Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur les tensions migratoires à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, la situation en Ukraine et la défense européenne, à Bruxelles le 16 novembre 2021.

Texte intégral

Q - Est-ce que les bruits de bottes actuels à la frontière de l'Ukraine vous préoccupent ? L'OTAN a l'air relativement inquiète. Vous avez eu un déjeuner avec Monsieur Stoltenberg. Quelle est la réaction de l'Union européenne ? Pour vous, s'agit-il de posture ou est-ce qu'il y a de véritables risques ?

Mme Florence Parly : "Nous avons naturellement évoqué l'actualité la plus brûlante, c'est-à-dire l'instrumentalisation par le régime bélarusse de ces migrants qui sont aujourd'hui bloqués face à une frontière auxquels ils ont manifestement été amenés, donc c'est une instrumentalisation qui est insupportable.

Puis, évidemment nous sommes préoccupés par la situation qui mérite d'être suivie de très, très près vis-à-vis de l'Ukraine. Donc nous sommes très déterminés à suivre les choses de façon extrêmement serrée entre Européens et naturellement, comme nous avions un déjeuner avec le Secrétaire Général de l'OTAN, cette question a été partagée avec lui puisque l'OTAN de son côté assure un suivi très étroit de cette situation. C'est pour cela, si vous voulez, que les travaux que nous avons menés depuis 24 heures et qui sont le reflet de mois d'un travail collectif au niveau de l'Union européenne pour structurer ce qu'on appelle une boussole stratégique, -c'est-à-dire un document au fond qui est le premier véritable livre blanc de la défense européenne puisqu'il n'y en a jamais eu jusqu'à présent et qui fixe une ambition en matière d'Europe de la défense à l'horizon 2030-, sont si importants.

Notre objectif, c'est de pouvoir aboutir et faire en sorte que les États membres puissent endosser de façon définitive, adopter cette boussole stratégique pendant la présidence française, au mois de mars prochain. Ce document combine un niveau d'ambition qui est à un niveau élevé mais aussi il prévoit des propositions qui sont concrètes et opérationnelles. C'est un équilibre qui n'est pas facile à atteindre et je dois dire que le premier projet qui a été soumis hier aux États membres est un bon équilibre qui a été trouvé, qui pourra bien sûr encore être ajusté.

Et on y retrouve un certain nombre de sujets auxquels la France attache une grande importance. Par exemple, la capacité à agir et à mener des interventions y compris militaires partout où les intérêts de l'Europe sont en jeu. Cela peut être évidemment dans les frontières de l'Union européenne mais c'est le plus souvent au-delà car les enjeux de l'Europe se jouent aussi en dehors des frontières de l'Union européenne. C'est bien sûr la réduction de nos dépendances à la fois stratégiques et technologiques. C'est aussi la prise en compte de la menace cyber. C'est la prise en compte des menaces hybrides, - nous mentionnions à l'instant ce qui se passe à la frontière biélorusse-, et là aussi l'Union européenne prévoit un certain nombre d'outils, de mesures pour pouvoir faire face à ces menaces hybrides.

Puis, il y a les aspects spatiaux, c'est-à-dire que pouvoir accéder à l'espace c'est indispensable. C'est indispensable parce que ce sont nos capacités à observer et à communiquer qui sont en cause. C'est évidemment indispensable pour le bon fonctionnement de nos sociétés mais c'est aussi indispensable pour notre sécurité. De ce point de vue évidemment, l'opération qui a consisté de la part de la Russie à envoyer un missile pour détruire un objet dans l'espace soulève beaucoup de questions. C'est un acte qui est tout à fait irresponsable et très dangereux. Irresponsable parce qu'on ne peut pas ainsi menacer des objets qui sont en orbite et qui assurent des fonctions essentielles non seulement pour les pays de l'Union européenne et pour la terre entière et la population mondiale. C'est dangereux parce que ce tir a provoqué la dissémination de débris spatiaux qui mettront des années et des années à disparaître et qui peuvent donc constituer une menace vitale pour ces satellites qui sont aujourd'hui en orbite. Donc nous, Européens, ce que nous voulons, c'est promouvoir des comportements responsables. Nous avions identifié que l'espace constituait un terrain de conflictualité. Nous ne sommes pas naïfs. Mais ce que nous voulons, c'est promouvoir ces comportements responsables et là évidemment nous sommes à l'opposé de cela. Puis encore une fois, l'accès autonome à l'espace est essentiel et donc la France parmi ses priorités au cours du premier semestre prochain promouvra une stratégie spatiale de défense en lien étroit avec la Commission européenne.

Q - Sur l'Ukraine, vous avez eu ce déjeuner avec Monsieur Stoltenberg. Quel est le sentiment du Conseil ? Quels sont les sentiments de vos collègues ministres là-dessus ? Est-ce qu'il y a des raisons d'agir, de s'inquiéter, de surveiller ? Comment voyez-vous les choses tous ensemble ?

Mme Florence Parly : Je résumerais par un terme : extrême vigilance, suivi étroit de l'évolution de la situation. Bien sûr, vous avez en tête que le Président Poutine et le Président de la République française se sont parlés hier après-midi et l'attention du Président Poutine a évidemment été attirée par le Président de la République française sur les enjeux d'un éventuel développement et d'un durcissement des tensions vis-à-vis de l'Ukraine. D'ailleurs, nous avons-nous-mêmes, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères et moi-même, eu un échange avec nos homologues russes en fin de semaine dernière et nous avons dit combien toute évolution aux frontières de l'Ukraine pourrait avoir des conséquences stratégiques tout à fait importantes.

Q - Sur la boussole stratégique, Monsieur Borrell rappelle souvent que l'Europe devrait apprendre un jour à parler le langage de la puissance. A quoi peut servir cette boussole s'il n'y a pas de volonté politique d'agir ?

Mme Florence Parly : Précisément tout ce dont nous avons besoin, c'est de capacités à agir. Donc les discussions que nous avons portent aussi sur notre propre processus de décision. Évidemment pour pouvoir agir, il faut en avoir les moyens d'où les investissements importants que désormais l'Union européenne consent sur le plan technologique en appui de ce que les États membres fournissent eux-mêmes puisque je rappelle que les États membres voient tous leurs dépenses d'investissements de défense progresser.

Mais il est extrêmement important que nous puissions avoir également au-delà de ces capacités dont nous nous dotons, des processus de décision qui soient cohérents, si je puis dire, avec parfois le rythme très rapide du développement des menaces ici ou là. Donc la flexibilité, l'agilité sont des sujets essentiels et nous avons convenu qu'il fallait que nous progressions dans ce domaine-là.

Q - Le concept d'autonomie stratégique est-il toujours d'actualité ? Il est parfois critiqué par nos partenaires. Il n'est pas toujours très, très bien compris. Les Allemands parlent par exemple plutôt de coopération.

Mme Florence Parly : Vous savez, je crois que ce qui est en cause c'est la capacité des Européens à agir pour défendre leurs intérêts et de pouvoir le faire à la fois pour eux-mêmes et pour pouvoir contribuer de façon efficace à ce qui est la clé de voûte de la sécurité du continent européen, c'est-à-dire l'Alliance atlantique. Donc nous travaillons de la façon la plus coordonnée possible avec l'Alliance atlantique. Nous avons des processus stratégiques tout à fait importants qui vont se dérouler dans des calendriers qui sont très cohérents l'un avec l'autre et qui constituent une opportunité formidable puisque l'Union européenne va se doter, en tout cas c'est notre souhait le plus cher, d'une boussole stratégique au cours du premier semestre 2022, en mars si les choses se passent comme prévu.

Puis, l'Alliance atlantique elle-même est en train de revoir son concept stratégique et tout ceci devrait aboutir au sommet de Madrid en juin 2022. Donc on voit bien que ces deux organisations ont toutes chances, en tout cas on y travaille, de pouvoir aboutir à une vision extrêmement cohérente de leur rôle, chacune ayant leurs compétences respectives et ce sont donc ces complémentarités que nous voulons développer.

Merci beaucoup".


Source https://ue.delegfrance.org, le 22 novembre 2021