Extraits d'un entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec BFM Business le 17 janvier 2022, sur l'attractivité économique et le commerce extérieur de la France.

Texte intégral

Q - Vous êtes surtout, et c'est pour cela que vous êtes là, ministre délégué du commerce extérieur et de l'attractivité et puis, aujourd'hui, c'est vraiment la fête à l'attractivité pour la France avec "Choose France" qui n'a pas eu lieu mais a quand même eu lieu. Emmanuel Macron était dans l'Est de la France, vous étiez dans le Loiret, chez Mars qui a annoncé des investissements et des créations d'emplois, qui en avait supprimé un peu avant. Justement, c'est quoi l'attractivité de la France, il y a un côté positif, et puis parfois, il y a un côté négatif. Les chiffres, on les connaît : 21 investissements importants, 4 milliards, 10.000 emplois ?

R - Voilà. Plus 16.000 emplois en intérim pour compléter le dispositif. Ce sont 21 projets qu'on a souhaité mettre en avant particulièrement parce que ce sont de grosses annonces. Et bien évidemment, ce n'est pas exhaustif de tous les investissements qu'il y a partout en France d'entreprises ou de groupes internationaux qui continuent d'investir en France. Mais on a mis en avant ces 21 projets, engagements d'investissements, pour 4 milliards d'euros. Et on voit qu'il y a une accélération de ces grands projets qui sont présentés à Choose France puisqu'on en avait depuis le début de Choose France - vous savez que c'est le Président de la République qui a lancé, quand il est devenu Président de la République, ce moment où l'on met en avant la politique de compétitivité du pays, où l'on met en avant les investissements étrangers en France -, il y a eu 57 projets qui ont été présentés dans le cadre de Choose France pour 10 milliards d'euros.

Et là, en ce début d'année, c'est 4 milliards de plus et 21 projets. Donc, on voit qu'il y a plus de projets et avec des montants plus importants ; et c'est le fruit de ce travail en profondeur que nous menons avec le gouvernement, avec le Président de la République, avec la majorité pour transformer le pays. C'est le fruit aussi de tout le travail des Français, des femmes et des hommes qui travaillent dans les entreprises avec les entrepreneurs pour mettre toutes leurs compétences, leurs capacités d'innovation au service de l'économie française. Mais on voit que la politique de transformation, d'amélioration de la compétitivité, de baisse de la fiscalité, change la donne.

Tout à l'heure, vous le disiez, j'étais chez Mars, dans le Loiret. Et le directeur France de Mars m'a dit très clairement que la holding international avait pris la décision d'investir en France parce qu'il y avait eu ces baisses de fiscalité et notamment la baisse des impôts de production en 2021 dans le cadre de France Relance.

Donc, on voit que les décisions politiques qui sont prises changent concrètement la vie de celles et ceux qui travaillaient chez Mars, et dans les territoires, partout en France, où pendant des années, on a eu une désindustrialisation, des entreprises qui disparaissaient. Eh bien maintenant, c'est l'inverse, il y a de plus en plus d'entreprises qui investissent, étrangères ou françaises, pour réindustrialiser le pays.

Q - Franck Riester, on parlera tout à l'heure de commerce extérieur. On voit que tout n'est pas gagné dans la politique de réindustrialisation de la France, surtout avec les transformations écologiques, transformations dans l'automobile, avec toutes ces....

R - Mutations. Bien sûr.

Q - Mutations. Et ces PME qui sont dans les territoires, qui ferment, on voit tout de même que c'est vraiment un jeu qui n'est pas forcément à somme nulle. Une question : est-ce que la crise de la Covid a changé quelque chose ? Est-ce que la manière dont la France a géré cette crise a un impact sur les choix d'investissements en France ?

R - Bien sûr. Vous avez dit "ce n'est pas à somme nulle" tout à l'heure ; je reviens juste sur ce que vous venez de dire. Non, ce n'est pas à somme nulle. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, depuis maintenant plusieurs années, il y a plus d'investissements, de créations de nouvelles usines, ou de développement et de nouveaux investissements dans l'industriel qu'il n'y en avait précédemment. Avant, on perdait des investissements industriels, il y avait des fermetures d'usines. Aujourd'hui, en net, il y a beaucoup plus d'ouvertures d'usines et d'investissements dans l'industrie. Ce qui ne veut pas dire, effectivement, que dans un certain nombre de secteurs d'activités, pour certaines entreprises qui sont dans des secteurs en transformation, en mutation, il n'y a pas de difficultés ; des difficultés, avec malheureusement, ici ou là, des licenciements, on en est bien évidemment conscient.

Mais ce qu'il faut regarder de façon globale, c'est le net, et le net est très positif. Alors, après, effectivement, la décision qui a été prise pendant la crise Covid, de protéger l'outil économique, de maintenir les talents dans les entreprises, cela a une vocation sociale, parce que quand vous ne licenciez pas des gens, eh bien, ils restent dans l'entreprise, ils gardent du pouvoir d'achat et ils gardent leur emploi. Mais c'est aussi une vocation économique, parce que cela permet avec la reprise de tout de suite pouvoir bénéficier du savoir-faire, des compétences, et de la capacité de produire des entreprises.

Je me suis rendu à Chicago, juste avant Noël, et j'ai discuté avec des chefs d'entreprises américains. Ils nous disaient : "le problème des Etats-Unis, c'est que dans la crise, on a été obligé de licencier". Et donc, aujourd'hui, c'est beaucoup plus dur pour eux de reconstituer les talents, reconstituer des équipes qu'en France où par la politique du "quoi qu'il en coûte", on a maintenu les équipes dans les entreprises.

Q - J'écoutais, tout à l'heure, le Président de la République, qui était donc à Chalampé chez BASF. Il disait : "il faut qu'il y ait une histoire industrielle, il y en a une avec BASF". C'est vrai, il y en a une aussi avec Mars. Est-ce qu'il y a de nouveaux investisseurs qui n'avaient jamais investi en France et qui viennent ?

R - Oui. Il y a de nouveaux investisseurs qui n'ont jamais investi et qui viennent. Et il y a aussi beaucoup d'investissements qui sont des gens qui ont déjà investi et qui amplifient en France, et qui n'amplifiaient pas précédemment. Et donc, on voit qu'à la fois, il y a de nouveaux investisseurs qui disent : si je veux investir en Europe, j'investis en France, surtout après le Brexit ; et d'autres qui amplifient leurs investissements parce qu'ils se disent : les défauts qui étaient les défauts de la France en tant que destination d'investissement ont été, en grande partie, compensés par la politique du gouvernement : la fiscalité, la complexité administrative...

Q - Il reste beaucoup à faire, parce que par rapport aux Allemands...

R - Il reste beaucoup à faire.

Q - C'est ce que j'allais dire parce que par rapport aux Allemands on est encore très loin derrière...

R - Mais bien sûr, vous avez raison, on partait de beaucoup plus loin. En matière de compétence, les investisseurs que je vois en France ou à l'étranger quand je me déplace, ils me disent : " une des forces de la France ce sont ses talents, ce sont les femmes et les hommes qui travaillent dans les entreprises françaises ". On a des gens qualifiés et on veut continuer d'amplifier cette qualification. C'est pour ça que, par exemple, on n'a jamais autant investi pour aider les entreprises à avoir recours à l'apprentissage. Il n'y a jamais eu autant d'apprentis en France...

Q - Il y a 15 milliards d'euros, enfin au total...

R - Oui mais c'est très important, parce qu'on sait bien que pour les entreprises industrielles notamment d'avoir des compagnons et des jeunes compagnons qualifiés parce qu'ils ont été en apprentissage en entreprise, c'est décisif...

Q - Mais en même temps, on voit quand même que c'est difficile la réindustrialisation parce que j'écoutais le Président de la République à Chalampé, je le disais, effectivement, il y a eu quinze ans de désindustrialisation de la France donc des pertes de compétences et puis en plus la mutation écologique, on en parlait à propos de l'automobile. Comment faire pour essayer de remailler le territoire français ?

R - Baisser la fiscalité, c'est absolument clé. Passer de l'impôt sur les sociétés - comme on l'a fait - de 33% en 2017 à 25% en 2022. La baisse des impôts de production : 10 milliards en 2021, 10 milliards en 2022. La réforme de l'ISF, avec la suppression de l'ISF sur les valeurs mobilières, c'est-à-dire sur le capital productif, c'est clé pour les investisseurs et c'est clé pour les investisseurs partout en France.

Q - Même en même temps, vous avez vu le classement Oxfam avec les inégalités qui se creusent quand même énormément en France. La fortune des cinq plus gros...

R - Oui, mais ça se creuse en France mais moins peut-être qu'ailleurs, mais ça reste un combat effectivement majeur...

Q - Et c'est là où c'est difficile, il y a un chemin de crête pas évident à trouver...

R - Mais on pense qu'un des fondamentaux de l'économie, c'est de permettre que les gens investissent dans le capital, donc dans l'entreprise, dans la capacité de produire, qu'on puisse ensuite les aider à investir dans les innovations. Je vous le disais tout à l'heure : investir dans les talents, dans la formation et investir aussi dans les innovations ; et d'où le plan France 2030, parce que les produits de demain qui feront la différence en France mais sur les marchés internationaux. C'est la capacité d'investir dans les nouvelles technologies...

Q - Oui mais en même temps vous entendiez un peu la critique évidemment -comme moi -sur France Relance. C'est de dire c'est un peu trop éparpillé, lorsqu'on voit le montant des investissements des grands GAFAM, on se dit : c'est lilliputien, est-ce qu'il ne faut pas choisir une voie ?

R - On a fait des choix. Regardez, France 2030, il y a des choix très clairs qui ont été présentés par le Président de la République : on a décidé d'investir dans un certain nombre de secteurs soit pour rattraper notre retard, je pense par exemple aux semi-conducteurs, aux composants électroniques, je pense aussi à des secteurs sur lesquels on dit : là, il faut qu'on ait une avance ; je pense par exemple au nucléaire, sur les SMR, sur les réacteurs de taille moyenne ; je pense à l'hydrogène où on va investir massivement ; je pense aux batteries électriques.

Et donc on voit que le fait de faire des choix très importants d'accompagnement des entreprises dans les investissements d'avenir va nous permettre demain d'avoir une industrie qui répond aux besoins des marchés et des marchés de consommation partout dans le monde. Et c'est ce qui nous permettra d'exporter davantage. Parce que le commerce extérieur c'est le fruit de toute une politique économique. C'est l'aboutissement de cette politique économique.

Q - Oui mais justement c'est là où on se demande si la politique économique est la bonne. Parce que lorsque l'on voit les chiffres du commerce extérieur qui n'ont jamais été aussi mauvais. Il y a le prix de l'énergie -vous n'êtes pas responsable, Franck Riester, c'est clair -mais est-ce que c'est la bonne politique économique ?

R - Mais bien sûr. Ça, c'est du temps long et il faut continuer de réindustrialiser. Il faut continuer d'améliorer la compétitivité du pays. On disait tout à l'heure...

Q - Oui, mais on a un commerce extérieur qui dépend des avions, des voitures, lorsqu'on voit la baisse, c'est un peu terrible, qu'est-ce qu'il faudrait faire ?

R - Il y a du conjoncturel. Ecoutez, cette année, c'est clair qu'il y a une croissance économique très forte, tant mieux. Mais une des conséquences c'est que les gens consomment en achetant parfois des produits fabriqués ailleurs et les entreprises industrielles en France ont besoin d'intrants, de composants qui sont aussi fabriqués, pour certains, à l'international...

Q - On sera à 90 milliards ?

R - Cela augmente...je ne veux pas faire de pronostic, mais c'est vrai que ce sera en dégradation par rapport à 2020.

Q - Ce sera plus de 90 ?

R - Ça sera en dégradation par rapport à 2020, on verra, début février, quand il y aura l'annonce précise. Mais ce qu'il faut regarder c'est, conjoncturellement, l'explication. Davantage de croissance, c'est plus d'importations, et on a nos secteurs traditionnels d'exportations comme par exemple l'aéronautique qui sont toujours faibles.

Q - Et surtout l'automobile...

R - En revanche, quand on regarde un autre indicateur qui est très positif, c'est le nombre d'entreprises exportatrices. Jamais, on n'a eu autant d'entreprises exportatrices en France depuis vingt ans.

Q - Combien ?

R - 136.000. Alors, on est encore loin des Italiens qui sont à 220.000 et des Allemands qui sont à 300.000. Mais on n'a jamais atteint un nombre aussi important d'entreprises exportatrices, alors même que nous sommes en crise Covid ou en fin de crise Covid. Et puis deuxième élément, c'est qu'il y a pour un grand nombre de secteurs d'activités, non seulement ils ont retrouvé leur niveau d'exportation d'avant crise, mais ils l'ont même dépassé. Je pense par exemple à la chimie ou à la pharmacie. Et donc, on voit bien que les tendances de fond sont bonnes, mais il faut les amplifier par la compétitivité -on en a parlé -, par la réindustrialisation -on en a parlé-, par la politique commerciale européenne aussi.

En tant que ministre en charge du commerce extérieur, je suis au coeur de la définition et de la mise en oeuvre de la stratégie de la politique commerciale européenne, vous savez que c'est une compétence européenne. Et nous avons sous influence française et notamment sous influence du Président de la République qui dans son discours de la Sorbonne était très clair : il fallait mettre fin à la naïveté en matière de politique commerciale européenne. Et c'est ce que nous faisons !

Q - Attendez, on attend de voir...

R - Je vous le dis !

Q - ...Sur la taxe carbone, on voit la différence entre les Allemands, les Français. Il y a des positions assez différentes.

R - Concrètement, on a un vrai problème : aujourd'hui il y a des pays qui n'ouvrent pas leur marché public à nos entreprises européennes alors que nous, nous ouvrons nos propres marchés publics à leurs entreprises. On a dit stop. Et nous sommes en train de finaliser la négociation avec le Parlement et la Commission d'un texte qui va nous permettre d'obliger les pays à ouvrir leurs marchés à nos entreprises européennes ou sinon on fermera nos marchés publics à leurs entreprises...

Q - La Chine, ce n'est pas évident, même si on a entendu le plaidoyer de Xi Jinping à Davos en distanciel.

R - Et c'est ce qu'on craint. Nous travaillons aussi sur une loi anti-coercition qui va nous permettre de réagir quand un pays, un partenaire nous met une pression économique et commerciale à des fins politiques. Je prends l'exemple - vous l'avez vu - de la Chine avec la Lituanie ; je prends l'exemple des mesures extraterritoriales américaines qui nous empêchent de faire du commerce avec l'Iran, avec Cuba, ou avec certains autres pays...

Q - On attend la panacée.

R - La panacée, c'est de travailler concrètement, d'avoir des outils de riposte que nous n'avons pas et que nous allons avoir grâce, notamment, à l'influence du Président de la République en Europe.

Q - Espérons que vous avez raison, parce que depuis le temps qu'on en parle, c'est très important...

R - Et le dernier point, c'est d'accompagner les entreprises à l'international, encore une fois, c'est le coeur de ce que je fais au quotidien. Et grâce au plan de relance export, on n'a jamais vu autant d'entreprises qui exportaient. (...).


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 janvier 2022