Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France Inter le 15 mars 2022, sur les conséquences alimentaires et agricoles du conflit en Ukraine.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Julien DENORMANDIE, bonjour.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

LEA SALAME
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et bienvenue sur Inter. On le voit jour après jour, la guerre en Ukraine a des conséquences économiques pour la croissance, des conséquences énergétiques avec le pétrole et le gaz, des conséquences humanitaires avec plus de deux millions de réfugiés en Europe. Mais elle a aussi des conséquences alimentaires et agricoles sur lesquelles Emmanuel MACRON avait alerté au Salon de l'agriculture. Et on le voit déjà en faisant ses courses, les prix alimentaires ont augmenté de plus de 3%, ces dernières semaines. Alors dites-nous pour commencer si ce mouvement à la hausse va continuer, et quels sont les produits dont les prix peuvent le plus augmenter, le pain, l'huile, le lait, mais aussi peut-être le porc ou la volaille ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien, d'abord, vous avez raison de dire que cette guerre en Ukraine a des impacts importants, et des impacts importants dans le monde agricole et dans le monde alimentaire. C'est un fait. Il faut en avoir conscience. Pourquoi il y a cela, parce que, figurez-vous que l'Ukraine et la Russie sont des terres d'exportations, à la fois, du blé, on en parle beaucoup, et il faut y revenir, c'est un sujet incroyablement important, en France et à travers le monde, mais aussi sur d'autres produits, par exemple l'alimentation animale. Il y a beaucoup de notre alimentation animale en Europe qu'on importe d'Ukraine ou de Russie. Et donc face à cette guerre sur le sol ukrainien, on a des explosions de prix dans nos productions, notamment dans l'élevage, je le disais, sur la volaille, sur le secteur porcin, dans une moindre mesure, dans le secteur bovin, évidemment liées au blé, donc sur des produits tels que le pain ou d'autres, et puis, de manière générale, sur l'énergie, puisque l'énergie est un des éléments importants dans nos productions, quelles qu'elles soient, que ce soit le lait, que ce soit les céréales ou que ce soit les produits de viande. Et donc, il y a un impact en revanche qui est très important à dire aussi, c'est qu'en France, la force de notre modèle agricole est que celui-ci est indépendant, nous sommes souverains d'un point de vue alimentaire, c'est d'ailleurs toute la politique qu'on mène depuis maintenant cinq ans de regagner dans cette indépendance. Donc on n'a pas de risque de pénurie, à la différence d'autres pays, y compris en Europe, mais on a un effet prix…

LEA SALAME
Mais sur la hausse des prix, on va parler, mais sur l'effet prix, ça veut dire quoi, que vous préparez les Français dans les prochaines semaines, dans les prochains mois, il va y avoir une augmentation sur tous ces produits, elle existe déjà, je vous rassure, mais que ça va être encore plus exponentiel, comment…

JULIEN DENORMANDIE
Inévitablement, inévitablement, il y aura…

LEA SALAME
Mais ça peut doubler, par exemple, le prix d'un poulet peut doubler dans quelques semaines ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, c'est très compliqué à dire avec des chiffres, inévitablement, il y aura une augmentation des prix, il faut être lucide. Maintenant, qu'est-ce que nous faisons, nous essayons de limiter cet impact de l'augmentation des prix, et comment ? Eh bien, d'abord, en accompagnant cette augmentation des coûts des intrants par exemple, le prix de l'alimentation animale, par exemple, le prix de l'énergie, le fameux GNR, qui est utilisé dans le monde agricole, pour contrer cette augmentation du prix des intrants. Si on arrive à contrer cette augmentation, alors, on arrive à limiter cette inflation, qui est derrière.

LEA SALAME
Vous allez faire un geste pour les Français sur l'alimentaire, vous avez fait un geste sur l'essence avec la remise de 15 centimes par litre d'essence, est-ce que dans les prochains jours, vous allez faire un geste pour les produits alimentaires ou non, ce n'est pas prévu ?

JULIEN DENORMANDIE
Ce qui est prévu, c'est d'accompagner les Français de manière générale vis-à-vis de leur portefeuille, que ce soit ensuite sur l'essence, sur l'alimentaire, sur les logements, c'est le portefeuille des Français qu'il nous faut accompagner, on l'a fait déjà avec des mesures fortes, on a continué à le faire ce week-end avec la mesure sur l'essence, et nous continuerons à le faire, notamment…

LEA SALAME
Mais il n'y aura pas de blocages de prix par exemple….

JULIEN DENORMANDIE
Le Premier ministre s'exprimera jeudi sur le sujet.

LEA SALAME
Il n'y aura pas de blocages de prix qui sont prévus d'une manière ou d'une autre…

JULIEN DENORMANDIE
Mais le blocage des prix, il faut sortir de cette illusion du blocage des prix…

LEA SALAME
Là, vous l'avez fait sur le gaz, pardon…

JULIEN DENORMANDIE
Non, c'est : on a compensé, mais les blocages des prix dans une économie administrée, ça ne marche pas, pourquoi, parce que tout est une chaîne, c'est-à-dire que vous... on dit par exemple aujourd'hui que le prix du blé explose, donc on se dit : il y a certains producteurs de blé qui auraient plus de rémunération aujourd'hui qu'ils n'en avaient hier. La réalité, c'est quoi, c'est qu'aujourd'hui, le prix de la production d'une tonne de blé, elle-même a explosé, parce que les engrais ont explosé, parce que le prix de l'énergie. Et donc ça n'est pas une solution sur le blocage des prix, ça, c'est illusoire, c'est raconter des sornettes aux Français, c'est une solution qui vise à contrecarrer cette augmentation dans le prix de production, pour ensuite réussir à limiter cette inflation.

NICOLAS DEMORAND
Vrai problème, Julien DENORMANDIE, sur les engrais que nous importons aussi pour beaucoup de Russie et de Biélorussie, la guerre a vu le cours des engrais multiplié, est-ce à dire qu'à l'automne prochain, c'est ça l'horizon, quand il faudra semer le blé pour les prochaines récoltes, il y aura des risques de pénurie d'engrais ?

JULIEN DENORMANDIE
Pas en France, pas en France, et j'insiste dessus, parce que cette souveraineté, cette indépendance alimentaire française, c'est une spécificité de la France en Europe, et c'est une force très importante pour notre pays. En revanche, moi, je suis incroyablement inquiet par ce qui va se passer à l'international, ça fait plusieurs mois que j'alerte sur une crise alimentaire à l'international, et aujourd'hui, avec ce qui se passe en Ukraine, c'est probablement un risque de famine que nous avons à l'international.

LEA SALAME
Oui, il faut le dire, les Nations unies craignent un ouragan de famine, l'effondrement du système alimentaire mondial, des millions de personnes pourraient souffrir de la faim, notamment en Afrique, en Afrique du Nord et au Proche-Orient.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, et pourquoi, parce qu'aujourd'hui, vous avez…, il faut bien comprendre que l'Ukraine et la Russie font partie des terres au monde les plus fertiles…

LEA SALAME
Des greniers, ce qu'on appelle, l'Ukraine, c'était le grenier de l'Europe…

JULIEN DENORMANDIE
On appelle ça les terres noires, ça s'appelle le tchernoziom, c'est-à-dire des terres incroyablement fertiles, avec beaucoup de matières organiques. Aujourd'hui, l'Ukraine et la Russie exportent plus de blé que l'Europe ; aujourd'hui, vous avez des pays, comme l'Egypte, comme le Maroc, comme le Liban qui sont totalement dépendants de ces exportations ukrainiennes ou russes, il y a d'ailleurs, face à ça, une double question, d'abord, la question : comment ces pays vont-ils faire pour pouvoir acquérir le pain, prenez un pays comme l'Egypte, c'est fondamental, en Egypte, le pain en arabe égyptien, ça veut dire la vie, c'est fondamental pour eux. Et deuxièmement, ça remporte également une autre question, qui une question géopolitique, aujourd'hui, vous avez une stratégie d'influence menée par la Russie depuis plus de 20 ans pour mettre plus d'emprise sur ces pays, le Liban, l'Egypte, le Maroc, vis-à-vis du blé, on parle souvent de la géopolitique de l'eau…

LEA SALAME
On a laissé la Russie, vous avez raison…

JULIEN DENORMANDIE
Il faut parler de la géopolitique du blé…

LEA SALAME
Vous avez raison, on a laissé la Russie prendre des positions dans ces pays-là…

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, et moi, mon combat cette fois-ci au niveau européen, il faut absolument que l'Europe se remette dans une démarche de se repositionner sur ces pays-là, ça veut dire accroître nos productions, produire plus…

LEA SALAME
Eh bien, justement, alors…

JULIEN DENORMANDIE
En protégeant plus, mais accroître nos productions, et regagner ses relations avec ces pays sur un sujet fondamental, qui est le sujet alimentaire.

NICOLAS DEMORAND
Quand Emmanuel MACRON dit qu'il nous faut réévaluer nos stratégies de production pour défendre notre souveraineté alimentaire et protéinique, donc est-ce que ça veut dire que nous devons produire plus, première question, et produire plus, est-ce que ça veut dire supprimer la mesure d'accroissement des jachères de 4 %, comme le veut la prochaine PAC dès 2023, est-ce qu'il faut revenir sur ça ?

JULIEN DENORMANDIE
Oui et oui, et je voudrais l'expliquer, pourquoi…

NICOLAS DEMORAND
Donc il faut produire plus, il faut revenir sur les jachères, double explication…

JULIEN DENORMANDIE
Il faut produire plus tout en protégeant plus, et c'est possible, produire plus, pourquoi, aujourd'hui, on le voit, l'indépendance alimentaire, ce n'est pas un vain mot, le fait que la France soit indépendante d'un point de vue alimentaire, mais heureusement dans la période que nous vivons, or, aujourd'hui, l'Europe, son indépendance alimentaire est questionnée. Aujourd'hui, il faut en plus que l'Europe assure sa mission nourricière, il ne faut pas laisser cette guerre du blé ou cette géopolitique du blé, cette stratégie d'influence du blé dans les mains des Russes, vis-à-vis de nos partenaires alliés. Et donc, oui, il faut que l'Europe retrouve sa mission nourricière en Europe, mais aussi à l'étranger…

LEA SALAME
Mais ça veut dire, alors, expliquez…

JULIEN DENORMANDIE
Et d'autant plus que… il faut tous qu'on l'ait en tête, au même moment où vous avez ces exportations ukrainiennes et russes qui vont diminuer, vous avez une terrible sécheresse qui sévit au nord du continent africain, un pays comme le Maroc aujourd'hui est soumis à une terrible sécheresse, et donc, il a le double effet, moins d'importations, et en plus, moins de productions. Donc l'Europe doit assumer ce rôle nourricier, mais il faut le faire en protégeant…

LEA SALAME
Produire plus, c'est ce que j'allais vous dire, produire plus, vous avez répondu oui, il faut revenir sur l'engagement de la mesure d'accroissement des jachères de 4%, comme le veut la PAC, ça, c'était une mesure écologique…

JULIEN DENORMANDIE
Non…

LEA SALAME
Pardon, juste pour être très claire, parce que là, les gens vous entendent, et on entend parfaitement qu'il y a un énorme problème alimentaire et un énorme problème de production, mais produire plus, ça veut dire plus d'élevage intensif, ça veut dire plus de pesticides, ça veut dire quoi ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien, je vais vous donner un exemple, sur ces jachères, c'est quoi les jachères pour ceux qui nous écoutent, c'est des terres qu'on ne cultive pas…

LEA SALAME
Laisser reposer la terre…

JULIEN DENORMANDIE
On laisse reposer la terre. Bon, et donc vous avez une question qui est de se dire : est-ce que pendant une période donnée, je ne dis pas qu'il faut le faire de manière pérenne, mais pendant une période donnée, où on sait que l'Europe doit produire plus, est-ce que pendant cette période donnée, on peut utiliser ces terres qui aujourd'hui sont inexploitées pour produire, mais qu'est-ce que je propose qu'on produise dessus, c'est par exemple des protéines, des protéines dont nous avons besoin pour nos alimentations, qu'est-ce que c'est que ces plantes, les protéines, c'est des plantes qui ont un apport environnemental absolument incroyable, c'est des plantes qui permettent de fixer l'azote et limiter les gaz à effet de serre, c'est des plantes qui permettent de ne pas avoir à utiliser des engrais, ça tombe bien, au même moment, on est dépendant des engrais, l'Europe est dépendante des engrais en Russie et en Ukraine. Ce que je veux dire par-là, c'est que…

NICOLAS DEMORAND
Il peut y avoir un cercle vertueux, à vous entendre…

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, et donc c'est possible de produire plus en protégeant plus. Il faut juste accepter cette complexité.

NICOLAS DEMORAND
Alors, est-ce que vous demandez à revenir aussi sur l'engagement de réduire de 50% de l'utilisation des pesticides d'ici 2050 et à revenir sur l'engagement d'augmenter considérablement les surfaces bio ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors moi… alors, n'essayez pas de me faire tomber dans un volet où il y a d'un côté ceux qui veulent produire plus, et de l'autre côté, ceux qui voudraient protéger l'environnement…

LEA SALAME
Non, mais il y a des choix à faire, vous le voyez bien, sur le nucléaire, sur l'alimentation, sur les élevages intensifs…

JULIEN DENORMANDIE
Sauf que là, vous êtes dans un discours, excusez-moi, vous êtes dans un discours simpliste qui serait d'un côté : on produit, et donc, on pollue, et de l'autre côté…

NICOLAS DEMORAND
Non, mais on voit bien que la guerre redistribue les cartes…

JULIEN DENORMANDIE
On produirait moins et on protégerait plus. Moi, je ne suis pas dans ce discours-là, aujourd'hui, il est possible de produire plus en protégeant plus, il est possible de faire les cultures que vous avez dites, et de le faire avec force, il est possible d'utiliser des terres qu'on n'utilise pas aujourd'hui pour faire des plantes qui permettent de lutter contre les gaz à effet de serre, de protéger nos sols, de ne pas avoir à utiliser des engrais, c'est possible, ce n'est pas binaire, ce monde agricole.

LEA SALAME
Donc on maintient l'engagement de réduire de 50% l'utilisation des pesticides ?

JULIEN DENORMANDIE
On maintient notre ambition environnementale, on dit juste à cette ambition environnementale, il faut qu'on ait une autre ambition aussi, qui est cette mission nourricière, cette mission de production, cette mission d'indépendance, et l'indépendance passe aussi par ces transitions environnementales, si on veut avoir des systèmes pérennes, il faut faire ces transitions environnementales. Donc je ne dis aucunement de revenir sur nos ambitions environnementales, je dis, en revanche, il faut adjoindre justement à ces ambitions environnementales une ambition de production…

LEA SALAME
Mais justement, est-ce que ce n'est pas le moment d'augmenter encore plus les terres bio par exemple, ou biologiques ou écologiques ?

JULIEN DENORMANDIE
Si, mais vous savez, on a, pendant…

LEA SALAME
Est-ce que ce n'est pas le moment de saisir cette, le mot est mal choisi, mais, cette chance avec ce nouveau conflit géopolitique, et pour défendre notre dépendance, est-ce que ce n'est pas le moment d'augmenter nos objectifs de ce côté-là ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais vous savez, la dynamique est très forte aujourd'hui, songez que pendant le quinquennat, on a doublé, je dis bien doublé, la surface de bio dans notre pays, on l'a doublée, on est aujourd'hui, au moment où je vous parle, devenu le pays d'Europe avec la plus grande surface bio, donc il n'y a pas de sujet, moi, je continue à soutenir très fortement cela, en revanche, j'identifie des zones de faiblesse, comme les protéines, il faut réussir à accroître la production de protéines. Aujourd'hui, c'est quand même délirant, on importe du soja brésilien, qui du soja issu de la déforestation, mais c'est quoi le sens environnemental, ce soja, ces protéines, il faut absolument le produire sur le sol européen, on investit massivement en France, à la demande du président de la République, on a investi 150 millions d'euros pour relocaliser ces protéines, voyez que là aussi, c'est un cercle vertueux.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 23 mars 2022