Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec LCI le 21 mars 2022, sur le conflit en Ukraine.

Texte intégral

Q - Nous recevons Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes. Monsieur le ministre, bonsoir.

R - Bonsoir.

Q - Vous êtes la voix très européenne du Gouvernement français, parmi les plus sévères sur la politique de Vladimir Poutine. J'aimerais votre réaction à d'autres images du jour, d'abord c'est celle de Marioupol qui devient la ville symbole des souffrances que les civils endurent en Ukraine. Hier, c'était le reportage de Liseron Boudoul sur place, où elle était une des premières à entrer dans la ville, témoignage très fort de ce qu'endurent ces gens depuis plus de quinze jours, sans eau, sans électricité, la faim, la faim même qui se déclare dans certains quartiers de la ville. Quelle est votre réaction ?

R - Oui, vous avez raison, c'est devenu un symbole du drame que vivent les Ukrainiens, de leur courage aussi, que je veux saluer, même si nous sommes dans des conditions extrêmes, et que beaucoup, ceux qui le peuvent encore, essaient de fuir leur région d'Ukraine ou le pays tout court ; mais malheureusement, ça n'est pas seulement un symbole, ce sont des souffrances très concrètes, très dures. Et on voit qu'il y a une stratégie d'intensification, de pression maximum, de frappes organisées par la Russie, qui est aujourd'hui beaucoup symbolisée et concentrée sur Marioupol, mais qui concerne d'autres villes, dont la capitale, Kiev, comme vous l'avez vu et montré dans votre reportage.

Q - Ici, à Marioupol, est-ce qu'il y a, selon vous, crimes de guerre ?

R - Ecoutez, je ne veux pas être dans une qualification, parce qu'il y aura des enquêtes juridiques. Crimes de guerre, c'est une qualification juridique qui n'est pas faite par une diplomatie ou un gouvernement. Mais, j'allais dire, les mots juridiques importent peu, ce qu'on voit, c'est des actes abjectes, brutaux, destructeurs, meurtriers, c'est ça qui importe, et c'est d'essayer de soutenir le plus possible l'Ukraine par une aide militaire et humanitaire et de mettre la pression sur la Russie.

Q - Joe Biden, lui, a franchi le pas, il dit : Vladimir Poutine est un criminel de guerre ; est-ce que vous pourriez dire la même chose ?

R - Je ne dirais pas, moi, la même chose, d'abord...

Q - Pourquoi ?

R - Parce que je pense que, d'abord, ce n'est pas mon rôle, ce sont...

Q - Ah, vous représentez le gouvernement français, si vous vouliez le dire, vous pourriez.

R - Bien sûr, bien sûr, mais parce que, encore une fois, ce sont des qualifications qui seront, ce n'est pas une question de complaisance ou de connivence quelconque avec la Russie, ou de légèreté, si je puis dire ; mais ce seront des choses qui seront qualifiées, il y a des enquêtes qui sont organisées d'ores et déjà par la Cour internationale de justice, mais...

Q - Reste quand même, pourquoi les Etats-Unis le disent et pas vous ?

R - Joe Biden l'a dit en réponse à une question, je ne sais pas si...

Q - Là, je vous pose une question...

R - Tout à fait, mais j'essaie d'expliquer, je ne sais pas s'il avait d'ailleurs tout à fait prévu de le dire. Encore une fois, moi, je ne veux pas rentrer dans une espèce de guerre des mots, où on a la question : dictateur, pas dictateur, crimes de guerre, c'est très précis, ce sont des choses qui sont qualifiées ; il y a tout lieu de penser qu'il y en a eu, déjà, dans cette guerre, mais ce sera déterminé après, il y aura un temps de justice internationale. Malheureusement, aujourd'hui, le temps que nous vivons, c'est celui de la pression maximale qu'on adresse à la Russie et du soutien maximal qu'on adresse à l'Ukraine.

Q - Votre prudence fait écho à une réalité, c'est qu'Emmanuel Macron est un des rares chefs d'Etat à communiquer autant avec Vladimir Poutine, ce sont ces téléphones réguliers, on peut dire le mot, c'est assez impressionnant de voir comme le fil de la négociation est maintenu, d'ailleurs, généralement, c'est plutôt salué comme une bonne chose, quand on revoit ces images du dialogue. Il faut bien expliquer, parce que vous en êtes témoin, vous faites partie des gens qui ont pu parfois être là, parce que ce n'est pas un téléphone personnel, je veux dire, il y a les interprètes, il y a qui d'autres autour ?

R - Alors, ça m'est arrivé parfois, pas systématiquement, et je ne vais pas rendre compte de conversations diplomatiques de cette nature, mais...

Q - Les conseillers sont là.

R - Il y a autour du Président en général quelques conseillers proches, en effet, ça a pu m'arriver dans une autre vie, mais il y a en tout cas cette volonté, et ce sont des conversations de travail, ce ne sont pas des conversations évidemment entre deux portes qui sont organisées, interprétées, traduites, je veux dire, avec les collaborateurs, mais c'est très important, là aussi, je veux l'expliquer, parce que ce n'est pas du tout un signe, ni de naïveté, ni d'une quelconque faiblesse, le Président de la République a toujours maintenu, en effet, ce contact pour éviter le pire, même quand on est déjà dans le pire, pour éviter le pire du pire, pour essayer au service de l'Ukraine d'obtenir, si on le peut, un cessez-le-feu, une baisse de la tension.

Malheureusement, ce n'est pas le cas aujourd'hui, mais il faut le continuer ; le Président de la République, à chaque fois qu'il parle à Vladimir Poutine, avant, après, ou parfois les deux à la fois, parle au Président Zelensky de l'Ukraine, et souvent, les coups de fil d'ailleurs sont intervenus à sa demande, vous avez vu que le Président Zelensky voulait lui-même essayer, pour l'instant, c'est refusé par la partie russe, de discuter directement à Vladimir Poutine.

Q - Est-ce que vous avez constaté un durcissement dans le discours de Vladimir Poutine, ces derniers jours encore, devant le Grand stade olympique à Moscou, dans ses propos très durs contre les oligarques qui mettent leur argent à l'étranger, qui ne sont pas assez nationalistes ou nationaux russes, est-ce que pour vous, il y a une forme de radicalisation ?

R - Je le crois, dans le discours et malheureusement dans les actes. Je ne crois pas à la thèse qu'on entend parfois du coup de folie. Malheureusement, c'est plus que ça.

Q - Politique, radicalisation politique ?

R - Oui, oui, bien sûr, mais ce que je veux dire, c'est que ce qui s'est passé ces derniers mois, ces dernières semaines, c'est une planification, c'est une attaque organisée, préparée, qui, manifestement, ne se passe pas exactement comme l'avait souhaité ou prévu Vladimir Poutine, avec une résistance ukrainienne très forte et une opposition occidentale très forte aussi. Mais il y a certainement, on le voit, dans le discours historique, politique, on l'a vu encore dans le stade, dans les interventions télévisées, d'une brutalité féroce, inédite, de Vladimir Poutine, un discours qui s'est durci.

Après, il ne faut pas être naïf, et on a discuté avec Vladimir Poutine, le Président de la République en tête, malgré cela, mais sans illusions. Le Président Poutine, depuis plusieurs années, on ne l'a pas découvert grand démocrate devenu chef de guerre, il a, avec la Tchétchénie, en participant à des opérations en Syrie, régulièrement mené des opérations de meurtre et de guerre. On le sait. Donc, il y a, je pense, un discours historique de la Russie vis-à-vis de l'Ukraine, vis-à-vis de l'Occident, qui s'est durci, mais il y a malheureusement un fond qui a toujours été une forme d'agressivité.

Q - Est-ce que Vladimir Poutine peut revenir dans le jeu international, après ce qui s'est passé ?

R - C'est à lui de le décider, de même que nous avons laissé, je crois, toutes les portes ouvertes jusqu'au dernier moment pour éviter cette guerre ; le dialogue que vous évoquiez, que continue, malgré tout, le Président de la République, c'est pour essayer de trouver cette porte de sortie et lui permettre de revenir à une négociation, à une discussion, c'est aussi pour cette raison que nous encourageons les pourparlers qui ont lieu malgré tout entre Russie et Ukraine, mais c'est à lui de le décider.

Q - Alors, Monsieur le ministre, prenons l'hypothèse heureuse : ça marche, les négociations progressent, beaucoup disent paradoxalement, il y a toujours un bon côté, même dans le pire, si Marioupol tombe, Vladimir Poutine aura quelque chose en main, il sera en position de force, il pourra aussi davantage négocier, à voir ; mais enfin, beaucoup de voix disent : attention, il faut que chacun cède du lest, une solution à l'autrichienne, neutralité de l'Ukraine, l'Ukraine accepte de dire : on est neutre, perpétuellement, jamais on ne sera dans l'OTAN, jamais on ne sera dans l'Union européenne, est-ce que vous y seriez favorable ?

R - Mais je vais vous dire très franchement les choses, surtout après ce qui s'est passé, ce n'est pas nous qui allons dire à l'Ukraine quel est son destin, et prendre en main sa souveraineté. C'est au Président élu d'Ukraine, le Président Zelensky, qui mène ce combat courageux, de faire des choix pour son pays ; ce n'est pas aux Occidentaux, on n'est plus au temps de la Guerre froide ou de Yalta, où on partage l'Europe ; peut-être que c'est la conception de Vladimir Poutine, ça ne peut pas être la conception des Occidentaux.

Et donc, on parle beaucoup parfois de ce concept compliqué de finlandisation, de neutralité, ce n'est pas des pays extérieurs qui peuvent décider de disposer de la souveraineté de l'autre. Ce qu'il peut y avoir, c'est une discussion avec l'Ukraine, que le Président Zelensky a initiée, pour sa perspective européenne d'adhésion à l'Union européenne...

Q - Alors, on va entendre dans un instant le représentant du Président Zelensky, vous pourrez lui répondre, évidemment, leur grande demande, c'est la No Fly Zone, c'est que la France en fasse davantage sur le plan militaire. Alors, pour l'instant, il y a très peu de voix en France qui vont dans ce sens-là, il y en a une par exemple, c'était sur LCI, il y a quelques jours, le général Yakovleff, ce n'est pas n'importe qui, ancien numéro 4 de la chaîne de commandement de l'OTAN, qui dit : le ciel ukrainien, c'est peut-être trop dangereux ou trop compliqué, mais frapper militairement, par exemple, les batteries russes qui sont en train de taper sur les civils à Marioupol, on pourrait et on devrait le faire, vous allez réagir. Ecoutez-le.

(...)

Q - Clément Beaune, réaction ?

R - Je ne rentre pas dans toutes les hypothèses ou tous les scénarios ; ce qui est clair, il faut le dire clairement, c'est la position d'ailleurs de tous les alliés, y compris les Américains, c'est de ne pas être, nous-mêmes, dans une situation de guerre de belligérance.

Q - Ça veut dire, pardon, en clair...

R - Ne pas intervenir...

Q - Que l'armée française, comme le demande le général Yakovleff, ou en tout cas, comme il dit que ce serait possible ou souhaitable, que l'armée française frappe des positions russes qui sont en train de taper à Marioupol, ce n'est pas possible ?

R - Mais ça, c'est une forme d'entrée en guerre ; donc, je ne vais pas commenter chaque hypothèse qui matérialiserait cette idée ; ce qu'ont dit les Européens et ce qu'on dit les alliés de l'OTAN, c'est que nous ne rentrerions pas en guerre. Je veux le préciser, pourquoi...

Q - Si vous permettez, pardon, c'est davantage qu'une hypothèse, c'est la demande du Président Zelensky, demande formelle, réitérée des Ukrainiens, qui vous supplient d'entrer dans le ciel ukrainien, de combattre les avions russes, qu'est-ce que vous lui répondez ?

R - Mais, je veux dire un mot là-dessus, parce qu'il peut y avoir une incompréhension. Il y a un soutien qui est très clair à l'Ukraine, il y a des choses d'ailleurs que nous n'avons jamais faites, y compris par le financement européen et l'action de beaucoup de pays européens, dont la France, des livraisons d'armes à l'Ukraine, pour que ce pays puisse se défendre le mieux possible. Nous pensons, nous, alliés et Européens, que la No Fly zone, ce qu'on appelle la No Fly Zone, c'est concrètement le fait d'avoir des avions de l'OTAN ou de pays européens, peu importe, dans le ciel de l'Ukraine, pour entrer en bataille...

Q - Prise de risque...

R - Et donc en guerre, soyons clairs, cela ne serait pas dans l'intérêt même de l'Ukraine, parce que cela justifierait et créerait sans doute un embrasement généralisé.

Q - Ce n'est pas ce que pensent les Ukrainiens.

R - Mais je le sais, mais ce n'est pas parce que nous sommes dans une position claire, nette, je crois que le Président Zelensky le souligne lui-même, de soutien, y compris de soutien militaire, que nous devons avoir systématiquement les mêmes options ; il faut quand même qu'on garde une réflexion, notre analyse, aujourd'hui, c'est que ce ne serait pas protecteur mais au contraire renforcer le danger et probablement les frappes sur l'Ukraine-même.

Q - Le Président Zelensky dit aujourd'hui, il y a une forme de d'abandon, parce que, dit-il, le but de Poutine, c'est d'aller jusqu'à Berlin, vous pensez ça, ou c'est excessif de sa part ?

R - Je ne me permettrais pas de dire que ce que dit le Président Zelensky est excessif, et encore une fois, dans le dialogue, dans la discussion, c'est vrai pour l'adhésion à l'Union européenne, c'est vrai pour les opérations militaires, nous essayons de lui apporter le soutien maximal, en faisant nos propres analyses de ce que nous pensons être utile.

Et ce que l'on fait par les sanctions, qui ne sont pas des petites choses, qui ne sont pas quelques oligarques éparpillés, ce sont des sanctions très dures contre l'économie russe et tout ce qui finance la guerre en Russie, c'est de donner le prix maximum à ce qu'est en train de faire Vladimir Poutine, pour qu'il paye ce prix, et que, du coup, s'il y avait, je ne suis pas dans sa tête, des scénarios encore plus dangereux, maximalistes, d'aller vers d'autres pays, il sache que notre réaction, déjà aujourd'hui très forte, serait évidemment incommensurable. Et donc, je crois que ce message a été adressé très clairement à la Russie.

Q - Est-ce que la France s'est assez préparée ? Les commentateurs, notamment militaires saluent l'action du Président de la République, en disant : c'est assez inédit, les budgets militaires ont été tenus, il y a eu des progrès de ce point de vue-là, mais si on remonte encore plus loin, de façon générale, l'armée française, du point de vue conventionnel, s'est beaucoup... elle s'est enlevée des moyens, notamment en matière de chars, est-ce qu'elle a une sorte de réarmement qui est nécessaire ?

R - Mais il y a eu un sursaut, mais ce sursaut, il ne date pas du 24 février et de l'invasion de l'Ukraine, il a été engagé, annoncé dans la campagne, engagé en pratique par le Président de la République, Emmanuel Macron. Tous ceux qui pensaient que c'était une forme de dépense excessive ou superflue voient bien aujourd'hui que malheureusement l'armement ou le réarmement, l'engagement militaire, les équipements, le renforcement de toutes nos armées, y compris dans les technologies les plus importantes, c'est un investissement de sécurité, parce que notre démocratie, notre sécurité ont un prix...

Q - Sursaut européen ?

R - Et c'est ce que nous défendons aussi au niveau européen en Ukraine.

Q - Sursaut européen, mais qui a déjà du plomb dans l'aile, c'est cette décision de l'Allemagne qui est quand même très troublante, l'Allemagne qui achète des F-35 américains. Alors, l'Allemagne qui a fait un effort colossal, 100 milliards, tout de suite, lâchés en quelques heures...

R - Plus que ça, 2% de son PIB chaque année consacrés à la défense, c'est l'annonce du Chancelier Scholz...

Q - C'est inouï. Et vous qui êtes grand spécialiste des relations avec l'Allemagne, vous mesurez à quel point c'est exceptionnel ; mais enfin, qu'un des premiers actes symboliques, ce soit d'acheter des avions, non pas européens, mais américains, c'est énorme ! Est-ce que ce n'est pas une forme de trahison, 35 F-35 ?

R - Non, je vais être très précis, là-dessus. Il y a un choix qui est en réalité un choix historique de l'Allemagne dans le cadre de l'OTAN, pour sa sécurité, qui est un choix, on peut refaire l'histoire, mais qui est confirmé, conforté, si je puis dire, par l'achat des F-35. Je ne veux surtout pas résumer tout l'effort militaire et le sursaut que fait l'Allemagne en matière de dépenses de défense et en matière de coopération de défense européenne, l'Allemagne a confirmé aussi son choix pour l'avion du futur européen développé avec la France, c'est ça qui est très important. Donc, je ne dis pas que tout va bien dans l'Europe de la défense en termes d'achats et de matériels militaires, mais regardez des pays, y compris les pays comme la Croatie, par exemple, qui n'achetaient pas de matériels militaires français ou européens, qui ont fait le choix par exemple du Rafale, nous continuerons ces discussions avec l'Allemagne ; et sur l'avion que nous développons en commun, pour la génération suivante, l'avion militaire du futur, il y a une confirmation de l'engagement allemand. Et là, je ne veux pas commenter outre mesure, parce que ce sont des sujets extrêmement sensibles, c'est lié à la protection américaine, offerte dans le cadre de l'OTAN, que l'Allemagne a confirmé ce choix très spécifique de l'avion.

Q - M. Le Drian a lâché le mot, le mot fort symboliquement, le mot nucléaire ; beaucoup ont dit, beaucoup d'indiscrétions, que le Président de la République avait été un peu troublé, que son ministre des affaires étrangères lâche ce mot-là, alors, vous ne voulez pas le dire, vous, mais, parce que c'est en principe réservé, domaine réservé du Président ou du ministre de la défense, vous l'assumez pleinement, ça, de rappeler à Vladimir Poutine que la France est nucléaire, puissance nucléaire ?

R - Mais ce n'est pas la question de le répéter ou de le rappeler...

Q - Ah, si, oui, vu de Russie, oui, c'est une question.

R - Je pense que ce qu'a dit Jean-Yves Le Drian, c'est une réalité géopolitique, c'est la force de dissuasion française, il l'a dit en des termes très clairs, et il a dit simplement, je crois que c'était important, que cette force française, elle était connue de l'extérieur ; c'est important de le dire.

Q - Un petit mot personnel, vous êtes un passionné d'Europe, alors, vous êtes un euro, je ne sais pas comment on dit maintenant, turbo, super turbo, un ultra de l'Union européenne, il n'y a pas plus Européen que vous dans ce Gouvernement...

R - Je ne suis pas du tout un eurobéat, au sens où je ne considère pas que tout va bien, loin de là.

Q - Quand, dans votre histoire personnelle, je crois que vous êtes descendant de juifs ukrainiens qui avaient fui les pogroms, ce sont vos arrière-grands-parents, à l'échelle de l'Europe, ce qui est en train de se passer, là, quand on revoit ces images à Marioupol, quand on voit la guerre qui revient en Europe, beaucoup d'images, je rappelle même, la Seconde Guerre mondiale.

R - J'ai effectivement cet arrière-plan familial, comme beaucoup de Français, qui ont connu la génération précédente, l'immigration, l'accueil en France, qui a toujours été une valeur transmise dans ma famille. Ce qui m'a le plus frappé, c'est, il y a quelque temps, quelques jours, un déplacement que j'ai effectué à la frontière entre la Pologne et l'Ukraine, et je ne croyais sincèrement jamais voir cela dans ma vie, c'est un afflux continu de personnes, principalement des femmes et des enfants, qui fuyaient, parfois à pied, en ayant fait des dizaines de kilomètres, leur pays, l'Ukraine, qui sont, je dois le dire, très bien accueillies en Pologne, mais qui souffrent beaucoup, et ce sont des images qu'on voit dans les films sur l'exode ; ce sont des images qu'on n'avait pas vues en Europe depuis en effet la Seconde Guerre mondiale ; je rappelle que ce qui s'est passé en termes d'arrivées de personnes réfugiées qui fuient l'Ukraine, en moins d'un mois, c'est beaucoup plus important, presque deux fois plus important que ce que l'Europe a connu en deux ans avec la crise migratoire de 2015-2016. C'est massif, et nous devons aussi être solidaires, une nouvelle fois, comme cela a été la tradition d'accueil de la France, dont ma famille et beaucoup d'autres ont bénéficié pour aujourd'hui marquer cette solidarité et cet engagement européen, au-delà des sujets politiques, c'est les valeurs de l'Europe.

Q - Clément Beaune, écoutez le représentant du Gouvernement ukrainien, après-demain, c'est le Président Zelensky qui parlera devant le Parlement, ce sera une étape très importante, vous êtes avec nous, Ihor Zhovkva, chef adjoint du cabinet du Président ukrainien Volodymyr Zelensky. Bonsoir, merci d'être avec nous d'abord. (...). Nous avons ici présent le représentant du Gouvernement français, après demain, votre Président parlera devant le Parlement français, j'aimerais d'abord que vous disiez ce que représente la France pour vous. Volodymyr Zelensky a parlé devant le Parlement israélien, devant le Congrès américain, la France après-demain, qu'est-ce que ça représente pour vous ?

(...)

Q - Alors, écoutons la réponse de Clément Beaune, vous demandez un embargo sur les matières premières. Clément Beaune.

R - Bonsoir. Je veux d'abord saluer, à travers vous, l'immense courage du Président Zelensky, qui va en effet s'exprimer devant le Parlement français, c'est un geste fort, en milieu de semaine. Sur les sanctions économiques, nous avons pris des sanctions majeures, la France a souvent d'ailleurs été en pointe, en tant que présidence de l'Union européenne aujourd'hui. Nous n'excluons pas, au contraire, de renforcer encore ces sanctions économiques ; nous avons frappé à nouveau ces derniers jours certains secteurs, l'énergie, la sidérurgie, très importants pour la Russie. Il y a de nouvelles sanctions qui sont en discussion encore cette semaine, qui pourraient être décidées dès la fin de semaine, au sommet européen, après l'intervention du Président Zelensky.

Nous n'excluons rien, rien n'est tabou, rien n'est interdit, y compris des mesures supplémentaires sur le pétrole ou sur le gaz. Je voulais simplement dire, pour qu'on soit très efficace et qu'on exerce la pression maximale, je crois que la question, ce n'est pas tellement un embargo de quelques semaines ou de quelques mois, même, la question, c'est de supprimer notre dépendance au gaz et au pétrole russes, notamment au gaz russe, la France l'a beaucoup fait pour elle-même, nous devons maintenant le faire, nous tous, les pays européens.

Q - Ihor Zhovkva, la No Fly Zone, le Président Zelensky a répété cette demande, encore ces dernières heures, est-ce que vous demandez ça à la France, est-ce que vous espérez que la France participe à une No Fly Zone qui empêcherait les Russes de bombarder depuis le ciel de l'Ukraine ?

(...)

Q - Ecoutons la réponse, c'est plus dur quand vous avez des demandes les unes après les autres ; là, il vous demande une No Fly Zone dans l'Ouest de l'Ukraine, ça, vous avez déjà répondu, pour l'instant, c'est impossible, c'est ça ?

R - Oui, c'est évidemment, ce que dit M. Zhovkva, c'est une discussion que je poursuis aussi avec mon homologue chargée de l'intégration européenne, la vice-Première ministre de M. Zelensky, c'est très difficile de discuter ainsi, parce qu'il y a effectivement une volonté de notre part de faire plus. Ce que je pense, c'est ce que disait M. Zhovkva, c'est que, intensifier la pression et les sanctions, c'est ça qui est le plus efficace pour essayer de frapper l'appareil de guerre russe et son financement.

Q - Clément Beaune, l'autre demande, elle est très forte, elle est là, c'est la demande d'une adhésion accélérée à l'Union européenne, pas envisagée peut-être un jour ; non, c'est là, maintenant, de dire : on prend dans l'Union européenne l'Ukraine. Alors, c'est une demande très forte, mais qu'est-ce que vous lui répondez ?

R - Alors, je crois, pour en avoir encore discuté il y a quelques jours avec ma collègue chargée de l'intégration européenne en Ukraine, c'est un peu plus spécifique que ça. Donner un signal très clair que l'Ukraine appartient à la famille européenne rentrera à terme, certainement, dans l'Union européenne, c'est oui, nous l'avons dit, l'ensemble des 27 pays européens, parce que nous le devons aussi à l'Ukraine dans ce moment de combat pour la démocratie ; ça, c'est oui et c'est clair au niveau européen.

La question est de savoir comment nous le faisons, parce qu'aujourd'hui, l'urgence, je le partage, je crois, avec toutes les autorités ukrainiennes, c'est d'apporter la solidarité militaire et humanitaire en Ukraine ; ça n'est pas un processus de négociation qui va sauver les choses. C'est de donner ce signal politique très clair, c'est un symbole, je crois que c'est un soutien important, et ensuite, de rentrer dans une discussion qui sera forcément un peu longue, sur la façon dont l'adhésion se ferait.

Mais aujourd'hui, la solidarité, je crois qu'il faut le dire, parce que j'ai envie de le dire aussi à M. Zhovkva, c'est d'intensifier d'une part notre soutien humanitaire et militaire, en étant raisonnables, responsables, parce que je crois que nous devons aussi garder notre propre capacité de réaction et d'analyse ; et puis, de mettre la pression maximale, et sans doute de l'intensifier encore sur la Russie, comme je crois, c'était la demande aujourd'hui.

Q - Monsieur le ministre, merci beaucoup, et merci à vous Ihor Zhovkva, représentant du Président Zelensky, qui parlera mercredi devant le Parlement français.

R – Merci.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 mars 2022

Thématiques :