Déclaration de Mme Geneviève Darrieussecq, ministre chargée de la mémoire et des anciens combattants, en hommage aux victimes du camp de concentration de Natzweiler-Struthof, à l'ancien camp de concentration de Natzweiler-Struthof le 12 septembre 2021.

Intervenant(s) :

Circonstance : Cérémonie du Souvenir à l'ancien camp de concentration de Natzweiler-Struthof

Prononcé le

Texte intégral

Mesdames, messieurs les parlementaires,
Madame la secrétaire générale du Conseil de l'Europe,
Monsieur le président de la région Grand Est,
Monsieur le maire,
Monsieur le président de la collectivité Européenne d'Alsace,
Madame la directrice générale de l'ONAC-VG,
Messieurs les officiers généraux,
Monsieur le directeur du Centre d'Européen du Résistant Déporté,
Mesdames et messieurs les présidents et représentants du monde combattant,
Mesdames, messieurs les porte-drapeaux,
Mesdames, messieurs,


Nous sommes ici pour dissiper les ombres et briser les silences.

Nous sommes ici pour dire l'indicible et raconter l'inconcevable.

Nous avons rallumé la flamme du Souvenir pour ne jamais laisser la nuit envelopper la mémoire des victimes et le temps éroder l'atrocité des crimes.

Nous nous tenons fraternellement par-delà les générations, par-delà les nations, sur ce lieu de martyre devenu lieu de mémoire et nous poussons un même cri : vigilance !

Nous, humbles passeurs de mémoire, nous jurons solennellement de perpétuer inlassablement le souvenir des victimes. Nous transmettons et nous transmettrons pour que le voile de l'indifférence ne recouvre jamais le Struthof.

L'oubli est un danger mortel, oublier c'est trahir. Nous ne ferons jamais le cadeau de l'oubli aux bourreaux et à tous ceux qui, aujourd'hui encore, nient ou minimisent leurs crimes.

Jamais nous n'offrirons aux tortionnaires la victoire de l'oubli.

La gourmette que je viens de remettre à la famille Habgood en est le plus évident symbole. 77 ans après le martyr du Sergent Frederick Habgood, elle a émergé de la fosse pour signifier que rien, même la plus maléfique des volontés, ne peut annihiler le souvenir.

J'ai l'honneur aujourd'hui de faire résonner le nom du sergent Habgood et de rappeler son parcours. Jeune pilote de 21 ans, son avion s'est écrasé au cours d'une mission à quelques encablures d'ici. Sauvé puis caché, il fut sûrement dénoncé puis arrêté par la Gestapo. Transféré ici-même, il fut exécuté par pendaison le 31 juillet 1944. Comme tous les déportés décédés ou exécutés, le corps de Frédéric a sans doute été incinéré et ses restes jetés dans la fosse. Dans cette fosse où les SS jetaient les cendres des défunts en espérant tout faire s'évanouir dans les ténèbres.

Aussi sûrement que la mort flottait sur le camp et que la fumée emportait les espoirs dans le ciel vosgien, l'exécution du sergent Habgood est un des innombrables crimes de guerre de la Seconde Guerre mondiale et une injustice considérable.

Il figure désormais aux cotés des 52 000 hommes et femmes déportés dans ce vaste réseau de camps, de sous-camp et de kommandos. Il est une des 22 000 âmes emportées par la barbarie.

Avec fierté, puisse sa famille conserver son souvenir, le faire vivre et le transmettre de génération en génération. Au nom de la France, je souhaite au sergent Habgood un bon retour chez lui.

Ici, des milliers d'hommes et de femmes ont partagé un même martyre. Ils étaient des résistants, des « antinazis » épris de liberté, des héros de l'armée des ombres, des frères d'armes, civils et militaires. Ils étaient juifs, tziganes, homosexuels. Ils étaient issus d'une trentaine de nations européennes. Ils étaient toutes celles et tous ceux que les nazis ont persécutés et assassinés. Dans un calvaire tragique, ils ont enduré le froid, la faim, la soif, le travail forcé sous la pression constante des armes, des coups et des vociférations. Dans cet « enfer d'Alsace », les humiliations succédaient aux privations, les punitions annonçaient les pendaisons. Certains ont subi les expériences de « médecins maudits ». Malgré cela, alors qu'ils n'étaient plus que des numéros, que des « Stücke », les déportés sont restés humains, ils sont restés des hommes. M. ROLINET l'a dit avec tant d'émotion, il y a un instant.

La déportation, comme la barbarie nazie, est une cicatrice irréparable. Une blessure vive dont on ne guérit pas et dont l'humanité ne doit pas guérir. Elle nous rappelle que ce à quoi nous tenons peut être perverti et détruit, que nos valeurs ne sont pas immortelles.

Le devoir de notre génération est d'entendre la parole des derniers témoins, de conserver cet héritage et faire vivre leurs mots. Le ministère des Armées, l'ONAC-VG, tous les lieux de mémoire, toutes les fondations et associations mènent ce travail essentiel notamment auprès des jeunes publics.

Qui mieux que la jeunesse – une jeunesse éduquée, sensibilisée et éclairée – saura perpétuer l'héritage, faire exister la mémoire et lutter contre les maux de notre temps ? Qui mieux que la jeunesse saura entendre l'appel à la dignité humaine, à la fraternité et à la paix des anciens déportés ?

Il faut sans cesse rappeler que la terreur concentrationnaire a aussi touché la France. Trop peu de nos compatriotes le savent. C'est aussi le sens de la politique menée ici-même par le ministère des Armées, propriétaire de ce lieu de mémoire et du Centre Européen du Résistant Déporté. Ce Haut lieu de Mémoire est le cadre d'un investissement régulier de l'Etat pour l'entretenir, le conserver, le restaurer et le mettre en valeur. J'ai souhaité que cet effort se poursuive.

Cela s'est concrétisé pour le block bunker et crématoire, pour le mémorial et la nécropole, pour les miradors et la guérite. Cela se concrétise pour la restauration et l'aménagement du bâtiment abritant la chambre à gaz. De même pour le block cuisine.

Tout ceci concourt à une médiation plus complète, à une meilleure compréhension du site et finalement à une transmission plus efficace. C'est pour cela que l'Etat va poursuivre cette démarche au cours des prochaines années. De nombreux chantiers sont à ouvrir et sont d'ores et déjà programmés.

Mesdames et Messieurs, vous l'avez compris, le ministère des Armées est pleinement engagé pour accompagner et faire rayonner ce Haut Lieu de la Mémoire Nationale. C'est un travail que nous menons également sur d'autres sites en France, notamment au Mont-Valérien et à la prison de Montluc. Nous y menons un important travail d'amélioration de l'accueil pédagogique.

Au coeur de cette Alsace, si souvent disputée, si souvent terre d'affrontements, l'histoire du camp de Natzweiler-Struthof et les témoignages des déportés nous invitent à défendre encore plus fermement deux messages qui nous sont chers : la fraternité fait partie de l'âme de la France et l'Europe est notre horizon. Ce sont les messages que le Président de la République porte dans la gestion des crises actuelles et qu'il portera à l'occasion de la présidence française de l'Union Européenne.

Ce travail d'éducation et de transmission est aujourd'hui d'autant plus important que nous assistons à une recrudescence d'actes inquiétants, fruits de l'ignorance ou de la manipulation. Nous mènerons résolument le combat indispensable contre le mensonge, contre le négationnisme, contre les théories du complot, contre les fausses nouvelles, contre l'oubli. Nous combattrons sans relâche ceux qui prônent, en France et dans le monde, la haine, le racisme, l'antisémitisme et l'intolérance. Nous serons inlassablement des constructeurs d'une Europe du progrès et de la paix.

C'est pour cela que la République française continuera à veiller sur ce site et à conserver le souvenir des martyrs. Leur véritable tombeau est notre coeur, notre âme et notre mémoire. Tant que nous nous souviendrons, tant que nous transmettrons, ils reposeront en paix.


Vive la République !
Vive la France !


Source https://www.defense.gouv.fr, le 4 octobre 2021