Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec RTL le 28 janvier 2022, sur les tensions avec la Russie et la situation au Sahel.

Texte intégral


Q - Bonjour Jean-Yves Le Drian

R - Bonjour

Q - Merci d'être avec nous ce matin. Le Président Emmanuel Macron va donc s'entretenir aujourd'hui au téléphone avec le Président russe Vladimir Poutine pour tenter une désescalade - c'est le mot employé par Paris -, alors que les troupes russes sont postées à la frontière avec l'Ukraine et que les Etats-Unis pensent que Vladimir Poutine va passer à l'action, c'est-à-dire envahir l'Ukraine, d'ici à la mi-février. Est-ce qu'on est au bord de la guerre, Monsieur le Ministre ?

R - Il ne faut pas se le cacher, la situation est très grave, la situation est très tendue. Comment pourrait-il d'ailleurs en être autrement, avec des milliers de soldats russes aux frontières de l'Ukraine, singulièrement à la frontière Est ; et puis aussi, des manoeuvres qui sont en cours en Biélorussie avec des forces russes sur le Nord de l'Ukraine ; avec en plus des déclarations parfois extrêmement fortes de la part de Vladimir Poutine. Oui, nous sommes dans une situation de grande tension, et aujourd'hui, beaucoup de choses sont possibles. La gravité est là.

Q - Vous avez décidé vous-même l'envoi en Roumanie, toute proche de l'Ukraine, d'un important contingent français militaire. Mille hommes, c'est cela ?

R - La situation, aujourd'hui, c'est de s'interroger sur la volonté de Vladimir Poutine, d'où l'importance de la conversation qui va avoir lieu ce matin. Nous, nous avons, face à cette crise, trois principes de base : à la fois la fermeté - dire en particulier à Vladimir Poutine, mais aussi aux Ukrainiens et aussi aux Européens qui sont à la frontière, dans les zones Est de l'Europe, que toute atteinte à l'intégrité et à la souveraineté de l'Ukraine engendrera des répercussions massives de la part de l'ensemble des Européens, mais aussi de la part de l'ensemble transatlantique. Mais aussi une volonté de dialogue, parce que c'est indispensable de continuer à parler, de manière obstinée, avec les Russes, pour mettre Vladimir Poutine devant ses responsabilités. Et puis il y a aussi la solidarité entre nous.

Q - Mais il y a un risque d'invasion ?

R - Oui, il y a un risque, bien sûr. S'il y a des milliers de soldats au Nord et à l'Est de l'Ukraine qui sont là, avec les appoints nécessaires et avec des chars et des soutiens, oui, il y a un risque. Evidemment.

Q - Mais à quel moment on interviendrait ?

R - Le Président Poutine avait sollicité un traité avec les Etats-Unis et avec l'OTAN pour assurer des garanties de sécurité pour la Russie. Nous avons répondu. Nous avons répondu collectivement, puisque la lettre qui a été adressée par les Etats-Unis à la Russie est une lettre à laquelle nous avons contribué ; parce que la lettre qui a été adressée par l'OTAN aux Russes est une lettre et un engagement auquel nous avons contribué et que nous avons partagé, puisque c'est une lettre qui représente 30 pays dont 21 pays européens.

Maintenant la balle est du côté de Poutine. Est-ce qu'il veut être celui qui affirme que la Russie est une puissance de déséquilibre, ou est-ce qu'il est prêt à jouer l'acteur de désescalade ?

Q - Mais vous pensez que c'est une puissance de déséquilibre, la Russie ?

R - Aujourd'hui, oui. On voit bien que dans l'environnement immédiat, et dans ce que l'on appelle l'étranger proche de la Russie, il y a régulièrement des manoeuvres de déstabilisation qui sont en oeuvre, en particulier le fait d'interroger l'Ukraine sur son avenir et de faire en sorte que l'Ukraine soit désormais une puissance et un pays à souveraineté limitée.

La Russie veut développer le concept de souveraineté limitée. L'Ukraine estime qu'elle est autonome, souveraine et nous la soutenons.

Q - Pourquoi les Américains demandent-ils à leurs ressortissants et à leurs diplomates de rentrer, et pas nous ?

R - Nous avons demandé une très grande vigilance. Nous avons modifié nos règles de conseils aux voyageurs. Nous sommes en relation très étroite entre les différents services d'intelligence des différents pays pour prendre les mesures de précaution au moment où il le faudrait, mais pour l'instant, nous estimons que le dialogue peut encore se développer. C'est l'objectif de l'entretien qu'aura le Président Macron avec le Président Poutine aujourd'hui.

C'est à Vladimir Poutine de dire s'il veut la confrontation ou s'il veut la concertation. Ou confrontation, ou concertation. Nous sommes prêts à la concertation. Encore faut-il être deux pour le faire.

Q - Jean-Yves Le Drian, est-ce que cette crise va avoir pour conséquence une nouvelle augmentation des prix de l'énergie ? Quand on sait que la Russie fournit 40% du gaz importé par l'Europe ?

R - C'est une des conséquences potentielles d'un conflit aggravé. Bien évidemment, en Ukraine, 30% du gaz consommé par les Européens passe par l'Ukraine. S'il y a un conflit en Ukraine, il y aura des risques considérables. C'est la raison pour laquelle les Européens, les alliés ont décidé de préparer des sanctions de dissuasion pour mettre la Russie devant ses responsabilités et devant ses risques. On sait que des sanctions de dissuasion, qui soient financières ou économiques, sont fortes, massives, que la Russie doit s'attendre à toutes ces conséquences. Cela veut dire aussi qu'il faudra mettre en oeuvre, en particulier concernant l'énergie, des mesures d'atténuation et de précaution, des contre-mesures pour éviter que la mise en oeuvre des mesures de dissuasion que nous voulons mobiliser pour indiquer à la Russie qu'elle prend beaucoup de risques, cette mise en oeuvre suppose de notre côté quelques contre-mesures pour nous rassurer.

Q - Sanctions, cela veut dire par exemple bloquer le gazoduc Nord Stream 2 ?

R - Cela veut dire aussi, par exemple, bloquer le gazoduc Nord Stream.

Q - Monsieur le Ministre, l'autre dossier crucial, c'est bien sûr le Sahel. Il y a quelques jours nous avons perdu un de nos soldats, le brigadier Alexandre Martin au Mali, 53eme militaire à trouver la mort dans cette région. Il y a eu ce nouveau coup d'Etat lundi qui a touché cette fois le Burkina Faso. Ce qui veut dire que trois pays sont désormais dirigés par une junte militaire : le Mali, le Tchad et le Burkina Faso. Le Mali qui fait appel à des mercenaires russes, par ailleurs, pour sa protection. Et puis, on a appris hier après-midi que le Danemark avait décidé de retirer ses soldats de la force militaire européenne Takuba. La junte estime que les Danois ne sont pas légitimes. Avec tout ça, tout ce que je viens de décrire, qu'est-ce qu'on fait encore là-bas ?

R - C'est la junte qui est illégitime. Ce sont les colonels qui ont pris le pouvoir et qui ont fait un double coup d'Etat depuis août 2020, qui sont illégitimes, et qui refusent le suffrage universel, qui refusent la vérification démocratique, et qui demandent une durée de cinq ans pour assurer la transition et faire en sorte que les élections se déroulent dans la meilleure sécurité, alors qu'au cours des dernières années, même si il y a eu des situations tendues et graves au Mali, il y a déjà eu des élections en 2013 et en 2018. Il y a une véritable fuite en avant de la part de la junte qui n'est pas acceptable.

Q - Mais qu'est-ce que l'on fait ?

R - D'ailleurs les pays de la zone - qu'on appelle la CEDEAO, c'est-à-dire les pays de l'Afrique de l'Ouest - ont manifesté leur détermination et leur opposition à ce qui se passe au Mali, en prenant des mesures de blocus à l'égard de ce pays pour amener la junte à engager un processus de transition qui permette à la démocratie de revenir.

Mais il y a un autre aspect qui est très préoccupant, au-delà de la rupture du cadre politique que je viens de décrire, il y a aussi la rupture du cadre militaire. Parce qu'on voit à la fois le Mali faire appel à une milice privée russe qui s'appelle Wagner, qui se sert directement...

Q - Proche de Poutine...

R - Oui, proche de Poutine...qui se sert directement sur les ressources propres du Mali, qui se paye. Elle assure la sécurité en se payant. Et elle assure la sécurité surtout de la junte, puisque manifestement la place de cette milice Wagner au Mali, c'est surtout de pérenniser la junte au pouvoir, mais parallèlement à cela, on voit bien que les forces européennes, les forces françaises, les forces internationales - puisqu'il y a 12.000 soldats envoyés par les Nations unies - aujourd'hui font face, progressivement, à des mesures d'entrave. La dernière étant le refus par la junte de voir les Danois arriver, ce sont des forces spéciales danoises qui étaient destinées à seconder les forces armées maliennes dans la lutte contre le terrorisme.

Q - Il y a d'autres pays qui vont se désengager ?

R - Pour l'instant, ce que je peux vous dire, c'est que vue cette situation, vue la rupture du cadre politique et vue la rupture du cadre militaire, nous ne pouvons pas rester en l'état. Et donc, nous avons engagé...

Q - Cela veut dire quoi ?

R - Des concertations, nous avons engagé des concertations avec l'ensemble des pas de la coalition. Vous savez, nous sommes dans une coalition.

Q - Mais il faut rester ou pas là-bas ?

R - On ne peut pas rester comme cela. Et donc, il faut tenir compte maintenant des nouveaux événements qui viennent de se produire. Ce n'est pas uniquement une décision française, c'est une décision collective, et nous avons engagé là, dès à présent, des discussions et avec nos partenaires africains, et avec nos partenaires européens, pour savoir comment on peut adapter notre dispositif en fonction de la nouvelle situation et de la fuite en avant de la junte pour continuer à combattre le terrorisme, Parce que le sujet c'est quand même Daech et Al-Qaïda.

Q - Tout à fait, Daech et Al-Qaïda qui maintiennent leurs positions, qui se renouvellent...

R - Et c'est notre propre sécurité.

Q - Le Mali, c'est quand même d'abord un pays qui nous a appelé à l'aide, qui après organise des manifestations, régulièrement, anti-françaises, dont on se demande si elles ne sont pas instrumentalisées là-aussi par les Russes, qui fait appel - vous le disiez - à des mercenaires russes proches de Poutine. Est-ce qu'il n'est pas temps de se défaire de cette relation avec le Mali ? Est-ce qu'on n'est pas enfermés dans des vieilles histoires néocoloniales ?

R - Non, il faut poursuivre le combat contre le terrorisme, parce que le sujet est celui-là...

Q - Mais depuis là-bas ?

R - Parce que le terrorisme est présent, il s'est diffusé dans toute la région. Il n'est pas uniquement présent au Mali, il est présent dans d'autres pays voisins, y compris d'ailleurs maintenant dans les pays du golfe de Guinée. Donc, il faut nous organiser pour continuer à combattre le terrorisme, avec tous ceux qui veulent bien le combattre avec nous, parce que c'est aussi notre propre sécurité.

Et puis sur le Mali, dans l'état actuel des choses, il est clair que la situation, en l'état, ne peut pas perdurer. Donc il faut qu'on s'adapte à la nouvelle situation, nous y travaillons en ce moment.

Q - Un colonel de la junte a appelé la ministre de la défense, Florence Parly, à se taire. Elle avait accusé la junte de provocations.

R - Je trouve que c'est indigne et c'est révélateur de la dérive de la junte. C'est indigne parce que Mme Parly est la ministre des armées de la République française, de cette même République qui a mobilisé ses propres soldats pour aller permettre au Mali de garder sa liberté, sa souveraineté. Il y a eu des morts français pour la liberté du Mali. Se faire traiter comme cela par des responsables maliens est vraiment indigne.

Q - Jean-Yves Le Drian, est-ce qu'on a des nouvelles de l'otage Olivier Dubois, le journaliste détenu au Sahel depuis plus de 300 jours ?

R - Vous savez, concernant les otages, cela fait plusieurs années que je suis des situations difficiles de ce type, et la meilleure réponse, c'est le silence.

Q - Et alors cela ne concerne pas le Sahel mais l'Iran où est emprisonné Benjamin Brière depuis 18 mois, condamné pour espionnage à 8 ans de prison, condamnation inacceptable avez-vous dit.

R - Oui c'est...

Q - On a une chance de le faire sortir de prison ?

R - Nous faisons pression auprès des autorités iraniennes. Le Président de la République va s'entretenir avec le Président Raïssi de ce sujet pour faire en sorte que les otages, il faut appeler les choses comme cela, qui sont retenus en Iran - je pense à M. Brière et à Mme Adelkhah - soient libérés comme signe de bonne volonté et d'action en commun. Il faut faire pression sur l'Iran pour que nos ressortissants soient relâchés.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 7 février 2022

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