Déclaration de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, sur la littérature étrangère, à Paris le 15 décembre 2021.

Intervenant(s) :

  • Bruno Le Maire - Ministre de l'économie, des finances et de la relance

Circonstance : Ouverture de la 23e journée du prix du Livre d'Economie

Prononcé le

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Texte intégral

Merci chère Luce Perrot,
Cher Marc Ladreit de Lacharrière,


Pour rien au monde je ne manquerais cette remise de prix même si je dois partir pour les États-Unis dans quelques instants, je tenais absolument à y participer.

Je remercie aussi le président de Thales, Patrice Caine, de nous faire l'honneur de sa présence.

L'année dernière, je vous avais parlé de la lecture et de la littérature française. J'ai regardé un peu le climat politique actuel, la tentation qui existe du repli sur soi, du nationalisme et je voudrais donc vous faire cet après-midi l'éloge de la littérature étrangère et j'insiste sur ce mot d'étranger qui ne devrait pas être un gros mot dans la bouche de quelque Français que ce soit.

La littérature française est aussi une littérature étrangère pour le reste de la planète. Ne l'oublions jamais nous sommes toujours l'étranger de quelqu'un.

Pourquoi l'éloge à la littérature étrangère ? Parce que si la littérature vous ouvre un monde, la littérature étrangère, elle, vous ouvre de multiples mondes, des mondes infinis. C'est même pour moi peut-être la seule manière d'avoir accès à des mondes qui sinon nous resteraient toujours secrets.

Si vous voulez savoir ce qu'est la vie et l'âme intime d'un dictateur colombien qui approche de la fin de sa vie et qui cherche à partir de Bogota et de la Colombie pour gagner des rivages de l'Europe, lisez Le Général dans son labyrinthe de Gabriel García Márquez et vous verrez quel voyage vous ferez.

Si vous voulez savoir ce que c'était d'embarquer sur un trois-mâts à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, lisez Typhon de Joseph Conrad et regardez ce que cela fait de se retrouver au milieu d'une tempête au milieu de l'Atlantique dans un navire aussi fragile que ceux qui existaient à l'époque.

Si vous voulez savoir ce qu'était la vie d'une femme à l'époque victorienne, lisez les romans de Virginia Woolf.

Si vous voulez savoir comment vivait-on dans un sanatorium au début du XXe siècle, comment on y rêvait, comment on essayait de se reconstruire et comment on essayait de fuir la maladie tout en cherchant la découverte de soi, lisez La montagne magique de Thomas Mann.

Si vous voulez savoir quels étaient les rêves et les fantasmes d'une femme russe du XIX? siècle et si vous voulez faire la comparaison avec une Emma Bovary française, lisez Anna Karénine de Tolstoï.

Enfin, si vous voulez de manière plus contemporaine savoir comment vit un jeune Norvégien dans sa vie quotidienne avec sa femme, ses enfants, son métier de professeur, la mort de son père et son combat contre l'alcool et contre l'alcoolisme. Lisez ce merveilleux roman, sur plusieurs tomes et des milliers de pages, qui vous emportera très loin dans le rêve, dans la réflexion et dans une forme de délire littéraire, lisez Mon combat de Karl Ove Knausgård qui est probablement l'un des plus grands écrivains contemporains et l'équivalent norvégien de Houellebecq.

Lisez de la littérature étrangère et lisez en ayant conscience que vous ne la lirez jamais. C'est cela qui est merveilleux dans la littérature étrangère car si vous ne la lisez pas dans la langue d'origine, sauf à parler le russe, le chinois, le japonais et d'autres langues, vous ne lirez jamais vraiment un livre en langue étrangère. Il gardera toujours une part de mystère et une part de trahison.

C'est ce que disait Umberto Eco sur les traducteurs, traduttore-traditore, traducteur-traître. Tout livre de littérature étrangère traduit est un livre trahi.

Alors pour me faire plaisir je vais vous lire un extrait d'un livre en allemand. Personne ne comprendra puisque plus personne ne parle l'allemand ou presque en France, sauf Sylvain Maillard que je remercie de sa présence. Vous allez juste écouter la musique qui est beaucoup plus importante que le sens dans un livre.

C'est un extrait d'un des plus beaux livres autrichien qui s'appelle Les Cahiers de Malte qui ont a écrit par Rainer Maria Rilke et qui parle de la mort d'un des personnages du livre. La mort de ce personnage s'exprime dans le livre et donc Rilke dit de la mort de ce personnage qui s'exprime et qui vient : « Verlangte getragen zu werden. Verlangte das blaue Zimmer. Verlangte den kleinen Salon. Verlangte den Zahl. Verlangte die Hunte. Verlangte, dass man lache, spreche, spiele und still sei, und alles zugleich. Verlangte Freunde zu sehen, Frauen und Verstorbene, und verlangte selber zu sterben. Verlangte, verlangte, verlangte und schrie. »

Vous entendez bien qu'à la fin il se passe quelque chose, que la sonorité change. Si vous traduisez en français, cela donnerait que la mort de ce personnage « exigeait, exigeait d'être portée, exigeait la chambre bleue, exigeait le petit salon, exigeait la grande salle, exigeait les chiens, exigeait qu'on rit, exigeait qu'on parle, exigeait qu'on joue et exigeait qu'on se taise, exigeait tout cela ensemble. Exigeait de voir des amis, exigeait de voir des femmes et exigeait de voir des morts, et exigeait tout cela ensemble. Exigeait, exigeait, exigeait et criait. »

Mais entre " exigeait " et " criait ", et " verlangte und schrie ", il y a toute la trahison dans une syllabe. Car le " schrie " est un cri qui est le cri de la mort qui vient et qui est ce que vous apporte la littérature étrangère, c'est-à-dire entendre un écho d'un monde différent que vous n'auriez pas entendu dans votre propre langue.

Alors il est regrettable de se dire que nous ne saurons jamais quelle est la musique réelle de Mishima, des grands écrivains japonais, de Jun'ichir? Tanizaki ou des Russes quand nous ne les lisons pas. Mais cela vaut le coup de se plonger dans la littérature étrangère pour entendre ce qu'on entendra jamais ailleurs et comprendre ce que nous ne comprendrons jamais ailleurs.

Je note au passage, d'ailleurs, à propos de trahison et de mystère, je ne sais pas si vous savez mais le grand traducteur de l'oeuvre de Marcel Proust en anglais s'appelait Charles Kenneth Scott Moncrieef, il était évidemment anglais, spécialiste de littérature, mais il était aussi membre de l'Armée britannique et surtout membre du MI6. C'était un espion, c'était le James Bond de la traduction en français. C'est lui qui a trouvé ce titre merveilleux pour " A la recherche du temps perdu ", " Remembrance of things past ".

Voilà pourquoi je vous fais l'éloge de la littérature étrangère elle vous ouvre des mondes, et pas un seul monde. Elle vous permet d'entendre et de comprendre des choses que vous ne comprendrez jamais grâce à cette trahison de la langue et à cette sonorité de la langue que vous n'auriez jamais pu entendre ou voir ailleurs.

Elle nous permet aussi, et je termine par-là, de comprendre l'autre et de ne pas rester enfermé en soi. C'est pour cela que je crois profondément que la France est un pays qui a la vocation en soi de l'étranger parce que notre goût de l'universel nous porte vers l'autre, nous porte vers ce qui est différent de nous, nous incite à essayer de comprendre quelles sont les histoires, les mémoires de ce que nous ne sommes pas nous-mêmes.

Jamais je n'aurai compris ce qu'aurait pu être l'esclavage aux États-Unis si je n'avais pas lu Faulkner ou lu Toni Morrison et personne ne m'y aurait jamais donné accès s'il n'y avait pas eu la littérature pour mettre des mots sur ces plaies, du sel sur les plaies à vif et me les montrer devant moi et me dire « cela existe, regardez, cela existe » et les mots de ces écrivains étrangers, les mots de cette littérature vous jettent en plein visage un monde qui n'est pas le vôtre et une humanité qui n'est pas la vôtre et votre propre humanité en sort plus grande et plus forte.

Jamais je n'aurais pu comprendre ce qu'était la vie d'un juif orthodoxe dans le New York du XX? siècle si je n'avais pas lu Philip Roth.

Jamais je n'aurais pu comprendre ce qu'était la vie d'une femme seule sous l'époque victorienne si je n'avais pas lu Virginia Woolf.

Jamais, jamais, ni vous, ni moi, nous ne pourrions comprendre ce qu'est le désarroi, la peur, l'angoisse d'un enfant de 10 ans qui est mis dans une cabane, en plein été, une cabane en bois dans les grandes plaines hongroises en 1940, parce qu'il est Juif et que les nazis ont décidé de le déporter. Si vous n'aviez pas lu l'un des plus beaux textes de la littérature européenne du XXe siècle qui est Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas de l'écrivain juif hongrois Imre Kertész.

Ce n'est pas un hasard, hélas, Imre Kertész a été retiré du socle commun de connaissances de la littérature hongroise. Il n'y a pas de hasard là-dedans. Il n'y a pas de hasard dans ce retrait. Il n'y a pas de hasard dans les choix que l'on fait des livres qu'on lit et du goût que l'on a pour la littérature étrangère.

Il n'y a pas de hasard si Imre Kertész a été retiré de ce socle de connaissances des Hongrois et il n'y a pas de hasard si l'un des livres français les plus célèbres au monde ne s'appelle pas " Le Français " mais L'Étranger de Camus.


Je vous remercie.


Source https://www.economie.gouv.fr, le 30 décembre 2021