Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France 2 le 17 mars 2022, sur le plan de résilience en faveur des agriculteurs confrontés à la hausse des coûts de production et la souveraineté alimentaire.

Texte intégral


THOMAS SOTTO
La politique maintenant, c'est " Les 4V ", avec Julien DENORMANDIE, ministre d'une Agriculture inquiète, et que l'on annonce comme un pilier de MACRON Saison II, si le chef de l'Etat est réélu. Caroline ROUX, Julien DENORMANDIE, c'est à vous. Bonjour et bienvenue.

CAROLINE ROUX
Bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Le Premier ministre a annoncé hier un Plan de résilience, un plan de 7 milliards, pour aider notamment les agriculteurs, face à la crise. Combien d'aides, pour les agriculteurs, concrètement ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien aujourd'hui, vous avez un monde agricole qui est impacté par ce qui se passe, et notamment la guerre en Ukraine, notamment sur le prix du gasoil, sur le prix du gaz et sur le prix de l'alimentation animale. Et donc hier, ce Plan de résilience apporte des éléments très concrets, pour faire baisser le coût du gasoil, pour faire baisser le coût du gaz et pour apporter des aides à cette alimentation animale…

CAROLINE ROUX
Combien pour les agriculteurs, sur les 7 milliards ?

JULIEN DENORMANDIE
Rien que l'alimentation animale, c'est une aide de plus de 400 millions d'euros. C'est pour nos éleveurs. Vous savez, ces éleveurs aujourd'hui ils voient les charges complètement exploser, et ils ont besoin absolument d'avoir cette aide. Moi je le dis, nos agriculteurs, on a besoin d'eux. L'Etat, c'est notre devoir d'être à leurs côtés.

CAROLINE ROUX
Vous voulez ouvrir de nouvelles négociations pour sécuriser nos producteurs. Ça veut dire qu'ils ne le sont pas avec ce plan là ?

JULIEN DENORMANDIE
Ça veut dire qu'aujourd'hui, avec ce plan, on arrive à apporter des réponses très concrètes, face à l'augmentation du coût de production. Mais au même moment, on sait bien qu'il faut absolument que les industriels, la grande distribution, soient solidaires et jouent le jeu. Un agriculteur, ne peut pas prendre sur son propre revenu, l'ensemble des surcoûts liés à ce qui se passe. Et donc les industriels, la grande distribution, c'est très important, doivent prendre leur part, et c'est ça la négociation, je vous annonce d'ailleurs que ces négociations, elles s'ouvrent dès demain, à mon ministère, avec le ministère de l'Economie, pour dire : eh bien, dans la période, il faut que tout le monde fasse un effort, et donc la grande distribution les industriels doivent être là pour soutenir nos agriculteurs.

CAROLINE ROUX
Parce que ça veut dire que ce plan, tel qu'il a été annoncé, ne permet pas aux agriculteurs, aux producteurs, d'encaisser toute la hausse des coûts, donc si on ne fait rien du côté de la distribution, il y aura des hausses pour les consommateurs ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais il faut être lucide. Dans le contexte qu'on connaît, il y aura forcément ce qu'on appelle une inflation, notamment une inflation alimentaire.

CAROLINE ROUX
Sur les denrées alimentaires.

JULIEN DENORMANDIE
Forcément, parce que l'ensemble du coût du gasoil, de l'électricité, augmente. Mais une fois qu'on a dit ça, notre rôle c'est de protéger et notamment de protéger les Français. Songez qu'en France, cette inflation, notamment l'inflation alimentaire, est 2 fois plus faible, je dis bien 2 fois plus faible que partout en Europe, précisément parce que ces boucliers sur l'énergie, sur l'alimentation animale, nous sommes quasiment les seuls en Europe à le mettre en oeuvre.

CAROLINE ROUX
Comment on fait pression sur les distributeurs ? On voit bien sur la question des carburants, certains distributeurs de carburants ont accepté de baisser de quelques centimes à la pompe, mais comment est-ce qu'on le fait pour les denrées alimentaires, au quotidien avec les grands distributeurs ? Quels leviers vous avez pour les contraindre à baisser les prix ?

JULIEN DENORMANDIE
Il s'avère que dans le cadre des denrées alimentaires, en France on a passé une nouvelle loi, qui s'appelle la loi EGALIM, qui vise par la loi, à imposer aux distributeurs de partir des coûts de production de nos agriculteurs. Et ça c'est quelque chose qui est nouveau, qui date d'il y a 6 mois, que nous…

CAROLINE ROUX
Qu'il va falloir appliquer en fait.

JULIEN DENORMANDIE
Qu'il faut appliquer et on met beaucoup de pression dans le tube, pour que ça soit appliqué. Et pourquoi c'est nécessaire ? Parce que songez que dans la période, on est souverain en alimentation. Là on a parlé des prix, mais on ne parle pas de pénurie, là où d'autres pays parlent de pénurie. Nous on est souverain, on a une agriculture forte. Mais il ne peut pas y avoir d'agriculture si on n'a pas des agriculteurs qui sont rémunérés.

CAROLINE ROUX
Vous dites aux gens qui vous regardent ce matin : de toute façon, les prix de la viande, du paquet de pâtes, du blé, vont augmenter, le prix de la baguette va augmenter, et on n'y peut rien.

JULIEN DENORMANDIE
Non, je ne dis pas ça, je dis que tout le monde, tous les Français sont tout à fait lucides sur le fait qu'on a une guerre sur le sol européen, et que cette guerre, ça aura des conséquences.

CAROLINE ROUX
Justement.

JULIEN DENORMANDIE
Et deuxièmement, je pense que les Français se rendent compte que le gouvernement fait tout pour protéger. Quand hier nous annonçons ce Plan de résilience, c'est pour protéger les Français avec ces boucliers sur l'énergie, sur l'alimentation, au même moment, au même moment cette protection elle nous permet d'avoir une inflation 2 fois inférieure par rapport à tous les autres pays européens. Mais il y a quand même une augmentation de facto.

CAROLINE ROUX
Voilà, il y aura une augmentation de facto, et il faut l'assumer. Politiquement il faut l'assumer.

JULIEN DENORMANDIE
Il faut juste qu'on soit tous lucides. Notre rôle c'est de contrer cela, de protéger. Je le redis, parce que vous savez, quand on prend la facture de l'électricité, ce bouclier sur l'électricité, sur le gaz, on est le seul pays en Europe à avoir pris de telles mesures. Ça permet de contrer ces augmentations.

CAROLINE ROUX
Vous avez raisons, mis bout-à-bout, le bouclier tarifaire sur le gaz et l'électricité, et ce plan, ce sont près de 30 milliards d'euros qui ont été déboursés par l'Etat…

JULIEN DENORMANDIE
Exactement.

CAROLINE ROUX
Et là on se dit : c'est le retour assumé du « quoiqu'il en coûte ».

JULIEN DENORMANDIE
Non, c'est très ciblé, très ciblé. Et je crois qu'il est très important de faire en sorte que ce soutien financier, donc l'argent de la collectivité, soit ciblé vis-à-vis des secteurs qui en ont besoin. Hier, ce Plan de résilience on l'a parfaitement ciblé, sur les pêcheurs, sur les agriculteurs, sur le BTP. Là on a ces augmentations de coûts, qu'il faut venir contrer. Et au même moment, il importe d'aider, je crois que tous les Français se rendent compte que ces boucliers sur l'électricité ou le gaz, ils étaient absolument nécessaires.

CAROLINE ROUX
Est-ce qu'en matière de denrées alimentaires, vous diriez aussi : le pire est à venir ? Quand on voit que la Russie va commencer à arrêter les exportations, quand on voit que des pays exportateurs, de soja notamment, comme l'Argentine, ont décidé d'augmenter le 35% les taxes à l'exportation, est-ce que vous dites, sur ce sujet-là, le pire est à venir, aussi parce que sur la production il va falloir faire face à un changement de modèle ?

JULIEN DENORMANDIE
Moi, je suis très inquiet sur une crise alimentaire à l'échelle internationale. Ça fait plusieurs semaines que j'alerte sur un véritable risque de famine dans 12 à 18 mois. En France ça n'est pas le cas, en France on est souverain, en France on est indépendant dans notre agriculture et dans notre alimentation. Et d'ailleurs…

CAROLINE ROUX
On n'importe rien ?

JULIEN DENORMANDIE
On importe, mais on est indépendant. On est indépendant. Et d'ailleurs ça fait moi, maintenant près de 2 ans, où cette indépendance, cette souveraineté alimentaire est le fil de mon action. Et regardez…

CAROLINE ROUX
En France ou en Europe ? Vous dites " en France ", ça veut dire qu'à un moment donné, le sujet ce sera une souveraineté nationale ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais c'est ce sur quoi je me bats, c'est que cette souveraineté elle soit portée au niveau européen. Prenez par exemple les protéines, aujourd'hui on importe du soja du Brésil, en France ça fait déjà 2 ans où on investit plus de 150 millions d'euros pour relocaliser nos productions de protéines. Il faut que l'Europe bouge là-dessus. Mais moi, ma grande inquiétude, c'est ce qui se passe autour de l'axe méditerranéen. Prenez les pays d'Afrique du Nord, ces pays dépendent des importations russes et ukrainiennes. Ces pays subissent une sécheresse, et donc il faut que l'Europe assume son rôle nourricier…

CAROLINE ROUX
Qu'elle produise davantage pour exporter vers ces pays-là ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais il faut absolument ce soit le cas. Produire plus, en protégeant plus l'environnement, mais qu'on assume notre rôle nourricier, parce que sinon dans 12 à 18 mois, des pays comme l'Egypte, le Maroc, le Liban, qui dépendent à 80 % parfois des importations russes de blé, ils vont se retrouver avec des situations intenables, et c'est aussi une question géopolitique, on le voit bien aujourd'hui, la Russie fait cette géopolitique du blé, cette influence du blé. Moi je veux une Europe forte, qui reprenne position, parce que la question du blé, la question des denrées alimentaires, c'est aussi une question de souveraineté, de lien avec ses alliés.

CAROLINE ROUX
Emmanuel MACRON va donc présenter son programme cet après-midi lors d'une conférence de Presse. Un mandat de plus pour quoi faire ? C'est ça la question qui va lui être posée.

JULIEN DENORMANDIE
Il le dira cet après-midi, mais moi qui connais depuis longtemps le candidat président de la République, je pense que le président cet après-midi présentera d'abord un programme qui est ambitieux, parce qu'il faut avoir cette ambition pour le pays, cette ambition d'indépendance, cette ambition sur l'emploi…

CAROLINE ROUX
Ce n'est pas gérer la continuité.

JULIEN DENORMANDIE
Cette ambition… Songez qu'aujourd'hui on parle d'un objectif de plein emploi dans notre pays. 2e élément, il faut avoir un programme tourné vers l'avenir, c'est d'ailleurs ça qui nous différencie. Il regarde devant le candidat, là où tous ses concurrents regardent derrière. C'est l'école, la santé, l'industrie, le numérique etc. Et enfin, un projet réaliste, parce que le moment que l'on vit, c'est du tragique, c'est la guerre, c'est le Covid, et donc il faut avoir ce projet réaliste qui confronte ces crises et qu'on le fasse ensemble.

CAROLINE ROUX
Vous entendez ce qu'ils disent les autres candidats, vous entendez ce qu'ils disent : " Il fait les 35 heures, le nucléaire, le RSA comme PECRESSE. La demi-heure de sport à l'école comme JADOT, la suppression de la redevance comme LE PEN ".

THOMAS SOTTO
Et ?

CAROLINE ROUX
Et sous-entendu vous piquez, vous pillez les programmes des autres candidats.

JULIEN DENORMANDIE
Je pense que tous les Français ont bien en tête que le président de la République, le candidat, a une véritable vision pour notre pays. Cette vision c'est cette ambition, cet avenir, cette indépendance, cette Nation plus forte, cette maîtrise de notre destin individuel et collectif.

CAROLINE ROUX
Il va faire campagne à un moment donné, il va faire des débats avec les autres candidats à un moment donné ?

JULIEN DENORMANDIE
Bien sûr. Mais il fait campagne. Il faut arrêter ce petit débat consistant à dire qu'il ne ferait pas campagne. Quand je vois ces propos absolument irresponsables de Gérard LARCHER il y a quelques jours, qui interrogerait la légitimité de cette élection. Vous avez un président qui nous protège, et heureusement qu'il nous protège face à la guerre, face au Covid, et vous avez un candidat qui nous projette, qui projette le pays vers l'avenir. Il débat, il débat avec les Français, avec les journalistes, et il continuera à le faire.

CAROLINE ROUX
Et il ne débat pas avec ses adversaires, c'était ça la question.

JULIEN DENORMANDIE
Mais ce n'est pas un débat. Si vous voulez une foire d'empoigne à 12 candidats, qui sur un plateau pendant une heure et demie ne font que des invectives sur le candidat MACRON, je pense que ça n'a strictement aucun intérêt. Si vous voulez un candidat qui débâte avec les journalistes et les Français, c'est ce qu'il fait et c'est ce qu'il va faire.

CAROLINE ROUX
Eh bien avec les journalistes, on l'attend, s'il le souhaite.

JULIEN DENORMANDIE
Je lui transmettrai l'invitation.

CAROLINE ROUX
Eh bien voilà, c'est fait. Nicolas SARKOZY va annoncer son soutien à Emmanuel MACRON dimanche ?

JULIEN DENORMANDIE
Ça je n'ai aucune information dessus.

CAROLINE ROUX
Ce serait utile ?

JULIEN DENORMANDIE
J'ai beaucoup de respect pour le président SARKOZY, mais je n'ai absolument aucune information là-dessus.

CAROLINE ROUX
Ce serait un message, je ne sais pas moi, de soutien qui est important dans ce moment de campagne, d'un ancien chef d'Etat ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais je pense que beaucoup, et notamment ceux qui ont exercé ces fonctions imminentes au sein de notre République, se rendent compte de la gravité du moment, de la nécessité de conjuguer ce retour du tragique avec cette projection vers l'avenir, et donc ça pourrait amener certains à prendre position. Mais je n'ai absolument aucune information là-dessus.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.

CAROLINE ROUX
Je rappelle que vous pourrez retrouver cette interview en podcast.

THOMAS SOTTO
Merci Julien DENORMANDIE, très inquiet de la crise alimentaire à l'échelle internationale et qui parle de risque de famine, pas en France mais dans de nombreux pays. Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 mars 2022