Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à France Info le 25 avril 2022, sur la réélection d'Emmanuel Macron à la Présidence de la République française et la politique économique du nouveau quinquennat.

Texte intégral

MARC FAUVELLE
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Marc FAUVELLE.

MARC FAUVELLE
Vous étiez hier soir au Champ de Mars pour fêter la réélection d'Emmanuel MACRON. Que retenez-vous de cette élection ? Les 58 % de votre candidat ou les 42 % de Marine LE PEN ?

BRUNO LE MAIRE
Les deux puisque ce sont tous des électeurs français qui se sont exprimés. Je rajouterai évidemment les abstentionnistes ou les votes blancs. Pour moi la première leçon, c'est que c'est d'abord une belle victoire et qu'il y a eu un vote d'adhésion à Emmanuel MACRON et à sa politique. On ne le dit pas assez mais enfin, les 28 % du premier tour, les 58 % du second tour, il y a des millions de Français qui se sont reconnus dans la politique d'Emmanuel MACRON qui a donné des résultats notamment sur le plan de l'emploi et qui inscrivent la France dans l'Union européenne. Ça, c'est un premier message qu'il ne faut pas oublier parce que je le vois aujourd'hui complètement marginalisé et je trouve que c'est faire insulte aux millions d'électeurs qui ont voté pour Emmanuel MACRON et pour ses résultats politiques. Il y a en deuxième lieu une insatisfaction démocratique très profonde et qui ne cesse de se développer d'élection en élection. Des gens qui nous disent : de toute façon, si je vote ça ne change rien, donc je n'irai pas voter ou je vote blanc. Nous devons répondre à cette insatisfaction démocratique pour que nos institutions retrouvent leur équilibre et répondent aux attentes des Français. Enfin il y a une troisième leçon, c'est évidemment le message de colère, le message d'insatisfaction, le message d'inquiétude de millions de Français qui disent : moi je ne m'en sors pas, les choses ne vont pas comme elles devraient aller, je suis inquiet pour mon avenir, pour celui de mes enfants, j'ai un sentiment de déclassement, un sentiment d'abandon. Et notre devoir, notre responsabilité absolue c'est de répondre aussi à ces millions de nos compatriotes qui sont dans l'inquiétude.

SALHIA BRAKHLIA
Bruno LE MAIRE, on va rentrer dans les détails justement pour connaître vos réponses à cette abstention, à cette colère de certains Français. Reste que ce score de Marine LE PEN, c'est le plus haut jamais atteint par un/une LE PEN. Vous dites quoi à vos collègues ? Il ne faut pas fanfaronner aujourd'hui ?

BRUNO LE MAIRE
Moi je ne parle pas à mes collègues, je parle aux électeurs de Marine LE PEN. Il y en a beaucoup dans ma circonscription, la première circonscription de l'Eure. Je les connais, je discute avec eux. C'est des habitants de communes rurales qui ont le sentiment que les services publics sont trop éloignés, qu'ils n'auront pas un accès rapide aux soins et ils ont raison : c'est le cas. C'est des compatriotes qui voient que l'usine a fermé et que, par conséquent, ils se retrouvent au chômage et que, eux, et leur famille n'ont pas d'avenir devant eux. Ils ont raison. Donc faisons attention à ne pas nous tourner vers nous-mêmes mais à nous tourner vers les Français : ceux qui ont voté pour nous et aussi ceux qui ont voté contre nous ou ceux qui nous ont ignorés. La meilleure réponse au vote pour Marine LE PEN, qui s'est effectivement enraciné en France, enraciné dans certains territoires dont le mien, le département de l'Eure, c'est d'aller voir ces électeurs et d'apporter des réponses à leurs interrogations.

MARC FAUVELLE
Dans la foulée hier soir de l'annonce des résultats, le troisième homme du premier tour, Jean-Luc MELENCHON, s'est exprimé. Je vous propose de l'écouter.

JEAN-LUC MELENCHON, DEPUTE LA FRANCE INSOUMISE
Les urnes ont tranché, Madame LE PEN est battue. À présent, Monsieur MACRON est le plus mal élu des présidents de la Vème République. Sa monarchie présidentielle survit par défaut et sous la contrainte d'un choix biaisé.

MARC FAUVELLE
Emmanuel MACRON président le plus mal élu de la Vème République ; je compléterai, si vous le permettez, les mots de Jean-Luc MELENCHON par notre sondage Ipsos-Sopra Steria : 42% des électeurs d'Emmanuel MACRON l'ont fait pour faire barrage à Marine LE PEN.

BRUNO LE MAIRE
D'abord ce que dit Monsieur MELENCHON est historiquement faux. Il vaut mieux dire des choses justes quand on s'exprime devant les Français. Et en deuxième lieu, je rappelle qu'Emmanuel MACRON a obtenu hier une large victoire. Ce n'est pas un quitus, ça ne veut pas dire que nous pouvons faire n'importe quoi, qu'il ne s'agit pas de ne pas entendre les électeurs qui ont manifesté leur insatisfaction, mais le procès en légitimité qui est fait par Jean-Luc MELENCHON depuis hier soir est inacceptable. On pourrait aussi dire : mais les 22% de Monsieur MELENCHON, dans le fond, c'est le vote utile de la gauche ; il a rassemblé autour de lui des millions d'électeurs qui ne soutiennent pas Jean-Luc MELENCHON, qui ne soutiennent pas la France Insoumise mais qui ont voulu faire un vote utile pour qu'il y ait un vote de gauche massif. On pourrait lui faire ce procès, je ne le lui fais pas. Donc je pense que Monsieur MELENCHON n'a pas la légitimité pour aller distinguer dans les votes des Français ceux qui sont vraiment pour Monsieur MACRON, ceux qui ne sont pas pour monsieur MACRON. C'est les Français seuls qui décident, c'est le peuple seul qui est souverain.

SALHIA BRAKHLIA
" Je pense à nos compatriotes qui ont voté pour moi pour faire barrage. Je veux ici les remercier. Ce vote m'oblige pour les années à venir » a dit Emmanuel MACRON hier soir. Ça veut dire quoi, " ce vote m'oblige " ?

BRUNO LE MAIRE
Ça veut dire que, comme je l'expliquais, que pour des millions de Français qui ont voté hier pour Emmanuel MACRON, les choses ne vont pas dans le bon sens. Je pense à la question écologique. Vous avez des millions de Français certainement qui ont voté hier pour Emmanuel MACRON tout en disant : le bilan d'Emmanuel MACRON et du gouvernement en matière écologique, il y a des choses mais ce n'est pas suffisant.

MARC FAUVELLE
C'est vrai ou pas ?

BRUNO LE MAIRE
Ils n'ont pas pris conscience de la gravité de la situation.

MARC FAUVELLE
C'est vrai ou pas, Bruno LE MAIRE ? Vous n'avez pas fait assez dans le premier quinquennat ?

BRUNO LE MAIRE
On n'a jamais fait assez contre le climat, les résultats sont là. Nous avons réussi à baisser les émissions de CO2 pendant la durée du quinquennat, nous avons fait beaucoup. Nous avons soutenu, nous avons mis en place MaPrimeRénov', nous avons aidé les Français à changer de véhicule. Mais on peut faire plus, on peut faire mieux, on peut faire plus vite, on peut faire plus radical et de plus long terme en matière de lutte contre le changement climatique, et c'est exactement ce qu'a proposé Emmanuel MACRON. Et le message que vous avez discuté avec les jeunes, je le vois avec mes propres enfants, avec leurs amis, avec les jeunes que j'ai pu rencontrer tout au long de cette campagne où j'ai multiplié les déplacements, le message est toujours le même : sur le climat, vous n'y êtes pas, il faut viser beaucoup plus haut, il faut être beaucoup plus rapide, on ne voit pas encore les résultats. Ce message, il est reçu 5 sur 5. Ceux qui nous disent : vous avez pris des mesures pour nous protéger contre l'augmentation des prix, c'est bien, mais vous n'y êtes pas encore, on est encore inquiet, il faut que le travail paye davantage, il y a encore trop d'injustices, mais nous les entendons aussi. Je ne considère pas que les près de 19 millions de Français qui ont voté pour Emmanuel MACRON lui ont dit : c'est super, on continue, tout va bien. Il y a une partie qui sont très satisfaits, ne l'oublions pas, mais il y a aussi des Français qui nous disent : dans le fond, vous êtes le meilleur choix et on attend beaucoup de vous ; et n'oubliez pas d'ici une semaine, deux semaines ou trois mois le message que nous avons passé, nous ne l'oublierons pas.

MARC FAUVELLE
Est-ce que les Français ou une partie d'entre eux a également dit hier à Emmanuel MACRON : changez quelque chose à votre façon de présider, changez votre façon de gouverner, oubliez certaines petites phrases, certains mots qui ont pu blesser ?

BRUNO LE MAIRE
Ça nous concerne tous. Bien sûr qu'il faut que nous changions notre façon de gouverner, bien sûr qu'il faut que nous changions nos institutions. Je crois le dire depuis quelques années mais même dans la pratique personnelle. Etre capable de plus d'écoute, d'entendre davantage ce que nous disent les uns et les autres, faire preuve de modération, d'équilibre, éviter les querelles inutiles, mettre de côté définitivement toute violence verbale, c'est aussi cela que nous ont dit les gens. Simplifier nos décisions politiques, permettre aux Français de participer davantage à la décision politique en s'exprimant plus régulièrement, c'est aussi ce qu'ils nous ont dit. Le fonctionnement démocratique dans lequel on s'exprime une fois tous les 5 ans, mais pendant 5 ans vous avez un mandat, vous faites ce que vous voulez…

MARC FAUVELLE
Donc il faut quoi ? Il faut des référendums régulièrement pour ponctuer le quinquennat ?

BRUNO LE MAIRE
Mais on n'est pas obligé d'aller systématiquement jusqu'au référendum.

MARC FAUVELLE
Alors il y a quoi comme solution ? Là par exemple, les prochaines élections elles sont dans deux ans si je ne dis pas de bêtise, ce sont les élections européennes.

BRUNO LE MAIRE
Elles sont dans deux mois.

SALHIA BRAKHLIA
Il y a les législatives entre-temps.

MARC FAUVELLE
Pardon. Je me suis projeté dans l'après mais vous dites : il faut plus souvent consulter les Français. Comment ?

BRUNO LE MAIRE
Mais je pense que nous devons trouver des moyens de consulter qui soient plus simples et plus légers que le référendum. Le Grand débat était une intuition d'Emmanuel MACRON qui était une intuition très juste mais on doit pouvoir les consulter sur des textes de loi. Le jour où nous allons aborder la question de la fin de vie, question qui nous touche tous au plus profond de nous-mêmes, au plus profond de nos convictions intimes, le débat ne peut pas se limiter à l'Assemblée nationale : il faut que les Français d'une manière ou d'une autre puissent participer à ce débat.

SALHIA BRAKHLIA
Consultation citoyenne.

MARC FAUVELLE
Ça a été fait, Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Ça peut être des conventions, ça peut être des consultations, il y a plein de formes qui peuvent être prises. Moi j'avais proposé l'amendement citoyen : 100 000 citoyens qui déposent un amendement sur un texte de loi, obligation pour la commission compétente à l'Assemblée nationale de l'examiner. Tout ça fait vivre la démocratie, elle est étouffée la démocratie. Et si aujourd'hui il y a tellement de voix qui se portent vers l'abstention ou vers le vote blanc c'est que les gens ont le sentiment que leur voix n'est pas entendue. Eh bien libérons ces voix et je suis convaincu que la démocratie française respirera mieux et fonctionne mieux. (…)

SALHIA BRAKHLIA
En attendant la constitution du nouveau gouvernement et les législatives, il y a urgence, l'urgence du pouvoir d'achat des Français face aux prix qui augmentent. Alors vous avez mis en place plusieurs mesures ces derniers mois : bouclier tarifaire sur l'énergie, chèque inflation et la ristourne de 18 centimes à la pompe. Est-ce que cette ristourne de 18 centimes par exemple, elle sera maintenue ?

BRUNO LE MAIRE
Alors je vais vous dire tout ça avec beaucoup de prudence parce qu'il se peut que d'ici quelques jours, je ne sois plus ministre de l'Economie et des Finances ou plus au gouvernement. Vous savez, tout peut arriver donc je le dis avec prudence et humilité.

MARC FAUVELLE
Vous voulez dire que vous voyez où dans quelques ?

BRUNO LE MAIRE
Ça, ce n'est pas à moi de voir où je me vois, c'est plutôt au président de la République d'en décider mais je dis simplement que, de fait, il y aura un nouveau gouvernement et vous n'avez jamais de garantie d'en faire partie donc il faut s'exprimer avec prudence. Mais ce sur quoi nous avons toujours voulu travailler, c'est d'abord le maintien d'un dispositif sur le carburant. Nous maintiendrons un dispositif sur le carburant parce que les prix à la pompe continuent d'être très élevés. Il y a la ristourne de 18 centimes d'euros, elle est efficace aujourd'hui. Il peut y avoir aussi des dispositifs à mon sens plus efficaces parce que plus ciblés sur les personnes qui n'ont pas d'autre choix que de prendre leur véhicule pour aller travailler ou qui sont des gros rouleurs. Jean CASTEX nous avait demandé de travailler sur ce dispositif, il sera prêt à l'été donc c'est une option alternative. Mais en tout état de cause, nous maintiendrons un dispositif pour protéger les Français contre la flambée des prix du carburant. C'était une promesse du candidat MACRON, ce sera donc aussi une décision du président MACRON.

MARC FAUVELLE
Pour être précis Bruno LE MAIRE, vous dites : ce serait une proposition alternative. On enlèverait la ristourne de 18 centimes et on concentrerait les efforts sur les gros rouleurs ou ceux qui sont obligés…

BRUNO LE MAIRE
Oui, parce que le problème de la ristourne de 18 centimes, on le sait tous, c'est qu'elle profite à tout le monde quel que soit son niveau de revenus et que vous soyez ou non obligé de prendre votre véhicule pour aller travailler. Donc la justice serait qu'on aide davantage ceux qui vont faire 100, 150 kilomètres par jour, parfois davantage quand vous êtes par exemple assistante médicale. Les 18 centimes, ce n'est pas mal mais avoir une aide plus significative et plus ciblée, il me semble que c'est plus juste et plus efficace.

MARC FAUVELLE
Ça, ce serait à partir de quand ? De cet été ? De fin juillet ?

BRUNO LE MAIRE
L'idée, c'est de faire ces mesures, de les voter à l'été vers le mois de juillet.

SALHIA BRAKHLIA
Parce que la ristourne de 18 centièmes, c'est jusqu'au 31 juillet. Comment vous allez calculer qui peut accès à ce dispositif nouveau et qui ne peut pas y avoir accès ?

BRUNO LE MAIRE
Nous avons fait - je ne vais pas rentrer dans le détail technique - nous avons fait tout le travail technique pour pouvoir croiser les données entre votre niveau de revenus, le véhicule dont vous disposez, la consommation du véhicule, le nombre de kilomètres que vous parcourez. Donc c'est un gros travail technique qui a été fait et qui nous permet aujourd'hui, alors qu'on ne pouvait pas le faire il y a quelques mois, d'avoir un dispositif qui soit plus ciblé. Donc les deux propositions sont sur la table…

MARC FAUVELLE
Moins de monde concerné mais qui toucherait davantage.

BRUNO LE MAIRE
Exactement. Mais parce que les 18 centimes, ils vont bénéficier à une personne qui n'aurait pas besoin de prendre sa voiture, qui va la prendre quand même et qui a un niveau de revenus très élevé. Ça, c'est l'aspect négatif de ce dispositif qui protège par ailleurs des millions de Français, reconnaissons-le. Avoir une autre possibilité et une possibilité de choisir avec quelque chose de plus ciblé me paraît nécessaire ; c'était la demande de Premier ministre, nous avons répondu à sa demande.

MARC FAUVELLE
Le bouclier tarifaire sur les prix du gaz et de l'électricité, Bruno LE MAIRE, jusqu'à quand est-il maintenu ?

BRUNO LE MAIRE
Il sera maintenu jusqu'à la fin de l'année 2022.

MARC FAUVELLE
Quel que soit le futur ministre.

BRUNO LE MAIRE
Oui, tout simplement parce qu'on voit bien que ces tarifs de l'énergie ils explosent, et que tant que vous avez la guerre en Ukraine et une crise géopolitique aussi importante, il y a peu à espérer sur le front des prix de l'énergie. Ils resteront élevés.

SALHIA BRAKHLIA
Donc 0 augmentation prévue même légère au fil de l'année ? Sur le bouclier tarifaire, ça ne bougera pas.

BRUNO LE MAIRE
Le bouclier tarifaire, il est déjà en gel sur les prix du gaz, on plafonne à 4% les prix de l'électricité. Je redis qu'aucun pays européen ne fait autant. Et là aussi, si on regarde de manière un peu plus large les niveaux d'inflation, je sais bien que les 4% d'inflation préoccupent beaucoup de nos compatriotes, mais en Allemagne c'est plus de 7%, en Espagne c'est près de 10%, aux Pays-Bas c'est près de 12%, donc le pays qui a le mieux protégé ses compatriotes contre l'augmentation des prix, c'est la France et c'est le président de la République.

MARC FAUVELLE
La réforme des retraites Bruno LE MAIRE, 64 ans à la fin du prochain quinquennat a dit Emmanuel MACRON, 65 ans peut-être au-delà, mais avant cela il y aura une clause de revoyure en 2027. Qu'est-ce qu'il est négociable dans cette réforme ? Qu'est-ce qu'il y aura sur la table lorsque vous ou les futurs ministres du futur gouvernement recevrez les syndicats ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'il faut déjà qu'il y ait un cap qui soit clair, vous l'avez parfaitement rappelé.

MARC FAUVELLE
Mais 64 ans, ça on n'y touche pas.

BRUNO LE MAIRE
… 2028, clause de rendez-vous avec l'objectif de 65 ans. Ça, c'est ce qui a été défini pendant la campagne et avec beaucoup de courage et beaucoup de clarté par le président de la République. Je le redis une fois encore…

MARC FAUVELLE
Ça a un peu changé en cours de route quand même.

BRUNO LE MAIRE
Au nom de tous ceux qui ont soutenu le projet du président de la République au premier tour et qui l'ont fait dans la clarté. Ensuite vous avez la question des carrières longues, à partir de quel âge on estime qu'il y a une carrière longue, qu'est-ce qui démarre la carrière longue, qu'est-ce que c'est qu'une carrière longue. Il y a 20 ou 30 ans, il pouvait être assez habituel de démarrer très jeune sa vie professionnelle ; aujourd'hui ç'a été un peu décalé mais tout ça, ça se regarde. On ne peut pas aujourd'hui faire l'addition systématique des 42 ou 43 ans en prenant 20 ans comme référence, il peut y avoir d'autres références, on peut en discuter.

MARC FAUVELLE
Ça ira de paire, on est bien d'accord, avec un allongement de la durée de cotisation.

BRUNO LE MAIRE
Oui, il y aura un allongement de la durée de cotisation mais qui n'a pas…

MARC FAUVELLE
Qui pourra aller jusqu'à combien pas ?

BRUNO LE MAIRE
Sur les annuités, je rappelle que c'est une autre réforme. Là aussi je ne veux pas accabler dès le matin nos auditeurs de technique, mais vous avez une réforme dite Touraine qui a prévu de passer progressivement les annuités de 42 à 43 ans.

MARC FAUVELLE
Oui, il faudra aller au-delà.

BRUNO LE MAIRE
C'est ce qui était prévu par la réforme Touraine, ce n'est pas ce qui aujourd'hui est au coeur de notre réforme. Nous notre réforme, c'est décaler 4 mois par 4 mois, année par année l'âge légal de départ à la retraite jusqu'à 65 ans avec une clause de revoyure à 64 ans, ce qui est très progressif.

MARC FAUVELLE
Vous dites : ce n'est pas dans notre réforme. Emmanuel MACRON l'a dit il y a quelques jours sur le plateau de France 2 face à Anne-Sophie LAPIX que oui, il faudra aller au-delà des 43, par exemple quelqu'un qui demain commencera à travailler à 21 ans pour pouvoir liquider sa retraite à 65, ça fera 44 années de cotisation. On sera au-delà de la réforme Touraine.

BRUNO LE MAIRE
Nous regarderons. Je vous le dis, je ne veux pas nous enfermer dans des choses qui soient trop strictes et laisser entendre qu'il n'y a aucune marge de manoeuvre sur la négociation. Il y a sur les carrières longues, sur la pénibilité, qu'est-ce que c'est un travail qui est pénible et qui va vous permettre d'avoir des règles de cotisations qui soient différentes, il faut qu'il y ait de marge de manoeuvre pour la négociation. Je pense que le cadre défini par le président de la République était suffisamment clair : on ne touche pas à l'âge des 67 ans pour l'annulation de la décote, on vise 65 ans comme âge légal à partir duquel vous pouvez déclencher votre droit à pension, on fait une clause de revoyure en 2028 à partir du moment où on aura atteint les 64 ans, et puis ensuite vous avez la pénibilité vous avez les carrières longues tout cela est sujet à négociation.

SALHIA BRAKHLIA
Bruno LE MAIRE, vu le caractère inflammable de cette réforme est-ce que vous nous garantissez ce matin que le gouvernement ne passera pas en force, n'utilisera pas le 49-3 pour faire passer cette réforme ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne peux pas donner cette garantie, je ne le souhaite pas, ça c'est certain. J'ai toujours dit que cette réforme devait faire l'objet le plus possible de discussion et de dialogue avec l'espoir de parvenir à un compromis, et je voudrais m'inscrire surtout dans ce qui est notre objectif plus large. Vous parliez de pouvoir d'achat tout à l'heure, notre objectif c'est le plein emploi. Une des réponses majeures à toutes les difficultés françaises, c'est que chacun puisse avoir une activité en France. Ça n'est pas arrivé depuis 1970. On a beaucoup dit que c'était un exploit qu'Emmanuel MACRON soit réélu : c'est vrai, c'est la première fois sous la Vème qu'un gouvernement qui est en exercice, un président qui est en exercice, qui gouverne le pays est réélu. Un deuxième exploit auquel j'attache une importance considérable serait que pour la première fois depuis 50 ans, chaque Français ait un emploi, ait une activité. Ça donnera du pouvoir d'achat aux Français et ça permettra de régler en partie le problème du pouvoir d'achat. Ça réglera aussi en grande partie la question de la solidarité, du financement de notre modèle social qui est une des inquiétudes des Français. Moi quand j'entends un de mes compatriotes dans l'Eure me dire : il y a un problème d'accès aux soins, l'hôpital ça ne va pas, il faudrait davantage nous protéger socialement, tout cela sera beaucoup plus facile dès lors qu'il y aura le plein emploi en France. (…)

SALHIA BRAKHLIA
Pendant le débat d'entre-deux-tours, Emmanuel MACRON a dit qu'il souhaitait revaloriser les minima sociaux dès cet été. On parle de quoi ? De revalorisation ou de réindexation sur l'inflation ?

BRUNO LE MAIRE
On parle de réindexation sur l'inflation, c'est-à-dire qu'il faut que nous fassions sur les minima sociaux ce qui a été décidé par le président de la République sur les retraites. Là aussi derrière les chiffres, derrière la technique, il y a une question de justice. Aujourd'hui votre minima social, il n'augmente pas et votre baguette de pain, votre paquet de pâtes, votre prix du litre d'essence lui va augmenter donc vous êtes pris à la gorge. C'est la même chose pour les retraités. Donc pour les retraités dès le mois de juillet, nous augmenterons les pensions de retraite du niveau de l'inflation, et pour les minima sociaux - je pense au RSA, je pense à la prime d'activité, je pense à l'allocation adulte handicapé - il en ira de même. On ne peut pas dire d'un côté que le travail doit payer et ne pas en tenir compte dans la réalité des faits. Nous tenons compte de la réalité de l'inflation.

MARC FAUVELLE
4 % environ ?

BRUNO LE MAIRE
En fonction du niveau d'inflation mais on est autour de 4%.

MARC FAUVELLE
Il n'y aura pas de coup de pouce supplémentaire au-delà de la réindexation de la l'alignement sur l'inflation ?

BRUNO LE MAIRE
Le coup de pouce, je rappelle qu'il est naturel. C'est d'ailleurs une des spécificités françaises. Nous avons un SMIC qui est indexé sur l'inflation, il va encore augmenter au 1er mai d'environ 34 euros net pour un salarié au niveau du SMIC, ce qui fait que le SMIC net va dépasser les 1 300 euros. Et pour beaucoup de salariés, vous rajouterez cette prime d'activité dont je viens de parler et qui sera elle aussi revalorisée du montant de l'inflation. Notre objectif est bien de protéger le plus grand nombre de nos compatriotes contre cette augmentation des prix.

MARC FAUVELLE
Bruno LE MAIRE, Emmanuel MACRON va probablement changer de Premier ministre pour lancer son deuxième quinquennat. Quel est le portrait idéal ?

BRUNO LE MAIRE
Il n'y a qu'une personne qui peut vous répondre à cette question et elle n'est pas dans cette pièce, c'est le président de la République. C'est vraiment à lui et à lui seul…

MARC FAUVELLE
Vous n'avez pas une petite idée des qualités requises pour le poste ?

BRUNO LE MAIRE
Non. Je n'ai aucune idée sur les qualités qui sont requises pour ce poste qui est un poste très difficile, et il y a aussi une équation politique et cette équation politique il y a un seul mathématicien politique qui peut la résoudre : c'est le président de la République. Donc tous ceux qui s'amusent à faire des équations au tableau noir ont de fortes chances que ce soit effacé ensuite à l'éponge par le président de la République lui-même.

MARC FAUVELLE
C'est un poste qui ne se refuse pas ?

BRUNO LE MAIRE
C'est un poste qui ne se demande pas, qui ne se refuse pas, c'est comme les décorations.

MARC FAUVELLE
Oui. Vous en rêvez la nuit ou pas ?

BRUNO LE MAIRE
Pas du tout. J'ai d'autres rêves, je vous rassure.

MARC FAUVELLE
Est-ce que vous vous voyez a contrario rempiler là où vous êtes depuis 5 ans ?

BRUNO LE MAIRE
Tout cela n'a pas grande importance. Ce que je peux vous dire pour parler avec sincérité, c'est que ç'a été une grande fierté mais aussi un grand bonheur d'être ministre de l'Economie et des Finances pendant 5 ans. Et donc quand on a trouvé son bonheur, pourquoi en changer.

SALHIA BRAKHLIA
C'est clair là du coup.

BRUNO LE MAIRE
Pardon ?

SALHIA BRAKHLIA
C'est plutôt clair du coup votre réponse.

BRUNO LE MAIRE
Sur mes sentiments, oui. Après sur les décisions qui seront prises, elles ne m'appartiennent pas. Ça vous donne aussi une très grande liberté.

SALHIA BRAKHLIA
Un message Emmanuel MACRON. Vous disiez à l'instant que le choix du Premier ministre dépendra de l'équation politique notamment donc des législatives. Marine LE PEN, tout comme Jean-Luc MELENCHON, a indiqué vouloir se faire élire Premier ministre. Lequel des deux vous préférez ?

BRUNO LE MAIRE
D'abord, je conteste cette lecture des institutions françaises. On n'est pas élu Premier ministre, c'est justement la singularité : on est nommé Premier ministre.

MARC FAUVELLE
En fonction de la majorité qui sort des urnes.

BRUNO LE MAIRE
En fonction de la majorité que les Français décident de mettre en place. Je trouve tous ces propos qui ont l'air sympathiques, drôles, mais je ne les trouve pas respectueux des Français. Les Français décident, ils sont souverains, c'est le peuple souverain. Ils ont choisi un président de la République et il a toute la légitimité que lui donne ce scrutin populaire, et demain vous aurez une majorité et les députés qui seront élus auront toute la légitimité que leur donnera le peuple français. Et dans l'intervalle, le président de la République choisira un nouveau Premier ministre : la Constitution prévoit que c'est le président de la République et lui seul qui nomme le Premier ministre.

SALHIA BRAKHLIA
Vous considérez qu'on peut continuer à faire de la politique quand on a raté trois fois la marche de la présidentielle ?

BRUNO LE MAIRE
Je n'ai jamais considéré qu'un échec vous disqualifiait en politique. J'ai même toujours considéré qu'un échec vous permettait de vous remettre en question, d'essayer d'être meilleur le lendemain donc je n'ai pas de leçon à donner à Marine LE PEN en la matière. C'est à elle seule de décider ce qu'elle veut faire de sa vie politique et personne n'a de leçon à lui donner.

MARC FAUVELLE
Vous savez que votre ancien parti, Les Républicains, continue de se déchirer sur ce qu'il faut faire à présent : rejoindre Emmanuel MACRON ou continuer au sein du parti Les Républicains, ou même pour d'autres partir sur l'aile droite chez Eric ZEMMOUR. Vous leur dites quoi à ceux qui sont encore chez Les Républicains ? Rejoignez-nous définitivement, venez, on est bien au gouvernement ?

BRUNO LE MAIRE
Je leur dis qu'il est temps de faire preuve d'humilité, d'honnêteté et de lucidité. En 2017, quand j'avais rejoint le président de la République après une défaite aussi qui m'a appris beaucoup, qui était une défaite lourde à la primaire, j'ai regardé le projet d'Emmanuel MACRON. J'ai regardé son programme, ce qu'il proposait sur l'emploi, sur les impôts, sur les entreprises, sur l'Europe et je me suis dit : mais dans le fond si on est honnête, je me reconnais dans ce programme, pas à 100% - il y a des choses que je n'aime pas forcément - mais en grande partie…

MARC FAUVELLE
Dans ce que vous n'aimiez pas, il y avait quoi ?

BRUNO LE MAIRE
Il y avait surtout ce que j'aimais et ce que je soutenais, notamment dans le domaine économique, dans le domaine européen, dans la vision de la Nation, je m'y retrouvais. Donc en 2017 je me suis dit : mais dans le fond, il vaut mieux l'aider que le combattre. Pendant 5 ans, Les Républicains et Valérie PECRESSE pendant sa campagne n'ont cessé de combattre Emmanuel MACRON, de s'opposer à des propositions dont dans leur for intérieur ils savaient très bien que c'étaient les leurs. La baisse des impôts, le soutien aux entreprises, le soutien de la construction européenne, le soutien à l'emploi, à l'activité, à la valorisation du travail mais tout ça c'est ce que nous avons toujours défendu.

SALHIA BRAKHLIA
Quoi, c'est de la posture pour exister encore ?

BRUNO LE MAIRE
Mais bien sûr que c'est la posture. Au bout de 5 ans, ils devraient quand même avoir compris et ils devraient avoir l'honnêteté et la lucidité de se dire : dans le fond, notre place est à ses côtés et pas contre lui.

MARC FAUVELLE
Merci à vous Bruno LE MAIRE, Ministre de l'Economie, des Finances et de la Relance, invité ce matin de Franceinfo.

BRUNO LE MAIRE
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 avril 2022