Extraits d'un entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec France 2 le 23 septembre 2021, sur les relations en matière de défense et de commerce avec les Etats-Unis après la rupture du contrat de fabrication de sous marins avec l'Australie.

Texte intégral

Q - Hier, Emmanuel Macron et Joe Biden, se sont parlé, ils se sont appelés. Aujourd'hui, Jean-Yves Le Drian va rencontrer Antony Blinken, ils ont visiblement collectivement décidé de se lancer dans un processus pour restaurer la confiance. La confiance, c'est simple comme un coup de fil ?

R - Non...

Q - Non ?

R - Ce n'est pas simple comme un coup de fil, mais le coup de fil était important pour s'expliquer, et puis ouvrir un processus qui va permettre effectivement, dans les semaines, les mois qui viennent, de définir les conditions du retour à la confiance. Parce que la confiance a été brisée par cette affaire, dite des sous-marins, qui a démontré un manque de confiance très fort entre les Américains et nous, et les Australiens et nous.

Q - Vous ne dites pas ce matin : l'incident est clos ?

R - Non, il n'est pas clos, il est dans une première étape pour en sortir. Cette première étape, c'était la discussion entre les Présidents...

Q - Qu'est-ce qu'ils se sont dits ?

R - Ils ont d'abord reconnu mutuellement, que davantage de consultations des partenaires des Etats-Unis et de l'Australie, notamment la France bien évidemment, aurait permis de ne pas se retrouver dans cette situation-là, de confiance abîmée. Et puis deuxièmement, encore une fois, d'avoir la volonté de travailler ensemble. Travailler ensemble parce qu'il y a un intérêt commun, nous sommes alliés, nous avons des enjeux communs en matière de défense, en matière de commerce, en matière économique ; et donc, nous devons travailler ensemble.

Q - Franck Riester, il s'est excusé, Joe Biden ?

R - Je ne sais pas.

Q - 18 mois de duplicité, de mensonges de l'Australie, des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne : est-ce qu'il n'y a pas eu un défaut de nos services de renseignements ?

R - Je ne sais pas, je ne crois pas. Ce qui compte, dans cette affaire, ce sont les actes. C'est la décision de l'Australie, unilatéralement, de rompre un contrat qui était un contrat sur le temps long, sur 50 ans de partenariat, sans nous prévenir des discussions qui étaient en cours avec les Etats-Unis ; et le coup des Etats-Unis, dans le dos de la France, un ami, un allié. Et c'est ça qui compte, ce sont les actes.

Q - C'est étonnant, vous parlez beaucoup, d'ailleurs c'est le cas la diplomatie française, des Etats-Unis, de l'Australie ; personne ne parle jamais de la Grande-Bretagne. Ça ne vous surprend pas venant de Boris Johnson, c'est ça ?

R - Vous avez vu qu'aujourd'hui Boris Johnson essaye de tout faire pour prouver à son opinion publique qu'il a eu raison de soutenir le Brexit, et donc tout ce qui est bon pour affaiblir l'Union européenne est bon pour Boris Johnson. Je pense que c'est une faute historique, mais enfin, ce n'est pas lui qui était au coeur du jeu. Pour autant, il va falloir qu'on travaille maintenant, ensemble, avec les Américains, pour retrouver cette confiance. Regardez, dans l'Alliance atlantique, cette alliance militaire entre les Etats-Unis et l'Europe : nous avons besoin de confiance, parce que nous partageons des informations, nous partageons des solidarités communes en cas d'attaque. Et donc, il faut de la confiance pour se faire, pour que cette alliance puisse se pérenniser...

Q - On peut dire : il faut de la confiance, on peut le répéter et puis constater la façon dont les choses se sont passées.

R - Mais oui.

Q - Quelles leçons peut-on en tirer ? Est-ce qu'on n'a pas dans cette histoire été victime, été - comment dire ?- coupable d'une forme de naïveté ?

R - Non, je ne crois pas du tout. Le Président de la République, depuis qu'il est en responsabilité depuis 2017, justement, insuffle dans toutes les politiques qu'il conduit, la fin de la naïveté européenne et française, par rapport à nos partenaires. Je le prends d'une façon très claire au niveau du commerce, où nous pilotons avec nos partenaires européens la revue de la politique commerciale pour faire en sorte qu'elle soit moins naïve. Donc, croyez-moi que le Président de la République n'est pas dans une démarche de naïveté. Pour autant, on ne peut pas faire avec les comportements de nos différents partenaires, et on n'est pas comptable du comportement de tous nos partenaires.

Q - Alors, mais quelles leçons on en tire ?

R - Les leçons, c'est qu'on doit s'assurer d'avoir dans l'avenir des conditions de confiance renouvelée. Ça passe par exemple par, oui, ce ne sera pas simple, je le reconnais, il va falloir du temps, il va falloir des preuves de cette confiance retrouvée, en matière militaire, en matière de commerce, en matière économique -. Regardez par exemple sur les échanges que nous avons avec l'administration Biden depuis plusieurs mois pour abaisser, réduire la tension commerciale. Il va falloir continuer sur ce chemin-là avec eux. Par exemple, nous avons les taxes sur l'acier : est-ce que oui ou non les Etats-Unis vont retirer les taxes sur l'acier européen qu'ils ont mises d'une façon illégale, illégitime, il y a plusieurs mois maintenant ?

Q - Ça, ça pourrait être une preuve de la confiance retrouvée, un signe, un signal très clair de l'administration Biden sur les taxes, vous avez raison de le rappeler, c'est 25% sur les importations d'acier et 10 % sur l'aluminium ?

R - Oui, ce sont des taxes qui sont illégales et illégitimes que Donald Trump avait mis sur les produits européens. Nous les contestons. Et nous sommes en discussion avec les Américains pour les faire lever. Cela peut être un signal, parmi d'autres, de cette confiance retrouvée. Il y a bien sûr l'élément le plus important, c'est l'élément stratégique, ce qui a été dit dans l'échange entre les deux Présidents, de la reconnaissance des Etats-Unis, l'importance de la France et de l'Union européenne dans l'Indopacifique, et aussi dans la construction avec les Etats-Unis, d'un OTAN fort, à côté d'une souveraineté européenne de défense forte, c'est quelque chose qui est important.

Q - Alors, quand on fait de la diplomatie, les mots ont un sens : à côté de la souveraineté européenne forte...

R - C'est complémentaire, en fait.

Q - Est-ce que ça veut dire que, en gros les Américains - pardonnez-moi, c'est vraiment votre sujet, la négociation des contrats - vont nous laisser établir des contrats d'armement avec nos partenaires européens ?

R - Ils nous disent très clairement, dans le texte commun, qu'ils reconnaissent la nécessité d'une souveraineté européenne, en matière de défense, qui est complémentaire avec l'OTAN. Cela, c'est un élément important, parce que cela va nous permettre de bâtir ce qui est au coeur de la politique du Président de la République, c'est la souveraineté européenne, c'est cette Europe de la Défense dont on a besoin. Et il faut que...

Q - Donc davantage négocier de contrats ?

R - Et il faut que les Etats-Unis nous soutiennent dans cette tâche.

Q - Davantage négocier de contrats, pour que les choses soient très claires, y compris en matière d'armement avec nos partenaires européens. Vous avez d'autres sujets. Il y a les Etats-Unis et puis il y a la Russie, avec un dossier qui a été très tendu et qui l'est toujours : la Russie avait décidé, on s'en souvient, de rétrograder le vin de Champagne en vin pétillant, alors qu'il s'agit d'une appellation protégée. Bruxelles et Paris ont fait pression. Qu'avez-vous obtenu ?

R - Alors, d'abord, la question de la protection des indications géographiques est absolument clé et c'est au coeur de notre politique commerciale. Nous devons protéger nos savoir-faire, et le champagne est un savoir-faire français, je dirais même, c'est un savoir-faire champenois. Et donc nous devons absolument veiller à ce que partout dans le monde ces savoir-faire soient protégés. En matière de champagne, nous sommes en discussion depuis plusieurs semaines maintenant avec les autorités russes. Les autorités russes...

Q - Ça avance ?

R - ...sont dans un état d'esprit positif, constructif. Et ils travaillent à un moratoire par rapport à cette loi, effectivement qui a été votée, qui empêche très clairement les Champagne d'utiliser en alphabet cyrillique le mot "Champagne".

Q - Cela a eu des incidences sur les ventes ?

R - Non, cela n'a pas eu d'incidence sur les ventes, mais ce n'est pas quelque chose d'acceptable, et nous travaillons avec eux d'une façon très positive. Et j'espère que nous pourrons avoir une bonne nouvelle dans les heures ou les jours qui viennent, d'un moratoire sur cette loi qui ne correspond pas au droit en matière d'indication géographique.

(...).


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 27 septembre 2021