Déclaration de M. Gérald Darmanin, ministre de l'intérieur, sur l'organisation de l'accueil des réfugiés ukrainiens au sein de l'Union européenne, à Bruxelles le 28 mars 2022.

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Circonstance : Arrivée à la réunion extraordinaire des ministres européens de l'Intérieur

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Texte intégral

M. Gérald Darmanin : "Nous avons souhaité, à la demande du Président de la République, convoquer ce nouveau Conseil JAI où nous allons discuter de la situation en Ukraine, d'ailleurs en ayant un nouvel échange avec le ministre ukrainien de l'Intérieur. Et puis nous avons demandé à la Commission, et donc aux États de réagir à ce que va proposer la Commission, de nous organiser sur quatre grands sujets :

Le premier d'abord, c'est le défi financier. L'arrivée des réfugiés sur le territoire européen de plusieurs millions d'entre eux, et sans doute encore plus dans les semaines qui viennent, nous pousse évidemment à organiser sur le long cours leur arrivée dans de bonnes conditions sur le territoire européen. Je crois qu'on aura, de la part de la Commission, une première avancée très forte pour connaître les crédits qui sont mobilisés.

Le deuxième est un défi logistique : évidemment pour nous, désormais, il convient de pouvoir faire arriver dans d'autres pays que les pays de première entrée un certain nombre de réfugiés, soit parce qu'ils souhaitent venir dans nos pays, soit parce que nous voulons mettre en place des opérations de desserrement comme en Moldavie, vous l'avez vu.

 Le troisième sujet est un sujet de sécurité, bien évidemment, et ce sujet de sécurité, il doit se poser malgré la grande humanité avec laquelle on doit accueillir ces réfugiés et ce travail est fait et doit continuer à être fait dans tous les pays de l'Union européenne.

Et puis quatrièmement, c'est connaître toutes ces personnes qui arrivent sur le territoire européen et qui ont accès à la protection temporaire qui était l'une de nos grandes décisions au mois de mars dernier et donc j'ai demandé à la Commission européenne de nous proposer une plateforme d'enregistrement unique de l'Union européenne pour pouvoir connaître les enregistrements de telle personne dans tel pays, pour que la France sache ce qui se passe en Pologne et inversement, afin qu'il n'y ait pas de confusion, cette plateforme n'existant pas jusqu'à présent. J'aurai l'occasion tout à l'heure avec la Commissaire européenne d'évoquer la conclusion de notre Conseil.


Q - Est-ce que, étant donné la charge qui pèse sur les pays frontaliers comme la Pologne, est-ce que vous pensez que la question des quotas va se poser ?

M. Gérald Darmanin : Nous sommes ouverts évidemment à soulager ce que font aujourd'hui, et très bien, les pays de première entrée comme la Pologne ou la Hongrie ou la Roumanie. Simplement, nous constatons que, premièrement, ce n'est pas la même comparaison qu'avec les crises précédentes. Là il s'agit de personnes qui peuvent circuler librement dans l'espace Schengen, qui prennent eux-mêmes la plupart du temps des moyens de transport qui leur sont propres en quelques heures de voiture ou sans doute d'avion, et qui arrivent dans un espace qui ne peut pas être organisé comme lorsque les gens venaient, notamment d'Afghanistan où il y avait une logistique qui permettait cette forme de relocalisation. Deuxièmement, ils ont tendance à aller là où il y a des communautés ukrainiennes qui sont déjà installées. C'est bien naturel parce qu'ils y retrouvent de la famille, des amis, évidemment, et que c'est pour un temps court normalement, de la protection temporaire, et qu'il ne s'agit pas d'un temps long là où ils ne connaissent personne, par exemple les Afghans. Puis troisièmement, j'ai constaté que ce n'était pas ce que demandaient les pays de première entrée. Ce n'est la demande à ma connaissance ni de la Pologne, ni de la Hongrie, ni de la Roumanie. Ce que veulent ces trois pays, c'est surtout qu'on les aide, qu'on les aide financièrement, qu'on les aide en termes de logistique, qu'on les aide en termes médical. Et puis qu'on les aide à maintenir le lien qu'on a avec l'Ukraine et le peuple ukrainien, donc il n'y a pas de demande de leur part de relocalisation ou de politique de desserrement, à l'exception peut-être de la Moldavie. Vous avez vu d'ailleurs que la France, comme l'Allemagne, ont commencé, à la demande de la Commission, à évoquer un certain nombre de milliers de personnes que nous pourrions accueillir. En tout cas, en ce qui concerne la France, nous nous préparons à la demande du Président de la République à accueillir plus de 100.000 personnes, mais nous pensons surtout qu'il faut désormais bien informer les réfugiés lorsqu'ils veulent aller sur un territoire européen, par exemple pour la France de ce qu'ils y trouveront. Quand vous ne connaissez personne dans ce pays et que vous ne savez pas très bien distinguer Lille de Brest ou de Marseille, le travail qu'on doit faire en Pologne, en Allemagne, si je prends l'exemple français que je connais, c'est une information bien en amont, qui n'est pas encore très bien faite, et c'est ce qu'on va d'ailleurs demander à la Commission de prendre en main.

Q - Que pensez-vous de la proposition germano-polonaise d'une allocation de 1000 euro par bénéficiaire de la protection temporaire ?

M. Gérald Darmanin : D'abord, je pense qu'il faut que nous ayons en Europe les mêmes, -et ça c'est très important-, besoins d'aide sociale ou d'aide financière pour l'ensemble des pays européens, afin qu'il n'y ait pas de divergence entre nos pays. La Commission européenne a évoqué un certain nombre de choses et donc je pense qu'il faut qu'on s'y tienne tous. Et deuxièmement, j'ai été celui qui a demandé, au nom du Président de la République, que l'aspect financier soit le premier abordé cet après-midi. Alors il y a une multiplication d'enveloppes qui sont mobilisées par la Commission. C'est une bonne chose. Certaines d'entre elles sont en enveloppes fermées, il faut se poser la question de savoir si on doit continuer comme ça et il faut que ce soit la même aide qui aille dans chacun des pays. Je parle aux États et aux collectivités et aux associations qui aident ces personnes réfugiées ou pour les personnes elles-mêmes qui ont besoin d'aide sociale, de scolarisation de leurs enfants, d'accès aux soins, mais aussi de travailler. Je rappelle que la protection temporaire, elle est surtout faite aussi pour que très rapidement les gens puissent travailler. On a affaire à une main d'œuvre très souvent féminine, 80% par exemple des gens qui ont la protection temporaire en France, ce sont des femmes qui sont très qualifiées et qui peuvent très rapidement trouver un travail et donc nous devons aussi les amener vers le travail. Donc pourquoi pas, à la condition que la Commission débloque des fonds très importants. Ils sont très importants aujourd'hui, mais cet après-midi nous sommes là pour demander davantage encore et que ce soit plus clair encore pour chacun des pays, et surtout qu'il n'y ait pas de différence entre nos pays pour qu'il y ait évidemment une unité d'accueil de ces réfugiés sur le territoire européen.

Q - Est-ce que vous avez les chiffres du nombre d'ukrainiens actuellement arrivés en France ?

M. Gérald Darmanin : Alors aujourd'hui, nous sommes à plus de 30.000 Ukrainiens qui sont passés par le territoire français. Il faut prendre ces chiffres avec beaucoup de pincettes. D'abord parce que, comme ils peuvent circuler librement sur le territoire européen, ils n'ont pas de déclaration à faire lorsqu'ils arrivent en France et donc les chiffres que je vous donne c'est les contrôles de la police aux frontières, donc par nature il y a plein d'autres personnes qui doivent passer en France mais qu'on ne connaît pas, tous ceux qui passent par les péages dans le sud de la France ou ceux qui arrivent par le train à la gare de l'Est par exemple. Donc c'est sans doute plus que 30.000. Et puis, deuxièmement, il y en a beaucoup qui vont aussi vers l'Angleterre ou l'Espagne, le Portugal, notamment en Espagne, où il y a une communauté ukrainienne plus importante, de plus de 100.000 personnes, il n'y a que 17.000 Ukrainiens qui ont un titre de séjour en France avant cette crise. Donc il y a aussi des gens, des Ukrainiens, qui sans doute ont quitté le territoire national tout en y passant pour aller vers d'autres pays. Mais aujourd'hui, nous avons eu 15.000 Ukrainiens qui ont fait un dépôt de demande de protection temporaire et donc on peut considérer que c'est le nombre d'Ukrainiens, en l'occurrence d'Ukrainiennes, puisque 80% sont des femmes, qui veulent s'installer, en tout cas de manière temporaire, en France.

Q - Est-ce que vous avez déjà vu des exemples de trafic d'êtres humains ? La Commission s'inquiète de ce type de trafics.

M. Gérald Darmanin : Alors, il y a trois enjeux de sécurité très importants. Le premier, c'est pour les personnes réfugiées elles-mêmes, beaucoup de femmes, beaucoup d'enfants, parfois des enfants seuls, parfois des enfants seuls handicapés, que nous accueillons en Européens. Mais nous devons faire absolument attention à leur grande protection sur le territoire national, ce sont des personnes faibles, par nature, qui ne parlent souvent pas la langue, qui ont peu de moyens, et donc notamment spécifiquement sur les enfants, la ministre déléguée qui travaille auprès de moi y travaille avec les services de police. Nous n'avons pas constaté aujourd'hui de réseaux, mais on s'inquiète évidemment de ces faiblesses qui peuvent exister malheureusement comme dans tout drame humain. Je sais qu'avec la Commission nous travaillons au niveau européen, et ils ont évidemment toute notre confiance. On va encore parler cet après-midi d'ailleurs, à la demande de la présidence française, des personnes vulnérables. Le deuxième sujet, c'est une question de trafic d'armes, mais il faut que nous fassions attention, les frontières étant ce qu'elles sont avec ces millions de personnes qui se déplacent et qui traversent les frontières, il ne faudrait pas que, après le conflit, nous ayons les mêmes difficultés qu'on a pu avoir, notamment dans les Balkans, c'est à dire la circulation d'armes très importantes qui viennent ensuite toucher notre sécurité. Puis, troisièmement, c'est la sécurité en tant que telle des personnes qui arrivent en Europe, puisqu'évidemment, cette humanité n'empêche pas leur enregistrement et les contrôles de sécurité qui ne se font pas comme vous l'avez compris désormais à la frontière mais après, et effectivement, nous avons là-aussi une mobilisation. Cet après-midi, on va parler du renforcement de tout ce que nous faisons déjà, notamment le système EMPACT, qui permet de pouvoir contrôler les personnes qui arrivent sur le territoire européen. Et pour répondre à votre première question, nous n'avons pas vu, en tout cas en France et au niveau européen pour l'instant, à ma connaissance, ces réseaux à l'œuvre, mais on sait très bien que là où il y a malheureusement de la faiblesse, il y a des gens qui l'exploitent".


Source https://ue.delegfrance.org, le 29 mars 2022

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