Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, ministre de l'industrie, à BFM Business le 24 septembre 2021, sur les pénuries de matières premières, la politique industrielle, l'énergie nucléaire et la formation professionnelle des jeunes.

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est la ministre de l'Industrie, Agnès PANNIER-RUNACHER, qui est mon invitée, bonjour.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Bonjour Christophe JAKUBYSZYN.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On est soucieux des pénuries, à la fois de matières premières, de semi-conducteurs, de main-d'oeuvre, on va en parler après, parce que ça peut bloquer notre relance économique qui est forte aujourd'hui. Beaucoup d'industriels nous disent : on n'a pas les pièces pour fabriquer… Alors ça vaut pour le BTP, mais prenons les semi-conducteurs dans l'automobile, vous avez vu encore des usines qui doivent fermer, des cadences qui ralentissent ; on va manquer de 10 millions de véhicules dans le monde cette année. Qu'est-ce qu'on peut faire par exemple au niveau européen et français ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors peut-être déjà expliquer pourquoi on a cette pénurie de semi-conducteurs. C'est à la fois le fait que notre économie est en train de se digitaliser, donc d'utiliser de plus en plus de semi-conducteurs dans les biens les plus basiques ; lorsque vous avez une fonctionnalité sur votre voiture, votre rétroviseur qui s'incline en fonction de la lumière, vous avez souvent un petit semi-conducteur dedans. Donc ça, c'est une transformation puissante et construire des usines de semi-conducteurs prend beaucoup plus de temps que de commander des semi-conducteurs et c'est cet ajustement auquel nous faisons face. Et puis il y a un contexte conjoncturel qui est la crise sanitaire, c'est-à-dire qu'elle est repartie en Asie.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
… En Malaisie, aux Philippines par exemple…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Exactement et beaucoup d'usines ont dû mettre le pied sur le frein, voire fermer des usines et du coup, c'est la pénurie pour le reste du monde. Comment on agit ? On agit d'abord à court terme : moi, depuis le mois de février, j'ai une cellule à la direction générale des entreprises qui est en relation avec France Industrie et sur une base hebdomadaire, sur toutes les matières premières, font des points pour savoir comment on peut faciliter l'accès aux matières premières.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais qu'est-ce qu'on peut faire concrètement parce que ce n'est pas une cellule à Bercy qui va relancer la production de semi-conducteurs en Asie !

AGNES PANNIER-RUNACHER
Certainement pas, en revanche, on peut ponctuellement accélérer une commande, faire en sorte qu'une entreprise qui risque d'être bloquée, voie remonter sur le carnet de commandes d'un producteur sa commande, par la diplomatie économique ; on peut aussi accélérer tout ce qui est procédures de dédouanement en douanes – ça, ça fait gagner quelques jours - on peut enfin faire en sorte que lorsqu'il y a des stocks chez certains fournisseurs, les faire glisser vers d'autres pour ne pas bloquer une usine. Ce n'est évidemment pas à la hauteur de la transformation à laquelle nous faisons face. Le deuxième étage de la fusée, c'est clairement de travailler sur la production européenne, la relocalisation. Nous l'avions fait depuis 2018 puisque nous avions un grand plan qui a permis à STMicro notamment d'augmenter sa production…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Le producteur franco-italien de semi-conducteurs…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Exactement et qui a des sites à Crolles, à côté de Grenoble. C'est très important. Je peux vous dire que si STMicro n'était pas à la manoeuvre, beaucoup d'usines seraient probablement arrêtées aujourd'hui et cet investissement, c'est un investissement de l'ordre d'un milliard d'euros des collectivités publiques, Etat et collectivités locales. Et puis nous avons dans le plan de relance prévu spécifiquement de relocaliser des productions électroniques. Alors ça peut être souvent des cartes électroniques, donc c'est l'aval du semi-conducteur, mais c'est très important parce que ça nous permet de retrouver notre souveraineté sur ce secteur-là. Et on a plus de 80 dossiers, projets de relocalisation qui ont d'ores et déjà été validés.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous avez révélé hier 49 nouveaux sites industriels pré-équipés pour les entreprises et puis aussi sur lesquels les formalités administratives vont être allégées. Ça fonctionne, cette volonté de réindustrialiser ? Vous êtes globalement satisfaite du nombre de projets qui vous ont été soumis ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
En tous cas j'observe que d'après certaines enquêtes, ils ont été multipliés par deux et ça, c'est un signal très fort, c'est-à-dire qu'on est à une petite centaine en 2019, pareil en 2020, on est plutôt du côté de 200 pour le seul premier semestre 2021. Ça, c'est intéressant parce que ça montre que le plan de relance fonctionne ; une entreprise sur trois est accompagnée et nous accompagnons 550 projets de localisation ou relocalisation de chaînes de production et donc ça peut donner lieu à de nouveaux sites de production, ça peut être aussi une extension d'usine, ce n'est pas seulement des nouveaux sites. Et d'autre part, ça témoigne du dynamisme de notre industrie, c'est-à-dire qu'une entreprise sur trois était en capacité, dans un moment d'incertitude très forte puisque c'était il y a un an, de dire : j'ai un projet, le voilà, comment vous pouvez me permettre de l'accélérer.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Par exemple, dans la filière nucléaire, on a appris qu'EDF pourrait racheter une partie des équipements d'Alstom qui avait été vendue à General Electric : ce n'est pas un peu curieux ces allers-retours ? C'est-à-dire qu'à un moment donné, on a vendu Alstom ; maintenant on va racheter une partie des équipements essentiels à la filière nucléaire ; on n'a pas fait des erreurs gouvernementales et industrielles dans le passé ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Peut-être une précision parce que lorsqu'Alstom est devenu GE, les sites n'ont pas déménagé dans un autre pays. Donc c'est un changement d'actionnaire comme toutes les entreprises cotées en vivent tous les jours. Je suis un petit peu extrême mais c'est pour la clarté du propos, vous l'avez compris. Les sites de GE produisent en France et continuent de produire en France. Là, s'agissant de la discussion dont on parle entre GE et EDF, il ne m'appartient pas de la commenter…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais vous êtes un peu à la manoeuvre ! J'imagine qu'Emmanuel MACRON qui veut redynamiser la filière nucléaire, notamment l'ensemble des EPR…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je crois que l'enjeu, c'est surtout d'avoir une chaîne complète et de donner les moyens à EDF d'avoir pour tous les paramètres dans les mains. Nous savons aujourd'hui que le nucléaire va être une des composantes de la décarbonation de notre économie…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ce n'est pas l'idée de l'Allemagne qui vote ce week-end, vous le savez…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Malheureusement les faits sont têtus et nous, nous nous basons sur des faits scientifiques et d'ailleurs je crois que la Commission européenne, en tout cas Thierry BRETON, le commissaire BRETON, est assez clair sur le sujet…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Pour l'instant… aujourd'hui en matière de taxinomie, pour parler un jargon européen, le nucléaire ne ferait pas partie…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Il y a un acte délégué qui est en cours de négociation, donc c'est tout à fait un sujet qui est sur la table.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et vous avez bon espoir que le nucléaire soit considéré par l'Europe comme une énergie propre ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non seulement j'ai bon espoir mais je rappelle que le nucléaire est précisément cité dans le green deal dans l'annonce de la présidence de la Commission européenne. Donc de mon point de vue, c'est assez factuel. Le nucléaire est une énergie bas carbone. Le nucléaire a passé sous les fourches caudines de l'examen de : est-ce que ça crée des dommages irréversibles à l'environnement ; il y a un certain nombre d'experts qui s'y sont penchés…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
En cas d'accident, c'est vrai.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Oui mais c'est tout l'enjeu de la sécurité des installations nucléaires et ce qui est clair aussi, c'est que demain, nous allons devoir électrifier massivement notre économie…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Notamment pour la voiture.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Exactement mais pas seulement, pour les processus industriels, quand on parle d'hydrogène… tout le monde parle d'hydrogène mais il faut de l'électricité verte en amont, de l'électricité bas carbone ; eh bien le nucléaire peut fournir cette électricité bas carbone. Et donc c'est un composé de technologies et il ne faut surtout pas opposer énergies renouvelables et nucléaire ; c'est l'ensemble de ces différentes énergies qui vont nous permettre de pouvoir décarboner notre économie et c'est un enjeu majeur. Je vais rebondir sur la formule de Gilles BABINET qui dit : je suis devenu pro-nucléaire parce que je suis pro-écologie et je crois que c'est le meilleur résumé sur ce sujet.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Le débat est en train de changer en ce moment ; est-ce qu'on est allé trop vite sur les espoirs qu'on a mis dans les énergies renouvelables, dans l'éolien, dans le solaire ? Et est-ce que c'est pour cette raison que vous nous dites aujourd'hui que le nucléaire est indispensable ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non pas du tout, je crois que c'est la marche forcée de l'électricité qui fait que non seulement, il faut développer à marche forcée les énergies renouvelables et il n'est pas question de ralentir - vous savez que nous avons notamment des projets d'éolien marin qui sont absolument majeurs - et ensuite, chaque pays lutte avec je dirais son climat et ses atouts. La France peut utiliser sa façade maritime, donc l'éolien marin est un enjeu ; elle peut utiliser du solaire mais pas partout ; elle n'aura pas la même puissance de feu pour faire du solaire que l'Espagne. Et donc ça, c'est un constat, je crois, que tout le monde peut comprendre. Et en fait aujourd'hui, les besoins d'électrification à horizon 2030 sont extrêmement élevés et surtout, on s'aperçoit qu'on est en train de les ajuster à la hausse à chaque fois qu'on refait le point. Donc cette dynamique-là, il faut maintenant l'enclencher, c'est énergies renouvelables évidemment et nucléaire, c'est les deux qui nous permettront de passer le cap.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il y a un débat en ce moment au sein du gouvernement sur le revenu d'engagement, le SMIC jeune, le contrat d'engagement, je ne sais pas comment il sera appelé. C'un côté, ceux qui disent : il faut le mettre en place parce qu'il y a effectivement une partie de la jeunesse qui n'a ni formation ni emploi et qu'il faut aider, quitte à leur demander en contrepartie de s'engager dans un processus de formation ; et d'autres qui disent, notamment Bercy où vous avez vos bureaux : c'est trop cher, la crise économique est derrière nous, il y a de la relance, ce n'est pas la peine d'engager autant d'argent aujourd'hui. Vous êtes dans quel camp ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors je ne suis pas dans un camp et je crois que le débat est un peu moins caricatural que celui-là. L'enjeu, c'est de trouver les meilleures solutions pour les jeunes ; aujourd'hui, on a un programme qui s'appelle « 1 jeune, 1 solution », c'est 2 millions de jeunes qui ont été accompagnés.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il y a des trous dans la raquette parce qu'il y a ce million de jeunes (sic) qui n'ont pas de formation et pas de travail.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Ils sont notamment accompagnés, je vous invite à regarder très précisément les 2 millions de jeunes (sic), il y a des solutions qui sont proposées…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Donc vous dites que ce n'est pas la peine de faire un nouveau mécanisme…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non parce que le revenu d'engagement, je le rappelle, il existe déjà sur une petite partie de nos jeunes. Donc le sujet, c'est où on place le curseur et comment on s'assure… parce que ce n'est pas la question de l'argent, c'est la question de l'accompagnement ; il faut avoir les mesures les plus efficaces pour faire en sorte que les jeunes aient des solutions et je crois qu'il n'y a aucun doute sur le fait que Bercy souhaite que les jeunes trouvent du travail…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Est-ce que Bercy souhaite un revenu d'engagement ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Mais encore une fois, il y a déjà sur un certain nombre de jeunes, l'équivalent… Donc le sujet, c'est combien de jeunes sont accompagnés, c'est le nombre de jeunes qui sont accompagnés et c'est les dispositifs pour accompagner ces jeunes et il y a une discussion pour avoir les leviers les plus efficaces.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ce que vous dites à la ministre du Travail qui était à votre place hier, c'est que ce n'est pas la peine de l'argent si en face, on n'est pas sûr d'accompagner les jeunes qu'on va aider.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non moi je dis que l'enjeu, c'est de trouver des solutions pour les jeunes et donc il faut regarder ce qui est le plus efficace en analysant ce qu'on a déjà fait et je rappelle, le dispositif " 1 jeune, 1 solution " est un succès ; le chômage des jeunes a reculé alors que nous étions dans une situation de crise massive. Donc on va continuer à travailler. Mais permettez à chacun de travailler et d'avoir les meilleures solutions ; les arbitrages ne sont pas complètement rendus aujourd'hui.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est intéressant Agnès PANNIER-RUNACHER, parce que quand on vous entend, si on écoutait Bercy, il n'y aurait pas de revenu d'engagement.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non ce n'est pas ce que j'ai dit…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous dites que les choses existent déjà avec " 1 jeune, 1 solution ", que la reprise est là et qu'il y a déjà des solutions…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Ce n'est pas ce que j'ai dit.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Donc il y aura un revenu d'engagement ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Ce n'est pas ce que j'ai dit non plus. J'ai dit que nous étions en train de travailler pour trouver les meilleures solutions pour les jeunes et sincèrement, opposer le Travail à Bercy, je ne pense pas que ce soit le sujet. Le gouvernement est aligné pour trouver les meilleures solutions pour les Français. C'est notre responsabilité, on le fera jusqu'au dernier jour de notre mandat et nous sommes au service des Français. Le reste, c'est de la littérature.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Réponse peut-être dans quelques semaines avec le président de la République qui devrait trancher ce sujet qui, on le voit, est un sujet intéressant et très débattu. Agnès PANNIER-RUNACHER, ministre de l'Industrie, était avec nous ce matin dans " Good Morning Business ".


source : Service d'information du Gouvernement, le 29 septembre 2021