Extraits d'un entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec France Info le 26 septembre 2021, sur le couple franco-allemand dans la construction européenne, l'augmentation des prix de l'énergie et la rupture du contrat de fabrication de sous marins avec l'Australie.

Texte intégral

Q - Notre invité ce matin est le ministre délégué au commerce extérieur en charge de l'attractivité de la France et président du mouvement Agir. Bonjour Franck Riester.

R - Bonjour.

Q - Les élections législatives se déroulent aujourd'hui en Allemagne. On va tourner la page Angela Merkel. Est-ce que vous craignez une phase d'instabilité en Europe, compte tenu du poids de l'Allemagne ?

R - Non, pas d'instabilité, mais il y a des enjeux pour la France et pour l'Europe. Les deux candidats les plus probables pour la chancellerie se revendiquent dans la succession, d'une certaine façon, d'Angela Merkel, dans la continuité d'Angela Merkel. Donc, on voit bien que les choses ne devraient pas changer radicalement en Europe. Mais enfin, cela va dépendre de la coalition qui sera en responsabilité, est-ce que ce sera une coalition entre les conservateurs les Verts, les conservateurs les libéraux, est-ce que ce seront le SPD avec les Verts, avec l'extrême gauche.

Q - Vous avez une préférence ?

R - Ecoutez, ce qui est important pour nous, c'est que l'Allemagne soit moteur dans davantage d'intégration européenne, de souveraineté européenne, qu'on continue de prendre en compte la réalité de la crise économique qui a eu un impact sur tous les budgets de l'Europe. Et donc, nous devons espérer que l'Allemagne continuera d'être un partenaire décidé à accélérer la mise en oeuvre d'une souveraineté européenne plus affirmée en matière de défense, en matière de commerce, en matière de fiscalité, en matière sociale. Et c'est vrai qu'il y a des différences. Si c'est, par exemple, le FDP qui est très à cheval, si je puis dire...

Q - Le parti libéral.

R - Le parti libéral allemand qui est très exigeant sur la question du pacte de stabilité en matière budgétaire, et donc qui aura peut-être plus d'appréhension à ce qu'on aille plus loin en matière de dépenses communes européennes sur la défense par exemple. Et donc nous, cela nous pose un problème, parce qu'on pense qu'il faut justement plus de solidarité européenne et plus de volontarisme européen.

Q - Il faudra en quelque sorte que les équipes de l'exécutif - l'exécutif français - et la nouvelle équipe allemande se reniflent, apprennent à vivre en quelque sorte ensemble pour le leadership européen ?

R - Oui, bien sûr, c'est important. Le couple franco-allemand est absolument clé pour l'Union européenne, même si nous travaillons avec beaucoup d'autres partenaires. Je pense, bien sûr, à l'Espagne, à l'Italie, aux Pays-Bas, qui sont aujourd'hui des partenaires essentiels, clés pour la construction européenne, et bien sûr tous les pays - les 27, 26 puisque la France est le 27ème pays de l'Union européenne. Nous avons des entretiens réguliers parce que l'Europe ne peut pas se résumer simplement à un couple franco-allemand. Pour autant, on le sait bien, c'est un des moteurs essentiels à cette construction européenne. Et on voit bien qu'on est dans un moment clé où nous avons besoin de plus de souveraineté européenne. On a besoin de mettre en place des politiques pour faire face aux enjeux qui sont les enjeux de notre pays et de l'Europe.

Q - Mais est-ce qu'à l'occasion de ce changement en Allemagne, la France pourrait asseoir davantage son leadership dans ce fameux couple qui n'a pas toujours été très équilibré en notre faveur ?

R - Ecoutez, si, ces dernières années le couple était très équilibré. Le Président de la République et la Chancelière s'entendaient très bien. Ils avaient réussi notamment à initier des initiatives importantes en matière européenne, à commencer par le plan de relance avec des emprunts européens, cette décision historique de création d'une solidarité européenne avec un emprunt commun qui est sur la base d'une initiative franco-allemande. Et c'est vrai qu'Angela Merkel avec la durée de son mandat...

Q - 16 ans.

R - 16 ans. Elle avait trouvé une place centrale dans le dispositif européen. Le Président de la République a aujourd'hui un leadership incontesté au niveau européen, c'est vrai. Il est régulièrement à pousser des initiatives qui font bouger l'Europe et il aura une opportunité de le faire, particulièrement, et à travers lui, la France, puisque, vous le savez, la France va présider le conseil de l'Union Européenne à partir du premier semestre 2022 et ce sera un moment clé pour l'avenir de l'Europe.

Q - Franck Riester, il y a une question qui intéresse tous les consommateurs français. Après la crise économique, la reprise, c'est aussi le symbole d'une inflation des prix des matières premières. Electricité, gaz, essence, mais également les produits alimentaires. Vous êtes une tour de vigie, en quelque sorte, de la mondialisation, de l'international. Est-ce que cette crise va durer ?

R - Oui, elle va durer vraisemblablement encore plusieurs mois pour plusieurs raisons. D'abord, parce qu'il y a une croissance économique - cela, il faut s'en réjouir - partout dans le monde et notamment en Europe et particulièrement en France, grâce notamment aux mesures qui ont été prises pendant la crise pour protéger notre outil économique, protéger les salaires, protéger les employés qui travaillent dans les entreprises. Et donc on reprend, on repart, vite et fort avec des prévisions de croissance de plus de 6% en France en 2021. Mais c'est vrai dans un certain nombre de régions du monde et donc cela crée des tensions d'approvisionnement sur les matières premières, sur l'hydrocarbure qui n'ont pas forcément anticipé cette reprise aussi rapide.

Q - Donc, la croissance fait grimper les prix en l'occurrence ?

R - Exactement. C'est le mécanisme très classique de l'offre et de la demande. Il y a une demande très forte et l'offre ne s'est pas réadaptée aussi vite qu'imaginé. Et puis deuxièmement, c'est la perturbation des chaînes logistiques. Alors, c'est moins vrai sur l'hydrocarbure que pour un certain nombre de matières premières alimentaires ou des intrants pour l'industrie. Cette chaîne logistique a été perturbée très fortement par la crise Covid, avec des contraintes sanitaires dans les ports par exemple.

Q - Je me permets. Est-ce qu'il y ait un troisièmement, avec la Russie, sur le prix du gaz ? Est-ce qu'il faut que la Russie ouvre plus largement les vannes ?

R - L'Europe s'alimente, si je puis dire, s'approvisionne en gaz russe, mais en gaz aussi américain et d'autres régions du monde, a une propre production de gaz. Et c'est une discussion à avoir avec nos partenaires pour veiller à ce qu'effectivement le prix des matières premières d'hydrocarbures soit à un niveau raisonnable parce que cela risque d'impacter la crise. Mais, vous savez, il y a ce qu'on peut souhaiter, il y a la diplomatie, et puis, il y a les décisions de nos partenaires.

Q - Absolument.

R - Et on ne décide pas à leur place.

(...)

Q - Conséquence de ce que l'on appelle le contrat du siècle, sa rupture, entre les pays anglo-saxons et la France, vous refusez de rencontrer dans les prochains jours - il sera à Paris - votre homologue australien. Est-ce que le rétablissement de la confiance va prendre du temps, et je parle spécifiquement de l'Australie ?

R - Oui. C'est un coup dans le dos comme l'a dit Jean-Yves Le Drian très fort. C'est une forme de trahison de ce contrat et de cette relation spécifique que nous étions en train de construire avec l'Australie. Et oui, cela va prendre du temps, parce qu'il va falloir des preuves très fortes de reconstitution de cette confiance. D'abord, il va falloir qu'on règle la question des contrats, parce que ces questions-là ne sont pas réglées. Il doit y avoir des discussions, ces discussions amenant à une résolution de ces contrats pour que la France puisse faire jouer aussi les clauses de ces contrats avec l'Australie.

Q - Donc des indemnisations ?

R - C'est cela qu'il faut regarder. C'est Florence Parly bien évidemment et Jean-Yves Le Drian...

Q - Les chiffres qui circulent sont très faibles par rapport aux contrats eux-mêmes. C'est un peu symbolique.

R - Oui. Enfin c'est symbolique quand il s'agit peut-être de plusieurs centaines de millions d'euros...

Q - Par rapport à 55 milliards d'euros.

R - Certes. Mais vous savez que ces 50 milliards d'euros, c'est un chiffre global sur 50 ans avec beaucoup de transferts aussi de compétences et de créations de richesses en Australie. Et c'est pour cela que c'était un bon contrat parce que c'était vraiment construire un partenariat stratégique sur le temps long. Mais il va falloir qu'on puisse rétablir les conditions de la confiance, on ne peut pas faire comme si de rien n'était. On ne peut pas faire "business as usual". Et donc, on va prendre un peu de temps avant de reparler d'autres sujets avec l'Australie, le temps que se règlent ces questions avec le contrat, et ensuite qu'on ait des signaux très clairs de rétablissement de la confiance. Il faudra des actes et pas que des mots parce que ce qui s'est passé est très grave.

Q - En tout cas, on n'a pas de mesures de rétorsion évidentes sous la main manifestement.

R - Non, mais attendez. Nous, on n'est pas dans une logique de rétorsion. On est dans une logique d'avoir des explications, qu'on règle la question des contrats pour qu'on puisse sortir de cette période d'incertitude. Et les choses ne sont pas finies, parce que Jean-Yves Le Drian l'a très bien dit : c'est compliqué, c'est complexe. On n'a pas toutes les réponses aux questions qu'on se pose.

Par exemple, avoir un moteur nucléaire pour les sous-marins change radicalement la donne par rapport à un moteur conventionnel. Comment vont-ils gérer cette question de l'entretien, par exemple, des sous-marins ? Quelle est la question de l'escalade de la nucléarisation de l'armement dans la zone ? Et tout cela, ce sont des questions qu'il va falloir aborder avec l'Australie et bien sûr avec les Etats-Unis, parce qu'on voit bien que la France ne va pas mettre dans sa poche sa stratégie indopacifique.

Nous avons presque deux millions de nos compatriotes qui sont dans la zone. Nous avons 7000 militaires, et nous comptons bien assurer nos intérêts dans cette zone avec nos amis européens. Et donc, il va falloir qu'avec nos alliés, avec les Etats-Unis, avec les Britanniques, avec les Australiens, on trouve les voies et moyens de travailler en bonne intelligence. Parce que nous, nous refuserons toujours cette logique de confrontation avec la Chine. Parce que ce qui est sous-jacent dans tout cela, c'est le risque d'escalade militaire dans la région. Nous voulons engager, si je puis dire, la Chine d'une façon exigeante, dans une compétition exigeante - et on le sait bien en matière commerciale, la concurrence parfois déloyale que mettent en place les Chinois vis-à-vis des Européens est inacceptable - et pour autant, on pense que la logique de bloc, la logique de quasi guerre froide est une mauvaise logique dans laquelle nous, Européens et Français, on ne veut pas se joindre.

Q - Très vite parce qu'on va aborder notamment les questions politiques, mais est-ce qu'il ne faut pas, à l'occasion de la présidence française de l'Union européenne en janvier prochain, arrêter d'être naïf en matière commerciale, par rapport aux Américains qui utilisent le droit, qui utilisent des sanctions, on l'a vu récemment sur l'acier, l'aluminium, etc., est-ce qu'il ne faut pas grandir un petit peu ?

R - Bien sûr. Et c'est là tout l'objectif que nous avons. C'est dans le discours du Président de la République à la Sorbonne, comme vous le savez, et c'est au coeur de ce que nous voulons initier et accélérer lors de la présidence française de l'Union européenne. C'est déjà au coeur de notre action. Nous sommes en pleine révision de la politique commerciale européenne pour, justement, qu'elle soit moins naïve, qu'elle protège mieux nos compatriotes.

Je vais vous donner un exemple : la réciprocité dans les marchés publics. Aujourd'hui nous ouvrons nos marchés publics européens aux produits de pays extérieurs à l'Union européenne, sans nous assurer que ces mêmes pays ouvrent leurs propres marchés publics à nos produits, à nos entreprises. Eh bien, cela, c'est fini. Et on a, on l'espère, pendant la présence française un instrument juridique qui va nous permettre de bloquer les produits qui viendront de pays qui n'ouvriront pas leurs propres marchés publics à nos entreprises. Vous voyez que c'est du concret et cela changera radicalement la donne dans cette relation que nous avons avec nos partenaires extérieurs à l'Union européenne, à commencer par la Chine.

(...).


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 4 octobre 2021