Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France 5 le 17 octobre 2021, sur les relations avec la Russie, son ingérence pendant la campagne présidentielle de 2017 et le groupe privé de mercenaires, Wagner.

Texte intégral

Q - Comment est-ce que vous qualifiez les relations entre la France et la Russie ? Quels mots vous mettez pour définir nos liens ?

R - La Russie, c'est d'abord le pays voisin. La géographie est têtue. La Russie est là, c'est sans doute un voisin parfois irascible, parfois très encombrant, mais c'est notre voisin. Alors, cela devient préoccupant, parfois même inquiétant, dans la mesure où on assiste à une triple dérive russe : une dérive autoritaire à l'intérieur, on l'a vu avec l'affaire Navalny ; une dérive d'intimidation, de provocation de la Russie sur son environnement immédiat ; et puis aussi une autre dérive qui est une dérive d'ingérence, parce que la Russie essaye de perturber, de déstabiliser nos sociétés, nos valeurs, nos démocraties.

Q - Comment est-ce que l'on fixe des lignes rouges à Vladimir Poutine ?

R - On a des positions très fermes sur l'ensemble de ces sujets. Le Président de la République connaît les rapports de force.

Q - Savoir dire à Vladimir Poutine : "Non, là, tu es allé trop loin" ?

R - Oui. D'ailleurs, lorsqu'il y a eu la première rencontre entre le Président Macron et le Président Poutine à Versailles en 2017, le Président Macron lui a dit : "J'ai vu ce que tu as fait au moment de mon élection. J'ai vu les tentations d'ingérence, les tentatives d'ingérence, la réalité de ces ingérences. Je sais. Et je sais aussi que certains médias qui sont sous la responsabilité de fait du pouvoir russe servent aussi d'outils de manipulation sur l'opinion publique, y compris contre moi ; donc, je le sais". Et on peut lui dire aussi maintenant : "Nous savons que vous pouvez agir de cette manière lors des prochaines élections présidentielles en France".

Q - Et ça change quoi, lui dire "je le sais" ? En réalité ça ne l'a pas arrêté, Vladimir Poutine.

R - Je le sais, je le dis, je le dévoile, et éventuellement je le sanctionne et je le poursuis, pour assurer nos propres libertés et notre propre démocratie.

Q - Ils ont une vraie force de frappe qui irait jusqu'à déstabiliser, jusqu'à changer le vote, à peser vraiment sur un scrutin ?

R - Il faut s'en prémunir. Nous avons mis des outils en place, ici, dans cette maison, nous avons une Task Force qui regarde tout ce qui se passe. Et puis, au niveau du Premier ministre, il y a aussi un outil que nous avons mis en place pour identifier ces ingérences potentielles.

Q - Vous avez évoqué les ingérences, vous avez évoqué l'affaire Navalny ; vous n'évoquez pas ce qui se passe au Mali. Le groupe de sécurité privé Wagner avance ses pions contre les intérêts français. On est d'accord : Wagner, c'est la Russie ?

R - Wagner, c'est d'abord une société de mercenaires russes qui fait la guerre par procuration.

Q - Pour le compte de la Russie ?

R - Pour le compte de la Russie.

Q - Il n'y a pas de doute là-dessus ?

R - Même si la Russie s'en défend, la lisibilité est tellement forte que ça ne trompe personne, avec en plus un leader de ce groupe qui est très proche de Vladimir Poutine, tout le monde le sait. Mais c'est plus grave que cela, parce que lorsqu'ils pénètrent dans un pays, ils multiplient les violations, les exactions, les prédations pour se substituer parfois même à l'autorité du pays. L'exemple le plus spectaculaire, c'est la République centrafricaine où, finalement, pour pouvoir se payer, ils confisquent la capacité fiscale de l'Etat. C'est tout à fait condamnable et ce n'est pas envisageable pour nous. C'est tout à fait incompatible avec la manière dont nous concevons la lutte contre le terrorisme au Mali.

Q - Quand vous rencontrez votre homologue Sergueï Lavrov - vous l'avez vu récemment à l'ONU -, est-ce que vous évoquez ce sujet de manière aussi claire que vous venez de le faire à l'instant ?

R - Je lui dis comme cela.

Q - Et il vous dit : "Ce n'est pas nous" ?

R - Il me dit : "Ce n'est pas moi". Je dis : "Si, c'est vous".

Q - Et puis quoi ?

R - En tout cas, il se réfugie derrière le fait que tel ou tel Etat a le droit de passer un contrat avec telle ou telle société. Or, ce n'est pas la réalité. La réalité, ce sont des combattants, et ce sont des gens qui violent le droit international et qui aussi remettent en cause la souveraineté même des Etats dans lesquels ils interviennent. La République centrafricaine, ce n'est pas le premier exemple. On les a vus en Libye, on les a vus en Ukraine, on les a vus en Syrie. Bref, c'est une méthode d'action que nous condamnons totalement.

Q - Est-ce que vous imaginez ce qu'on appelle la stratégie dite du pivot vers l'Est ? C'est-à-dire une sorte de rapprochement entre la Russie et la Chine qui constituerait une sorte de bloc ? Est-ce que vous y croyez à cela ?

R - C'est parfois un peu... On le constate dans les manoeuvres militaires communes récentes. On le constate dans des votes communs aux Nations unies. On le constate dans des complicités y compris économiques. Le fait de redire régulièrement que la Russie est en Europe et que la géographie est têtue est aussi un élément important de notre dialogue potentiel avec les Russes. Aujourd'hui, le dialogue n'avance pas beaucoup, il faut bien le dire, mais il faut que nous soyons toujours prêts à ouvrir les discussions.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 octobre 2021

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