Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur l'Union européenne face au conflit en Ukraine et ses conséquences pour la construction européenne, à Versailles le 11 mars 2022.

Intervenant(s) :

Circonstance : Sommet informel des chefs d’État et de gouvernement des Etats membres de l'Union européenne

Prononcé le

Texte intégral

Merci beaucoup, Monsieur le Président, Madame la Présidente,

Mesdames, Messieurs,

Merci beaucoup d'être là.

À l'issue de ce Sommet de Versailles, Monsieur le Président, Madame la Présidente viennent parfaitement de refléter l'esprit de nos débats et des conclusions. Nous nous retrouvons dans cette Galerie des Batailles, et si d'aucuns pensaient que la guerre dans nos contrées faisait partie de l'Histoire depuis 15 jours, le choix de la Russie, du Président POUTINE, a été de faire revenir la guerre en Europe. Face à celle-ci et à cette violence inouïe déployée par la Russie contre l'Ukraine et son peuple, et un tournant tragique pour notre histoire, nous avons tous, je crois, pleinement conscience que c'est aussi un tournant pour nos sociétés, nos peuples et notre projet européen. Nous y avons répondu depuis 15 jours, Madame la Présidente et Monsieur le Président viennent de le dire, avec unité, rapidité et esprit de responsabilité. Les choix ont été faits vite, à 27, avec nos institutions, et coordonnés avec l'ensemble de nos partenaires dans le cadre de l'OTAN comme du G7, et avec un travail diplomatique qui a permis d'isoler la Russie, en particulier à l'Assemblée générale des Nations-Unies, encore récemment.

Depuis deux semaines, les Ukrainiennes et les Ukrainiens se battent avec courage pour défendre leur liberté, la démocratie, leur souveraineté, l'intégrité de leur territoire. Les Européens ont un positionnement clair : condamnation unanime et ferme de l'agression russe, condamnation dans toutes les enceintes internationales, et nous en avons tiré toutes les conséquences, avec en particulier les résolutions portées et la victoire en assemblée générale. Nous avons décidé un soutien inédit à l'Ukraine en livrant ensemble des équipements, du matériel humanitaire, mais aussi des armes. Nous avons proposé aujourd'hui que la facilité européenne de paix soit complétée de 500 millions d'euros, ce qui permet d'aller plus loin encore dans cette perspective, et des pays qui jusqu'alors avaient une tradition de neutralité autour de la table - je pense à la Suède - ont décidé pour la première fois depuis tant de décennies de participer à ce soutien concret à l'Ukraine. Soutien économique aussi que nous allons poursuivre, soutien humanitaire en accueillant en effet plus de 2 millions de réfugiés. Madame la Présidente a rappelé l'importance de cette solidarité, et je veux ici rendre hommage aux peuples polonais, slovaque, roumain, hongrois pour ce qui est de notre Union, mais aussi moldave pour leur élan de solidarité et d'humanité. J'ai eu l'occasion de le dire, la France prendra sa part et je souhaite que nous puissions avoir les mécanismes de solidarité qui puissent pleinement s'activer dans cette approche. Dès le premier jour, nous avons aussi déployé un dispositif de sanctions massif, inédit, rapide. Le deuxième, le quatrième, le sixième jour de conflit ont été marqués par des décisions européennes de sanctions inédites. Rapidité, caractère massif et nous sommes prêts à adopter d'autres sanctions. Toutes les options sont sur la table et l'objectif aussi de nos discussions est de pouvoir nous préparer à ces sanctions si elles étaient de nature à pouvoir arrêter l'agression et à nous préparer aussi à toutes les conséquences dans les semaines et les mois qui viennent.

Notre premier objectif demeure bien sûr un retour rapide à la paix, en commençant par un cessez-le-feu, suivi d'un retrait rapide des troupes russes. C'est pourquoi nous maintenons la pression sur la Russie et que nous maintenons aussi un dialogue exigeant, en particulier en lien avec le Chancelier allemand. Ce soutien, cette solidarité à l'Ukraine, c'est elle aussi qui nous a hier beaucoup occupés. Nous soutenons aujourd'hui l'Ukraine et nous la soutiendrons aussi longtemps que la guerre durera et nous serons là pour reconstruire ce que l'agression brutale et injustifiée de la Russie a détruit, et pour panser, rebâtir et l'aider à se relever et dans la durée. Le message que nous avons ainsi adressé aux Ukrainiens est que le chemin vers notre Europe leur est ouvert. Leur combat pour la liberté et la démocratie pour les valeurs qui nous rassemblent a démontré que l'Ukraine appartient bien à notre famille européenne. Nous avons aussi souhaité que les candidatures qui avaient été soumises par la Moldavie et la Géorgie puissent être examinées comme les traités le prévoient, par la Commission européenne, afin que l'acceptabilité de leur candidature et la potentielle ouverture puissent se faire en fonction de nos traités.

La déclaration de Versailles, et l'agenda de Versailles que nous avons discuté aujourd'hui, vient acter du fait que la souveraineté européenne, si certains pouvaient il y a quelques années y voir un slogan, peut-être pour d'aucuns une fantaisie française, chacun comprend aujourd'hui que c'est un impératif, et que cette souveraineté, cette autonomie stratégique, nous en avons vécu l'importance dès la pandémie, quand il s'est agi d'obtenir certains équipements de santé, certains matériels ; nous l'avons vécu quand il s'est agi de pouvoir produire et disposer de vaccins pour nous-mêmes et les pays que nous voulions aider ; nous l'avons vécu en sortie de crise, au moment de la relance, quand nous nous sommes aperçus que disposer de semi-conducteurs, quand nous en avions délégué la production à l'autre bout du monde, était compliqué pour faire repartir la production automobile ou d'autres. Nous le voyons pleinement avec cette crise où nous mesurons combien notre alimentation, notre énergie, notre défense sont aussi des sujets de souveraineté où nous pouvons coopérer, où nous voulons être une puissance ouverte au monde, mais où nous voulons choisir nos partenaires et ne pas dépendre d'eux. C'est ça la souveraineté. Ce n'est pas le protectionnisme. Ce n'est pas se refermer. C'est d'avoir la possibilité de rester ouvert sans être dépendant. Donc l'agenda de Versailles a ainsi scandé les prochains mois de travail pour avancer dans cette direction.

En matière de défense, nous souhaitons pouvoir définir les investissements dont nous avons besoin. Plusieurs d'entre nous sommes d'ores et déjà à 2% de notre produit national brut investi en matière de défense, d'autres ont des efforts à faire. Mais nous voulons le faire de manière coordonnée, identifier les besoins qui sont les nôtres sur le plan budgétaire, identifier les capacités qui sont à bâtir, identifier aussi nos besoins sur les conflictualités nouvelles, qu'il s'agisse du spatial, du cyber, du maritime et identifier ce qui aussi a du sens pour construire des filières industrielles européennes. Avoir une Europe qui dépense plus en matière de défense, si c'est pour importer davantage de matériels faits ailleurs, n'aurait pas grand sens en termes de souveraineté. Il nous faut continuer d'avoir certains partenariats, mais il nous faut aussi décider de consolider, bâtir des filières industrielles de défense avec moins de standards, mais qui correspondent à un marché pleinement intégré. À cet effet, nous avons pris plusieurs décisions d'ores et déjà. La France, comme vous le savez depuis 2017, a fait des choix budgétaires massifs pour atteindre, dès l'année dernière, ses 2% d'investissement et pour relancer beaucoup de ses filières et de ses capacités. L'Allemagne a décidé il y a un peu plus de 10 jours à son tour, de porter des investissements historiques pour son pays. Le Danemark a fait aussi un choix historique, celui de soumettre à son peuple, dans quelques mois, la possibilité de revenir dans le projet européen de sécurité et de défense. Vous le voyez, partout sur notre continent, des choix historiques sont en train d'être pris qui marquent un tournant majeur. Il nous faut l'organiser au niveau européen pour bâtir cette capacité commune en matière de défense. C'est l'objet du mandat qui a été confié à la Commission pour que, d'ici au mois de mai, nous puissions, dans le cadre de ce qui sera sans doute un Conseil extraordinaire, et qui précédera le sommet de l'OTAN du mois de juin, de bâtir une stratégie européenne pleinement établie en matière d'investissement, de renforcement de nos industries de capacités.

Ensuite, il y a le sujet de l'énergie. Nous avons d'ores et déjà, à travers la stratégie climatique qui est la nôtre, commencé à bâtir un chemin d'indépendance. Sortir des énergies fossiles, c'est devenir indépendant. Néanmoins, nous savions que sur cette route, pour beaucoup d'entre nous, la sortie du charbon en particulier, passait par le gaz. Un gaz que nous importons et que nous importons encore de Russie. La situation que nous vivons aujourd'hui, celle que nous vivrons immanquablement demain, doit nous conduire à réévaluer cette stratégie en étant encore plus ambitieux sur le plan climatique. À cet effet, nous aurons un rendez-vous dès la fin du mois de mars où nous regarderons de manière très concrète comment d'abord accompagner nos peuples sur la question des prix. C'est le mandat qui est, là aussi, confié à la Commission, des options concrètes sur les prix, des options concrètes sur le remplissage. Ce sont des sujets très techniques, mais de quoi s'agit-il au fond ? De permettre de garantir des mécanismes qui évitent d'être soumis aux aléas du marché, parfois aux spéculations du marché, liées à ce contexte de crise. Beaucoup d'entre nous avons fait des choix pour protéger d'ores et déjà nos compatriotes, nos entreprises. Nous devons harmoniser ces choix au niveau européen, et nous doter d'instruments nouveaux dans les 15 jours qui viennent, pour mieux résister au choc de prix lié à ce contexte géopolitique. Les prix montaient déjà avant la guerre, et ils continuent de monter du fait de celle-ci. Ensuite, nous devons aussi nous préparer à d'éventuelles sanctions qui viendront, et nous devons nous préparer à nous désensibiliser de cette dépendance à la Russie. C'est l'objet du mandat qui est donné pour le mois de mai à la Commission avec ce plan, dont Monsieur le Président et madame la Présidente rappelaient l'importance : plan pour la sortie de la dépendance fossile à l'égard de la Russie, c'est-à-dire comment sortir d'ici à 2027 de notre dépendance au gaz, au pétrole et au charbon russe. C'est un plan qui suppose des investissements nouveaux, des équipements nouveaux, une stratégie qui va renforcer les choix que nous avons faits en matière en particulier de renouvelables et de nucléaire. Vous le voyez là aussi, mars et mai seront structurés par un agenda très fort sur le plan énergétique.

Enfin, nous avons les autres sujets sur lesquels nous devons bâtir également notre indépendance et notre souveraineté. La stratégie alimentaire, dans un contexte où, qu'il s'agisse du blé, du maïs, des céréales plus largement, l'Ukraine et la Russie sont deux marchés très importants. Notre Europe est d'ores et déjà déstabilisée par la guerre à cet égard. Elle le sera encore plus dans 12-18 mois en raison de ce qui ne peut être planté en ce moment même en Ukraine. L'Europe, mais avec elle l'Afrique, seront très profondément déstabilisées sur le plan alimentaire. Il nous faut donc là aussi nous préparer, et réévaluer nos stratégies de production, pour d'abord défendre notre souveraineté alimentaire et notre souveraineté protéinique en Européens, mais pouvoir aussi définir et réévaluer une stratégie à l'égard de l'Afrique, sans quoi plusieurs pays en Afrique seront touchés dans la période de 12 à 18 mois par des famines, en raison précisément de la guerre.

Souveraineté en ce qui concerne aussi d'autres matières premières, en ce qui concerne des matériaux rares ; souveraineté, évidemment, je l'évoquais, en matière de semi-conducteurs, de santé, je ne veux pas ici faire toute la liste. Mais nous avons, à travers cet agenda, scandé les prochains mois pour des décisions très concrètes d'investissements qui vont permettre de bâtir cette Europe plus indépendante et plus souveraine. Ceci veut dire que nous aurons à encourager des investissements privés. C'est tout l'objet de la taxonomie en matière d'énergie. C'est l'objet aussi d'un travail que nous devons accélérer pour parachever l'union des capitaux en Européens, et l'approfondissement du marché unique dans les différents secteurs.

Deuxième point, il nous faut avoir une politique monétaire adaptée. Nous ne sommes pas revenus à des temps normaux, de manière évidente, et la Banque centrale européenne aura à poursuivre le travail suite à ses annonces d'hier. Mais il est très clair que nous rentrons dans une zone de très fortes tensions, dues aussi au contexte géopolitique.

Troisième levier, nous aurons des stratégies nationales d'investissement public pour nous protéger des conséquences de la guerre, pour financer notre solidarité et notre résistance à ces conséquences, mais financer aussi ces stratégies de souveraineté. Quatrième point : il nous faudra aussi, en Européens, financer, comme nous avons su le faire pendant la pandémie, ces grandes stratégies que je viens d'évoquer, et le faire parce qu'on parle d'investissements pour notre futur, que nous parlons d'investissements conjoints, que nous avons un intérêt à coordonner ces investissements, et que nous avons aussi intérêt à financer cela en Européens pour éviter toute fragmentation du marché financier et des dettes souveraines européennes. C'est la stratégie que nous avons commencé, ici, à travailler, et qui va nous occuper dans les prochains mois. Mais là aussi, il nous faudra faire preuve d'unité, de rapidité, et d'esprit de responsabilité.

Les Ukrainiennes et les Ukrainiens nous donnent un exemple unique, celui du courage. Nous ne faisons pas la guerre, nous, Européens, aujourd'hui à la Russie. Mais nous soutenons, comme je le disais, l'Ukraine, nous sanctionnons la Russie, mais nous devons aussi faire notre part, et avoir le courage de prendre des décisions historiques, d'assumer le fait que défendre la démocratie et nos valeurs a un coût, que faire ces choix d'indépendance a un coût, et suppose de revenir sur parfois des dogmes que nous avions depuis de nombreuses années, des organisations, des habitudes qui étaient les nôtres. Je crois pouvoir dire que les discussions d'hier et d'aujourd'hui ont consacré la prise de conscience et la volonté des Européennes et des Européens ici à Versailles d'avancer dans cette direction. Je finirai sur ces mots, j'entamais hier nos travaux en remerciant certains de mes collègues, et je le dis à Madame la Présidente de la Commission, car Versailles, qui est un immense lieu d'Histoire que les Françaises et les Français aiment plus que tout et qui est notre fierté à l'égard du reste du monde, a aussi parfois été un lieu qui a résonné avec des défaites diplomatiques. C'est aussi le lieu où nous avons perdu la paix à la fin de la première guerre mondiale. Après avoir gagné la guerre, nous avons perdu la paix parce que nous avons à ce moment-là acté la volonté d'humilier et de diviser l'Europe. Je suis très fier que durant ces deux jours, malgré les difficultés, la gravité, la lourdeur, parfois l'émotion extrême qu'il y avait autour de la table, nous avons tous ensemble, de manière unanime, acté que le seul moyen de préserver la paix sur notre continent était notre unité. C'était le courage de cette unité. C'est le plus important à mes yeux. Je vous remercie.


Source https://presidence-francaise.consilium.europa.eu, le 22 mars 2022

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