Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à RTL le 18 février 2022 sur EDF, le prix de l'électricité, Air France, le taux de chômage et la croissance économique.

Texte intégral

ALBA VENTURA
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Alba VENTURA.

ALBA VENTURA
EDF a annoncé des projections financières pas très favorables et pour reprendre un peu de souffle, l'entreprise demande une recapitalisation. Qu'est-ce que vous lui répondez ?

BRUNO LE MAIRE
Je leur réponds que l'Etat participera à la recapitalisation d'EDF à hauteur de plus de 2 milliards d'euros, pour soutenir EDF qui traverse une passe financière difficile. EDF rencontre des difficultés qui sont liées à l'indisponibilité de réacteurs nucléaires, donc elle vend moins d'électricité nucléaire ; du coup, les revenus sont moins importants ; elle a besoin du soutien financier de l'Etat. Comme je l'ai toujours dit, l'Etat est aux côtés d'EDF, aux côtés des salariés et participera à hauteur de plus de 2 milliards d'euros à cette recapitalisation.

ALBA VENTURA
Donc en fait vous ne mentez pas au capital. Déjà, l'Etat détient 84% d'EDF…

BRUNO LE MAIRE
L'Etat détient 84%. Pour être très précis, EDF va émettre de nouvelles actions et l'Etat qui détient 83,9% d'EDF pour être très précis, va participer à hauteur de ces près de 84% à cette recapitalisation.

ALBA VENTURA
Précisément ? Parce que vous dites plus de 2 milliards… On peut savoir précisément ?

BRUNO LE MAIRE
2,1 milliards environ, ça dépendra du cours de l'action mais je crois que c'est le signe très fort du soutien que l'Etat veut apporter à EDF. Le président de la République a annoncé il y a une semaine à Belfort qu'EDF allait devoir construire 6 nouveaux réacteurs nucléaires et il y a des études pour 8 nouveaux réacteurs nucléaires ; donc il faut aider EDF à traverser cette passe financière difficile…

ALBA VENTURA
Ce n'est pas une nationalisation, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Non, ça n'a rien à voir. La nationalisation, c'est la structure de l'entreprise… Ça n'a rien à voir avec une nationalisation ; c'est simplement, pour être très concret, de l'argent frais qu'on apporte à EDF pour qu'il puisse traverser cette passe financière difficile ; c'est aussi un message qui est lancé aux investisseurs privés pour leur dire : vous pouvez continuer à financer EDF et à investir dans EDF parce qu'EDF a le soutien de l'Etat et c'est enfin un troisième message : l'avenir d'EDF est devant EDF avec ses perspectives sur le nucléaire, avec les perspectives sur les énergies renouvelables. Donc nous voulons qu'EDF reste ce grand service public, ce grand électricien français auquel nous croyons.

ALBA VENTURA
Voilà, c'est surtout pour rassurer les marchés parce que nous, ça ne va rien changé sur notre facture.

BRUNO LE MAIRE
Ça compte… Ça ne va rien changer sur votre facture puisque nous avons garanti que votre facture d'électricité n'augmenterait pas de plus de 4% en 2022 mais pour les marchés, pour les investisseurs, c'est un signal fort : vous pouvez avoir confiance dans EDF.

ALBA VENTURA
Quand même une question pour les clients, les consommateurs : jusqu'à quand vous pouvez garantir que les prix n'explosent pas au-delà de ces 4% ?

BRUNO LE MAIRE
Au moins pour toute l'année 2022. Je rappelle juste, pour que chacun comprenne, que quand on voit en Italie, en Espagne ce qui se passe, les factures d'électricité augmentent pour les ménages, pour les entreprises de 50, 60, 70, 100%. Nous, c'est 4%. Donc nous avons mis en place une protection des consommateurs et des entreprises qui est particulièrement efficace et que je juge indispensable pour des raisons de justice et pour des raisons aussi de compétitivité économique. Ça durera au moins jusqu'en 2022 et moi je n'exclus rien pour 2023 parce que si les prix de l'énergie continuent à augmenter, si on continue à avoir des prix de l'électricité qui explosent, eh bien il faudra continuer à protéger les ménages et à protéger les entreprises.

ALBA VENTURA
On se dit : si vous recapitalisez, est-ce que vous allez mieux maîtriser les tarifs ?

BRUNO LE MAIRE
Mais nous continuerons à maîtriser les tarifs. L'un des éléments clés du pacte énergétique français, c'est avoir de l'énergie décarbonée par le nucléaire ou par les énergies renouvelables, à un coût le plus réduit possible. Alors je sais bien que ça ne plaît pas à certains - ça dérange parfois la Commission européenne - mais ça fait partie de notre pacte énergétique : nous garantissons aux ménages, aux entreprises, aux grandes entreprises industrielles, un tarif de l'électricité à un prix très bas et c'est aussi pour cela Alba VENTURA, que je me bats pour la réforme du marché européen de l'énergie parce que je ne peux pas accepter de demander aux Français… on va investir dans des énergies décarbonées avec les champs éoliens offshores, avec les nouveaux réacteurs nucléaires mais vous allez payer une deuxième fois l'alignement du prix de l'électricité sur le prix du gaz quand on ouvre des centrales à gaz dans l'Est de l'Europe. Ça, c'est absolument inacceptable.

ALBA VENTURA
Vous étiez déjà venu nous dire que vous alliez demander à la Commission de décorréler le prix du gaz du prix de l'électricité. Vous n'y arrivez pas.

BRUNO LE MAIRE
Exactement… le combat est difficile mais il y a d'abord une raison économique : garantir un prix bas qui correspond aux investissements que nous avons faits et puis il y a aussi une raison environnementale, enfin, comment est-ce qu'on peut dire qu'on lutte contre le changement climatique quand le prix de l'électricité décarbonée est aligné sur le prix des énergies fossiles ?!

ALBA VENTURA
Bruno LE MAIRE, vous aviez demandé à EDF, je le rappelle, un gros effort donc pour limiter la hausse des tarifs d'électricité ; avec ces plus de 2 milliards d'argent frais, en fait, est-ce que vous ne leur redonnez pas ce que vous leur avez pris puisque vous leur avez demandé un gros effort ?

BRUNO LE MAIRE
Non, d'abord je rappelle que le premier à avoir fait l'effort - parfois on a du mal à l'entendre - mais c'est l'Etat, c'est-à-dire le contribuable ; nous avons renoncé à la taxe intérieure sur la consommation finale d'électricité, la TIFCE, à hauteur de 8 milliards d'euros. Donc nous avons nous aussi, Etat, donc contribuables français, pris notre part pour réduire le prix de la facture d'électricité des entreprises comme des ménages. Ensuite, nous avons demandé un effort - mais c'est un effort un peu artificiel - enfin EDF n'allait pas s'en mettre plein les poches quand les prix de l'électricité flambent. Enfin, vous imaginez une entreprise qui est détenue à 84% par les Français et leur dire : vous savez, vous êtes propriétaires de cette entreprise mais quand les prix de l'électricité augmentent de 40%, EDF s'en met plein les poches et on ne vous protège pas ! Enfin, ce serait totalement inacceptable et incompréhensible. Nous avons demandé un effort à EDF mais la vraie raison pour laquelle EDF traverse des difficultés financières - soyons honnêtes, mettons cartes sur table - c'est l'indisponibilité de certains réacteurs nucléaires et la moindre production d'électricité, moins à vendre, donc moins de recettes.

ALBA VENTURA
Des réacteurs qui ont des problèmes de corrosion. Vous dites que ce n'était pas une bonne idée de fermer Fessenheim ?

BRUNO LE MAIRE
Non je ne dis pas que ce n'était pas une bonne idée ; je dis que c'est difficile pour Fessenheim, je le sais très bien, pour les habitants de Fessenheim - je rencontrerai le maire de Fessenheim dans les jours qui viennent pour m'assurer que l'accompagnement de la ville de Fessenheim, de la communauté de Fessenheim se fait dans de bonnes conditions – maintenant, nous écrivons une nouvelle page de l'histoire nucléaire française et je pense que le choix du président de la République est un excellent choix.

ALBA VENTURA
Bruno LE MAIRE, il y a une autre entreprise qui publie ses résultats, c'est Air France, toujours secouée par la crise ; la compagnie a annoncé hier une nouvelle recapitalisation elle aussi, 4 milliards. Vous allez monter au capital là aussi ?

BRUNO LE MAIRE
Nous attendons la décision d'Air France ; vous savez, j'ai dit il y a quelques semaines que je serai toujours et que l'Etat serait toujours aux côtés d'EDF. Je vous dis ce matin que nous serons toujours aux côtés d'Air France comme nous le sommes depuis le début de cette crise. Donc si Air France prend la décision à son tour de faire une recapitalisation de l'entreprise, nous serons aux côtés d'Air France.

ALBA VENTURA
Mais là on ne pèse pas 84% ; on pèse quoi ? 28% chez Air France, l'Etat ?

BRUNO LE MAIRE
Mais de manière plus générale, vous voyez bien qu'il y a derrière tout cela, une vraie stratégie économique, c'est la stratégie de soutien aux fleurons industriels français. Le rôle de l'Etat, lorsqu'il y a une crise, des difficultés financières, une crise énergétique comme celle que nous connaissons, c'est d'être aux côtés des entreprises, aux côtés d'Air France, aux côtés d'EDF, nous avons été aux côtés de Renault aussi ; nous apportons l'argent nécessaire pour que ces entreprises qui sont des fleurons industriels puissent continuer à se développer dans de bonnes conditions.

ALBA VENTURA
Et qu'est-ce qu'on a en échange si vous montez au capital d'Air France ou si vous mettez de l'argent frais ?

BRUNO LE MAIRE
Ce que vous avez en échange, c'est des pilotes, c'est des transports, c'est des hôtesses et des personnes au sol qui travaillent, c'est des emplois, c'est de l'activité, c'est de la prospérité pour les Français et accessoirement c'est de l'indépendance parce qu'avoir sa propre compagnie aérienne, avoir son propre blason qui flotte dans les airs, ça a un prix aussi.

ALBA VENTURA
On est dans les chiffres ce matin Monsieur le Ministre : il y a Renault qui revient dans le vert, qui va mieux donc.

BRUNO LE MAIRE
Mais Renault va mieux ; Renault a été aidé là aussi par l'Etat, à travers un prêt garanti extrêmement important ; il y a une stratégie de Renault qui est développée par le nouveau directeur général, Luca de MEO et le président Jean-Dominique SENARD qui font un remarquable travail avec une vision très claire : accélérer la transition vers le véhicule électrique et vers le véhicule autonome. Et vous savez, quand vous allez à Dieppe, que vous voyez les ouvriers, que vous voyez les ingénieurs, que vous voyez des véhicules de qualité mondiale et que ça marche et que ça crée des emplois et qu'il y a un projet de SUV électrique pour 2025, vous dites que l'économie française est dans la bonne direction et que la reconquête industrielle est possible et j'ai envie de dire un immense merci à tous ceux qui participent, c'est-à-dire les salariés, les ouvriers, les chefs d'entreprise, les ingénieurs.

ALBA VENTURA
Et on a les chiffres du chômage qui tombent ce matin, publiés par l'INSEE : taux de chômage à 7,4% ; on vient de 8 %, c'est ça ?

BRUNO LE MAIRE
C'est une grande victoire française, ce chiffre ; c'est une grande victoire française. Je me souviens, étant responsable politique maintenant ancien, de François MITTERRAND, qui disait : contre le chômage, on a tout essayé. Eh bien non, on n'avait pas tout essayé ; avec Emmanuel MACRON, nous avons essayé d'autres choses : nous avons essayé la réforme du marché du travail, nous avons essayé le soutien à l'apprentissage, nous avons essayé la baisse des impôts et la transformation en profondeur de la fiscalité. Eh bien les résultats sont là ! Une grande victoire française contre la résignation et contre le fatalisme ; un taux de chômage qui est le plus bas depuis 2008 et surtout Alba VENTURA, un taux de chômage des jeunes qui est le plus bas depuis 1986 ; il était de 25% en 2017 ; nous l'avons ramené à près de 10 points de moins, 16%. Ça prouve une chose très simple, c'est que contrairement à ce que disent tous les Cassandre matin, midi et soir, qui n'ont rien d'autre à inventer pour la campagne électorale, que l'économie française se porte très bien.

ALBA VENTURA
C'est un Cassandre, Pierre MOSCOVICI, premier président de la Cour des comptes ? Alors il salue le « quoi qu'il en coûte », la croissance, la baisse du chômage, mais il dit quand même qu'on a le déficit le plus élevé de la moyenne européenne et que la dette nous place dans le peloton des pays les plus endettés d'Europe.

BRUNO LE MAIRE
Non, là c'est la vérité. Je ne vais pas vous dire le contraire. Quand certains jouent les Cassandre en vous expliquant que l'économie française va très mal alors qu'elle a 7% de croissance, une des plus fortes de la zone euro, qu'elle arrive à faire baisser le chômage, que l'investissement se développe, que la réindustrialisation est en marche, là effectivement, je les traite de Cassandre. En revanche, Pierre MOSCOVICI met le doigt sur une vérité : nous nous sommes endettés pour faire face à la crise. Je rappelle juste que ça aurait été beaucoup plus coûteux - toutes les analyses le disent - de laisser filer le chômage et de laisser filer les faillites. Mais c'est vrai que nous avons une dette qui est plus importante ; nous l'avons réduite de 2017 à 2018 - je rappelle que nous sommes la majorité qui a sorti la France de la procédure pour déficit excessif et qui a ramené notre déficit public sous les 3% - nous ferons exactement la même chose dans les années qui viennent avec la même méthode : croissance, réformes de structures, maîtrise de la dépense.

ALBA VENTURA
Bruno LE MAIRE, une dernière question politique concernant Valérie PECRESSE, votre ancienne collègue de chez LR et du gouvernement, elle a eu tort d'utiliser les mots d'Éric ZEMMOUR, « grand remplacement », lors de son meeting au Zénith ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr. On a toujours tort de reprendre les mots de ses adversaires quand on fait de la politique ; c'est ses propres convictions qu'il faut défendre avec ses propres mots ; c'est comme ça qu'on gagne le coeur des Français ; c'est comme ça qu'on gagne le soutien des Français.

ALBA VENTURA
Vous expliquez que sa campagne patine ; de quelle manière ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne suis pas là pour juger les campagnes des uns et des autres ; ce que je sais, c'est qu'en regardant les chiffres du chômage ce matin, en voyant la situation de notre industrie qui se redresse, en voyant tout ce qui est possible pour le pays, on devrait penser un peu moins au passé et un peu plus à l'avenir et finalement, ce choix de la présidentielle de 2022, c'est à peu près ça : est-ce qu'on veut rembobiner le film pour revenir dans les années 60 dans un passé fantasmé ou est-ce qu'on veut construire ensemble un avenir français. Eh bien nous, depuis 5 ans, on essaie de construire un avenir français plus prospère avec plus d'emplois, avec plus de justice, avec plus de solidarité. J'espère bien que les Français nous donneront cette possibilité-là.

ALBA VENTURA
Quand il aura décidé d'entrer en campagne, qu'est-ce qu'il doit incarner ?

BRUNO LE MAIRE
L'avenir.

ALBA VENTURA
Merci beaucoup Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Merci Alba VENTURA.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 21 février 2022