Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à France 2 le 17 septembre 2021, sur le contenu de la réforme de l'assurance chômage entrée en vigueur le 1er octobre.

Texte intégral

JEFF WITTENBERG
Bonjour Elisabeth BORNE, ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion. Ce matin, c'est d'un sujet bien particulier qu'on va parler, c'est de l'assurance chômage car c'est une réforme, vous le savez, que les syndicats considèrent comme un chiffon rouge et elle revient donc aujourd'hui à la une si j'ose dire, puisqu'hier, vous avez présenté le décret d'application de ce nouveau calcul de l'assurance chômage. Ça rentrera bien en vigueur le 1er octobre. Est-ce que vous confirmez que cela va se faire et que ça ne plaît pas beaucoup aux syndicats ?

ELISABETH BORNE
Alors je vous le confirme effectivement qu'on a transmis hier au Conseil d'État un nouveau décret pour effectivement que la totalité de la réforme de l'assurance chômage entre en vigueur au 1er octobre. Il y a des dispositions qui sont déjà en vigueur depuis le 1er juillet, notamment le bonus-malus pour les entreprises, pour les encourager à proposer des contrats de travail plus longs et donc on souhaite et le président de la République l'avait annoncé le 12 juillet, que ce nouveau mode de calcul de l'assurance chômage entre en vigueur au 1er octobre.

JEFF WITTENBERG
Mais ce nouveau mode de calcul prévoit - et c'est la mesure principale – une baisse des indemnités des chômeurs et c'est ce que vous reprochent les syndicats et notamment que vous ne leur laissiez pas le temps finalement, ils disent que vous les prenez de court, de former un nouveau recours devant le Conseil d'Etat puisque le 1er octobre, de toute façon, cette baisse des indemnités sera appliquée.

ELISABETH BORNE
Alors peut-être expliquer le contenu de cette réforme : ce qu'on veut c'est encourager le travail et donc que ceux qui peuvent travailler davantage, le fassent, c'est l'objet du nouveau mode de calcul de l'allocation chômage, de faire que ce soit toujours plus intéressant de travailler que d'être au chômage. Et ce n'est pas le cas aujourd'hui. Et puis dans le même temps, pour ceux qui ont plus de difficultés à retrouver un emploi, ils seront indemnisés plus longtemps mais on veut mieux les accompagner, donc on aura aussi un plan spécifique pour les demandeurs d'emploi de longue durée, pour mieux les accompagner, les former davantage et leur permettre de retrouver un travail plus.

JEFF WITTENBERG
Plus longtemps mais moins fortement puisque ces indemnités vont baisser. Et ce que l'on vous oppose souvent, c'est que cela va concerner beaucoup les travailleurs précaires qui alternent les périodes d'emplois courts et les périodes de chômage et qui vont voir concrètement leur pouvoir d'achat baisser fortement à partir du 1er octobre.

ELISABETH BORNE
Alors très clairement, le montant global des droits ne baisse pas.

JEFF WITTENBERG
Mais mensuel Madame BORNE…

ELISABETH BORNE
Le montant global des droits ne baisse pas et les seuls qui pourront avoir demain une allocation mensuelle plus basse, c'est ceux qui dans le mode de calcul actuel, gagnent plus quand ils sont au chômage que dans les périodes précédentes. Et donc nous, on veut encourager le travail et donc je le redis, effectivement, ce nouveau mode de calcul vise à ce que ceux qui peuvent travailler davantage, le fassent et que dans le même temps, on accompagne mieux ceux qui ont des difficultés pour retrouver un emploi.

JEFF WITTENBERG
Elisabeth BORNE, depuis le début du quinquennat, les syndicats réformistes ont souvent sinon soutenu, au moins accueilli avec un peu de bienveillance vos chantiers, vos différentes réformes - je pense à la CFDT - or là, c'est un tir de barrage unanime ; Laurent BERGER, le numéro un de la CFDT, disait ici même aux « 4 vérités », il y a quelques jours, que c'était toujours selon lui une réforme injuste. Cette unanimité des syndicats ne vous fait pas fléchir dans votre détermination ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, on a été très à l'écoute ; il y a eu des concertations pendant 6 mois sur le sujet. La réforme qui rentre en vigueur, ça n'est pas celle qui était prévue en 2019…

JEFF WITTENBERG
Mais c'est la même que celle de juillet qui avait été retoquée par le Conseil d'Etat.

ELISABETH BORNE
Le Conseil d'Etat à l'époque ne nous avait pas retoqués sur le fond comme vous dites, il nous avait dit que la conjoncture économique n'était pas assez bonne. Qu'est-ce qu'on voit ? Que la reprise est très dynamique, qu'on a battu tous les records d'embauche, par exemple au 2e trimestre - 2,2 millions d'embauches, près de la moitié en CDI, que par ailleurs le taux de chômage est revenu à son niveau d'avant-crise - donc on avait tous les éléments…

JEFF WITTENBERG
Ces chiffres-là sont contestés ; justement, les syndicats disent qu'on n'est pas revenu au niveau de l'emploi d'avant février 2020.

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je pense qu'on peut regarder les chiffres, écouter tous les économistes, je crois qu'il n'y a pas de doute que la reprise est très dynamique et le taux de chômage est plus bas qu'en fin 2019 et du reste, vous entendez comme moi qu'il y a beaucoup d'entreprises qui nous disent qu'elles ont des difficultés pour recruter. Donc on veut effectivement encourager le travail et puis on accompagne aussi les demandeurs d'emploi pour qu'ils puissent retrouver un travail – vous savez qu'on met le paquet depuis début du quinquennat sur la formation des demandeurs d'emploi - et on va encore faire plus comme le Premier ministre l'a annoncé et on va avoir un plan spécifique pour accompagner les demandeurs d'emploi de longue durée. L'engagement qu'on prend, c'est que chaque demandeur d'emploi de longue durée soit recontacté par un conseiller d'ici la fin de l'année pour faire le point sur sa situation et puis je vous dis, on va les former davantage, on veut encourager…

JEFF WITTENBERG
Ça veut dire qu'il y a eu du retard, que pendant les quatre premières années du mandat d'Emmanuel MACRON, c'est quelque chose qui n'a pas été assez fait ?

ELISABETH BORNE
On n'a jamais mis autant de moyens pour former les demandeurs d'emploi. Au début du quinquennat, on formait un demandeur d'emploi sur 10, on est à un sur 6 ; on va faire davantage. L'objectif, c'est que ces demandeurs d'emploi, ils aient bien les compétences qui leur permettent de trouver un emploi et qui répondent aux besoins des entreprises. Donc on a mis le paquet, on va faire davantage. Je pense que clairement, un demandeur d'emploi qui n'a pas travaillé depuis un an, deux ans ou plus, il faut qu'il retrouve confiance, qu'il reprenne une activité, on va encourager la mise en situation en entreprise et on aidera financièrement les entreprises qui forment les demandeurs d'emploi.

JEFF WITTENBERG
Madame BORNE, est-ce qu'il n'y a pas aussi – vous tentez de le faire ce matin - un effort de pédagogie à faire parce que ce que disent les syndicats, c'est que cette réforme de l'assurance chômage contribue finalement à stigmatiser les demandeurs d'emploi, à donner l'impression qu'ils préfèrent rester au chômage plutôt que de chercher un travail.

ELISABETH BORNE
Le gouvernement n'a jamais dit ça, je n'ai jamais dit ça. Je dis que ceux qui peuvent travailler davantage, doivent le faire…. ceux qui ont besoin d'être accompagnés, le seront davantage et mieux. Je pense que le système actuel est quand même assez paradoxal quand on voit que parfois, on ne gagne pas plus en reprenant un travail qu'en étant au chômage et c'est important que les incitations soient effectivement en faveur du travail et c'est ce que fait ce nouveau mode de calcul de l'allocation chômage.

JEFF WITTENBERG
On va parler d'un autre sujet très important, la réforme des retraites : pourquoi le gouvernement et le président de la République soufflent le chaud et le froid sur cette éventualité ? Emmanuel MACRON dit que cette réforme est indispensable, quelques jours plus tard, Jean CASTEX affirme que les conditions sanitaires et économiques ne sont pas réunies - or vous venez d'affirmer que la croissance repart - pourquoi ne pas dire une fois pour toutes soit que cette réforme sera votée avant la fin du quinquennat, en tout cas discutée, soit qu'elle fera partie des promesses de campagne du futur candidat MACRON ?

ELISABETH BORNE
Alors je peux vous rassurer, le Président de la République et le gouvernement, tout le monde dit la même chose, que cette réforme indispensable ; elle est indispensable parce qu'il faut un système plus juste, plus lisible ; on sait aussi qu'il faut qu'il y ait des pensions qui soient au bon niveau quand on a travaillé, quand on a une carrière complète et puis on sait qu'on devra travailler davantage. Le Président de la République a dit très clairement qu'il ne lancerait pas cette réforme… enfin il ne lancera pas cette réforme avant que la crise sanitaire soit derrière nous. Aujourd'hui, ça n'est pas le cas, on va voir ce qui se passe dans les prochains mois mais donc aujourd'hui, la crise sanitaire n'est pas derrière nous.

JEFF WITTENBERG
Mais est-ce qu'on ne joue pas sur les mots et sur les chiffres parce qu'on explique aussi tous les jours, que la situation du Covid s'améliore, vous l'avez rappelé tout à l'heure, que les chiffres de l'emploi sont meilleurs qu'ils ne l'ont jamais été depuis de longs mois. Donc les critères, quelque part, sont réunis ; pourquoi dans ce cas, ne mettez-vous pas en oeuvre cette réforme ?

ELISABETH BORNE
On a besoin d'avoir de la sérénité sur le plan sanitaire, ce n'est pas encore le cas aujourd'hui, moi je ne sais pas ce qui va se passer dans les prochaines semaines ; et je dis qu'en fonction de ça, le président de la République prendra sa décision.

JEFF WITTENBERG
Et il peut y avoir le temps matériel avant la campagne électorale, sachant que le Parlement arrêtera de travailler en février ?

ELISABETH BORNE
Ce que je peux vous dire à ce sujet, c'est que quand on a eu des concertations avec les organisations patronales et syndicales autour du Premier ministre, il y a un sujet, je pense, qui fait consensus, c'est le maintien dans l'emploi des seniors. Vous savez, on est un des pays dans lequel le taux d'emploi des seniors est plus bas que dans les autres pays européens ou les autres pays de l'OCDE. Je pense que c'est très important quand on est un senior qu'on ne vous dise pas : vous n'avez plus les compétences nécessaires et donc on vous licencie. Je pense que le maintien dans l'emploi des seniors, c'est un sujet important sur lequel je pense qu'on pourra travailler avec les organisations patronales et syndicales.

JEFF WITTENBERG
Olivier VERAN, le ministre de la Santé, vient d'annoncer une prime pour les sages-femmes après les 100 euros supplémentaires pour le chèque énergie, les promesses sonnantes et trébuchantes pour les policiers, les travailleurs indépendants, l'augmentation du SMIC ; ça veut dire qu'il y a un problème de pouvoir d'achat aujourd'hui en France ?

ELISABETH BORNE
Ça veut dire qu'on est très attentif au pouvoir d'achat et on l'est depuis le début du quinquennat. Vous savez qu'on a beaucoup agi pour augmenter le pouvoir d'achat au niveau du SMIC…

JEFF WITTENBERG
Mais là, les bonnes nouvelles, entre guillemets, s'accumulent.

ELISABETH BORNE
Ce à quoi on est aussi attentif, c'est que ceux qui ont été en première ligne dans la crise, aussi ceux qui ont été en deuxième ligne, les travailleurs de la deuxième ligne, qui ont des conditions de travail qui peuvent être difficiles, exigeantes, c'est qu'ils aient une meilleure rémunération. Et moi je vois tout à l'heure les représentants des hôtels, cafés, restaurants, je pense qu'il faut faire davantage, que ce secteur reconnaisse mieux les contraintes par exemple sur le temps de travail des salariés, les horaires de travail de ces salariés, il faut faire davantage, il faut être attentif à ce que ceux qui ont des conditions plus exigeantes, soient mieux rémunérés.

JEFF WITTENBERG
Eh bien on vous a entendue ce matin. Merci beaucoup Elisabeth BORNE, ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion.

ELISABETH BORNE
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 septembre 2021