait la confirmation absolue pour l'annoncer ?

FLORENCE PARLY
Exactement, nous sommes certains qu'il s'agit bien du numéro un de EIGS, c'est-à-dire Daesh au Sahel.

FREDERIC RIVIERE
Et quelle est pour vous la portée de cet événement, quelles conséquences va-t-il avoir, par exemple sur la sécurité régionale, évidemment ?

FLORENCE PARLY
Alors, la stratégie de la France, vous la connaissez, au Sahel, elle consiste à mener des opérations de contre-terrorisme qui sont dirigées essentiellement contre les hauts responsables des deux principales organisations terroristes, Daesh via l'EIGS, et Al-Qaida, AQMI. Quand on touche à un maillon essentiel, à un dirigeant de ces groupes terroristes, on désorganise ces groupes terroristes, on crée des difficultés logistiques, on crée des difficultés de remplacement. Et donc on affaiblit ces groupes terroristes, c'est ça notre objectif. Donc c'est un nouveau succès que nous remportons, parce que cette frappe, qui est intervenue il y a quelque temps, n'est pas la première, et lorsque l'on regarde la chaîne de commandement de cette organisation terroriste EIGS, eh bien, le numéro 2 a été également neutralisé au printemps, le numéro 3 a été neutralisé en juillet, et c'est donc un ensemble qu'il faut considérer, bien sûr, et cette frappe et cette neutralisation constituent une très grande réussite, parce que ce chef, encore une fois, était un chef incontesté, était un chef autoritaire, et, vous comprenez bien que c'est très important aussi que nous ayons pu mettre la main sur celui qui est à l'origine de l'assassinat de ces six humanitaires français. Donc je voudrais vraiment rendre hommage à nos militaires, à nos agents de renseignement et à nos partenaires aussi, qui nous ont soutenus pour permettre de remporter cette nouvelle victoire.

FREDERIC RIVIERE
Avant de parler de l'Australie, Florence PARLY, la France s'inquiète de la conclusion possible d'un accord entre les autorités maliennes et la société paramilitaire russe WAGNER, vous avez personnellement exprimé votre préoccupation avant-hier devant la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, Jean-Yves LE DRIAN estime que cette éventualité serait inconciliable avec notre présence au Mali. D'abord, est-ce que vous avez des informations sur l'état des discussions entre WAGNER et les autorités maliennes ?

FLORENCE PARLY
Alors nous n'avons pas de preuve effective de l'existence d'un contrat entre WAGNER et les autorités maliennes.

FREDERIC RIVIERE
Mais sur la réalité de discussion, vous avez des certitudes ?

FLORENCE PARLY
Nous avons des éléments qui ont été rapportés sur le fait que des échanges ont pu avoir lieu, il est évident que si un accord avait été passé pour déployer des mercenaires, puisqu'il s'agit bien de mercenaires qui seraient ainsi sollicités, ceci serait tout à fait incompatible avec la stratégie que nous déployons au Sahel avec nos partenaires. Et aujourd'hui, comme vous le savez, la France est présente au Mali, la France est présente au Sahel avec nos partenaires de la coalition pour le Sahel, et nous ne partons pas du Mali, nous adaptons notre dispositif militaire, et à ce stade, nous allons continuer à lutter contre le terrorisme. Et d'ailleurs, ce que nous venons de décrire, cette victoire que nous venons de décrire contre le numéro un de l'EIGS, nous incite à poursuivre ce combat, qui est un combat qui n'est pas terminé, mais qui doit être mené.

FREDERIC RIVIERE
Mais si un accord était conclu entre WAGNER et les autorités maliennes, il entraînerait ipso facto le départ des troupes françaises ?

FLORENCE PARLY
Je ne peux pas faire de la politique-fiction, j'ai indiqué que nous n'avions pas d'éléments pouvant laisser penser qu'il y avait effectivement de manière certaine un contrat, mais c'est évidemment un sujet de préoccupation majeure.

FREDERIC RIVIERE
Les Etats Unis donc, l'Australie et le Royaume-Uni ont annoncé hier soir la mise en place d'un partenariat de sécurité qui conduit donc l'Australie à rompre ce que l'on avait appelé le contrat du siècle conclu avec la France, en 2016, un contrat de plus de 50 milliards, portant sur la livraison de 12 sous-marins à propulsion conventionnelle, c'est-à-dire non-nucléaires, c'est évidemment un coup dur à la fois diplomatique, stratégique et économique. Que s'est-il passé, Florence PARLY, comment expliquez-vous cet incroyable revirement ?

FLORENCE PARLY
D'abord, c'est une très mauvaise nouvelle, c'est une très mauvaise nouvelle, d'abord, pour le respect de la parole donnée. Il ne s'agit pas d'un prospect commercial que nous aurions perdu, il s'agit d'un accord qui a été conclu il y a plusieurs années de cela entre deux pays, la France et l'Australie, pour bâtir un partenariat stratégique, qui comprenait un pilier important, un pilier industriel, à travers la fourniture par la France de sous-marins conventionnels, dérivés de nos sous-marins de nouvelle génération, sous-marins nucléaires d'attaque. Donc lorsqu'on signe un accord, qui n'est pas simplement un accord, je dirais, industriel et commercial, mais qui est un accord de partenariat stratégique et qu'on le remet en cause, eh bien, c'est une remise en cause de la parole donnée, et en matière de géopolitique et de politique internationale, c'est grave. Et puis, c'est une mauvaise nouvelle aussi pour la souveraineté de l'Australie, parce que ce projet avait été initié en son temps par les autorités australiennes, pour permettre à ce pays de se doter de technologies et de capacités souveraines qui ne dépendaient pas d'autres puissances, et à travers cette remise en cause, que nous avons apprise hier, eh bien, c'est au fond une forme de renoncement qu'exprime l'Australie vis-à-vis de cette ambition d'acquérir une souveraineté dans la zone.

FREDERIC RIVIERE
La France a-t-elle l'intention de demander des compensations à l'Australie pour la rupture de ce contrat ?

FLORENCE PARLY
Nous allons bien sûr étudier toutes les voies, d'abord, faire en sorte que l'entreprise concernée, NAVAL GROUP, ne subisse pas de dommages économiques liés à la dénonciation de ce contrat…

FREDERIC RIVIERE
Il y avait des emplois qui dépendaient de ce contrat.

FLORENCE PARLY
Il y avait des emplois en France, il y avait aussi et surtout peut-être énormément d'emplois à créer en Australie, qui ne seront donc pas créés. Pour ce qui concerne la France, bien sûr, avec NAVAL GROUP, j'aurai à coeur de limiter le plus possible les conséquences de cette remise en cause d'un contrat tout à fait majeur.

FREDERIC RIVIERE
Assez rapidement, le Premier ministre australien a dit – je le cite – la décision que nous avons prise n'est pas un changement d'avis, c'est un changement de besoin, est-ce que la France ne pouvait pas répondre à ce nouveau besoin ?

FLORENCE PARLY
Mais il ne vous a pas échappé que la France fabrique pour elle-même des sous-marins nucléaires, que depuis plusieurs années, d'abord, l'Australie a un appel d'offres sur des sous-marins conventionnels, et nous n'avons jamais été sollicités, y compris au cours des mois précédents…

FREDERIC RIVIERE
Donc c'est une argutie…

FLORENCE PARLY
Pour modifier ou adapter le projet que nous avions déjà démarré avec l'Australie, nous n'avons jamais été sollicités sur une compétence que nous possédons et que personne ne nous conteste.

FREDERIC RIVIERE
Ce propos du Premier ministre australien est donc une argutie ?

FLORENCE PARLY
Je qui laisse la responsabilité de ce propos.

FREDERIC RIVIERE
La France est-elle déçue de l'attitude du président américain, Joe BIDEN ?

FLORENCE PARLY
Nous sommes lucides sur la manière dont les Etats-Unis considèrent leurs alliés et leurs partenaires, nous l'avons vu précédemment…

FREDERIC RIVIERE
Et leurs intérêts…

FLORENCE PARLY
Les Etats-Unis défendent leurs intérêts. Nous aurions sans doute souhaité que les Etats-Unis puissent prendre en compte différemment leurs partenaires et leurs alliés.

FREDERIC RIVIERE
Merci Florence PARLY. Bonne journée.

FLORENCE PARLY
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 septembre 2021