Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec BFM Business le 25 mai 2022, sur le déficit du commerce extérieur, la désindustrialisation, la taxe carbone aux frontières de l'Europe, la question des salaires et la transition écologique.

Texte intégral


Q - Franck Riester, ministre délégué au commerce extérieur et à l'attractivité, bonjour Franck Riester.

R - Bonjour.

Q - Alors, vous avez rajouté Attractivité à votre portefeuille, ça tombe bien parce que, effectivement, c'est une des priorités du nouveau quinquennat, il faut encore progresser en la matière, parce que 100 milliards d'euros de déficit commercial, c'est ce qui nous pend au nez cette année, ce n'est pas très glorieux.

R - C'est une faiblesse de notre économie, bien sûr, oui, on est à 100 milliards d'euros de déficit des biens, après les chiffres qui étaient mauvais au premier trimestre. Alors, il y a des raisons structurelles qu'on connaît, c'est la désindustrialisation de notre pays, il y a des raisons aussi conjoncturelles, que tout le monde comprend bien, c'est l'augmentation du prix de l'énergie, avec ce qui se passe en Ukraine notamment. Et donc, nous avons besoin de mobiliser une stratégie très puissante pour retrouver le top des classements en matière de commerce extérieur, alors que là on est plutôt en bas des classements européens.

Q - Alors, c'est vrai que quand on se compare effectivement à nos voisins européens on fait moins bien, même par rapport à l'Italie, même par rapport à l'Espagne, on a désindustrialisé notre pays, 10% du PIB aujourd'hui.

R - C'est 30 ans de désindustrialisation qui fait qu'aujourd'hui la part de notre industrie dans notre activité économique est très faible, et donc pour pouvoir exporter des biens il faut les produire dans le pays. Pour autant, on a des très bons résultats aujourd'hui en services, alors qui ne compensent pas totalement le déficit commercial des biens, mais on a, par exemple en douze mois glissants, de la même façon, un excédent record à presque 48 milliards d'euros des services ; c'est le retour des touristes, c'est grâce au fret maritime...

Q - CMA CGM, avec les coûts du transport maritime qui explosent, forcément, ça fait plus de revenus pour une compagnie française comme CMA CGM.

R - C'est un des leaders effectivement mondiaux, c'est une entreprise très dynamique et très performante. Et puis, c'est aussi le savoir-faire français en matière d'ingénierie, vous savez en Afrique on a de gros projets d'infrastructures, eh bien, souvent ce sont des entreprises françaises qui sont là pour apporter une ingénierie. Donc, le secteur des services se porte bien, il faut que le secteur de l'industrie se porte mieux. Eh bien, pour ça, il n'y a pas cinquante solutions, il faut d'abord de la compétitivité, continuer cette stratégie que nous avons menée, à la demande du Président la République depuis cinq ans, d'amélioration de la compétitivité de notre pays, avec la baisse de la fiscalité, la baisse des impôts de production, vous avez vu qu'on va continuer cette baisse des impôts de production...

Q - Alors justement, la promesse de la campagne, c'est 7 milliards d'euros d'impôts de production en moins, et on a déjà fait 10 milliards...

R - C'est ça.

Q - C'est tout de suite, c'est en 2022, 2023 ?

R - Alors le calendrier n'est pas encore finalisé, mais l'idée, c'est d'aller assez vite pour permettre l'amélioration de la compétitivité de nos entreprises, et c'est cette fameuse CVAE qu'on veut supprimer ; mais le calendrier n'est pas encore retenu.

Q - Mais aller assez vite, ça veut dire qu'on ne va pas faire ça en trois fois ou quatre fois, on va y aller vite ?

R - Je ne sais pas vous dire aujourd'hui, l'idée c'est de donner la possibilité à nos entreprises d'être encore plus compétitives qu'elles ne le sont aujourd'hui, c'est la ligne de direction que nous a fixée le Président de la République, depuis cinq ans, et qu'il continue de vouloir mettre en oeuvre, en accélérant sur la baisse des impôts de production et en maintenant toutes les autres baisses d'impôts, y compris les impôts sur la fiscalité du patrimoine, l'impôt sur les sociétés, je rappelle que l'impôt sur les sociétés est passé de 33% à 25%, ce qui est un effort majeur de soutien à la compétitivité des entreprises. Il y a la réindustrialisation, et donc c'est tout le plan France 2030, c'est tout ce qu'on est en train de faire avec les différentes filières pour relocaliser une partie de nos chaînes de valeur, ou co-localiser à proximité, c'est-à-dire dans les pays limitrophes à la France ou à l'Union européenne, un certain nombre des parties de chaîne de valeurs et de chaîne d'approvisionnement. Et puis, c'est aussi la politique commerciale, qui est de faire en sorte que nous puissions avoir une politique commerciale moins naïve. Je vous donne un exemple de réussite dans cette présidence française de l'Union européenne, c'est la question de la réciprocité dans l'ouverture des marchés publics. Aujourd'hui, les entreprises européennes n'ont accès qu'à 50 % des marchés publics dans le monde, alors que nous, nous ouvrons la totalité de nos marchés publics à toutes les entreprises du monde entier.

Q - Et donc ça veut dire quoi, ça veut dire qu'on va pouvoir restreindre maintenant ?

R - Eh bien demain, c'est-à-dire dans quelques semaines, nous pourrons bloquer les entreprises qui viennent de pays qui n'ouvrent pas leurs propres marchés publics à nos entreprises. Et donc les marchés publics seront fermés à ces entreprises venues de ces pays-là.

Q - Ça peut valoir pour les Américains par exemple ?

R - Ça peut valoir pour les Américains...

Q - Qui sont assez fermés, en fait.

R - Ça peut valoir surtout pour ceux avec qui on n'a pas des accords commerciaux spécifiques pour les marchés publics. Avec les Américains, c'est un peu différent, on a des accords, et donc il y a des engagements des Américains d'aller vers plus d'ouverture de leurs marchés publics, mais enfin il faut rester vigilant, il faut continuer de mettre la pression. Ça concerne par exemple les Chinois, ça concerne toute une autre série de pays. Mais vous le voyez, c'est un changement radical de façon de concevoir la politique commerciale pour mieux protéger nos entreprises et dans cette compétition mondiale, qui est de plus en plus difficile, de donner à nos entreprises les moyens de se battre à armes égales.

Q - Alors, il y a un autre dossier qui n'avance pas très vite, c'est celui de la taxe carbone aux frontières de l'Europe, parce qu'effectivement là aussi c'est un désavantage compétitif : nous faisons des efforts, on décarbone notre industrie, le risque, c'est qu'on importe des produits moins chers parce que pas décarbonés.

R - Oui, tout à fait, et c'est un des grands combats du Président de la République que nous mettons en oeuvre au niveau européen dans les différentes filières, notamment Bruno Le Maire qui est à la manoeuvre en la matière. Il y a eu des avancées importantes au niveau des Etats membres. Maintenant, il faut travailler avec le Parlement et la Commission pour finaliser ce projet-là, mais je pense vraiment qu'on va dans le bon sens puisque, en plus de la proposition de la Commission, il y a un accord avec les Etats membres pour se doter de cet outil absolument clé, qui va permettre de compenser les efforts que nous faisons, que nos entreprises font, en matière de décarbonation, de leur production, vis-à-vis d'entreprises qui n'ont pas cette même exigence et qui donc sont des concurrents déloyaux, d'une certaine façon, vis-à-vis de nos entreprises. Et puis, il y a tout ce qui est fait aussi en matière de déforestation : on veut bloquer les produits, ou limiter l'entrée des produits qui sont issus de la déforestation, dans cet état d'esprit à la fois de protéger nos entreprises et d'être toujours plus exigeants en matière de lutte contre le réchauffement climatique et en protection de la biodiversité. Et c'est aussi ce que nous soutenons, c'est qu'il puisse y avoir, en Europe, un devoir de vigilance des entreprises. Vous savez qu'en France on a mis en place en 2017 un devoir de vigilance des entreprises, qui doivent veiller à ce que leurs chaînes d'approvisionnement soient responsables ; eh bien, on veut aussi que les pays européens soient dans cette même dynamique, là aussi pour pas que nos entreprises aient des contraintes que n'ont pas leurs partenaires européens.

Q - On va parler des hausses de salaires, parce qu'il y a eu une réunion en début de semaine à Bercy autour de Bruno Le Maire avec les représentants du patronat, où Bruno Le Maire a fait une amicale pression sur les entreprises pour qu'elles augmentent un peu leurs salariés, pour notamment lutter contre effectivement l'effritement de pouvoir d'achat et la hausse de l'inflation. Est-ce que ce n'est pas un peu contradictoire parce que quand on veut que les entreprises soient plus compétitives, on veut que leurs coûts ne soient pas trop importants, si on les incite à augmenter les salaires, c'est très bien pour les salariés, mais on va dégrader notre compétitivité.

R - Alors, cette question de l'inflation générale dans le monde, il y a une inflation générale aujourd'hui, est une problématique très complexe à régler ; cela passe par différents leviers. D'abord le levier d'essayer de limiter un certain nombre de hausses, notamment énergétiques, c'est pour ça que vous savez qu'on a mis en place un gel des prix du gaz, un bouclier pour le prix de l'électricité. Et donc on veut jouer, nous, à notre niveau budgétaire français, pour essayer de limiter l'impact sur les entreprises et sur les particuliers de cette hausse des prix de l'énergie.

Q - Toutes les entreprises ne bénéficient pas de ce mécanisme de plafond.

R - Non, ça dépend de la taille des entreprises, de leur secteur, mais il y a aussi un plan de résilience pour accompagner les entreprises en fonction d'un certain nombre de secteurs qui sont les plus impactés par ce renchérissement du coût de l'énergie, c'est dans le plan de résilience présenté par Jean Castex, il y a quelques semaines.

Q - Et côté salaires alors ?

R - Et côté salaires, il est important aussi d'aider nos compatriotes à passer cette période d'inflation, c'est pour ça qu'on est en train de revoir de quelle manière on peut dégeler l'indice pour les fonctionnaires, puisqu'on est aussi employeur, et c'est d'inciter les entreprises, quand elles le peuvent, à prendre aussi leur part à cette augmentation du pouvoir d'achat de nos compatriotes.

Q - Alors les entreprises, qu'on reçoit tous les jours, elles nous ont dit "mais non, on a des marges, d'ailleurs on fait déjà des efforts sur nos marges parce qu'il y a la hausse des prix, on ne répercute pas l'intégralité de la hausse des prix d'approvisionnement sur les prix à la consommation, si vous nous demandez d'augmenter les salaires..."

R - On fait confiance aux entreprises, donc celles qui peuvent, et qui ont les moyens, parce qu'elles ont réussi grâce aux mesures qu'on a prises, et grâce aussi au travail qu'elles ont réussi à mettre en oeuvre, reconstituer des marges, d'utiliser une partie de ces marges-là pour accompagner leurs salariés dans les difficultés qui sont les leurs en matière de pouvoir d'achat, et on met aussi des dispositifs pour essayer que ce soit peut-être ponctuel et pas structurel. Par exemple, c'est le triplement de la prime Macron, je rappelle que...

Q - Macron, à 6000 euros, oui.

R - 6000 euros, qui est défiscalisée et sans cotisations sociales, c'est aussi ce qu'on essaye de faire, ce qu'on a déjà fait, et ce qu'on veut peut-être encore aller plus loin pour faciliter le recours à l'intéressement, à la participation et à l'actionnariat salarié...

Q - C'est très compliqué le calcul de l'intéressement.

R -C'est vrai, c'est vrai...

Q - Est-ce qu'on pourrait simplifier ?

R - Alors, il y a eu des lois qui ont été votées dans le mandat précédent pour simplifier et baisser aussi le coût, pour l'entreprise, de l'intéressement, de la participation...

Q - On peut aller plus loin dans la simplification ?

R - Ecoutez, on va voir, en tout cas, on écoute ce que nous disent les acteurs économiques, parce que vous savez qu'on veut vraiment que toutes ces réformes soient faites en partenariat, il ne s'agit pas que nous, de haut, on prenne une décision unilatérale, on veut co-bâtir ces réponses à cet enjeu de l'inflation. Je rappelle quand même que grâce aux mesures qui ont été prises par le gouvernement jusqu'à aujourd'hui, la France a le niveau d'inflation le plus faible de la zone euro...

Q - C'est vrai.

R - Et oui, on est à 5%, ce qui est beaucoup, pendant que l'Allemagne est à 8, et les Pays-Bas à 11, et certains pays dans le monde encore au-delà.

Q - Alors, vous parliez des outils pour augmenter les salaires ou faire des primes, on a eu une proposition sur ce plateau il y a deux jours de la vice-présidente du MEDEF qui proposait un chèque carburant qui serait alloué par les entreprises à leurs salariés, en fonction des besoins de déplacements de leurs salariés, défiscalisé, désocialisé, comme la prime Macron, c'est quelque chose que vous pourriez mettre en place ?

R - Ecoutez, il faut regarder, on est en tout cas à l'écoute parce qu'on a besoin que tout le monde se mobilise, à la fois pour être créatif, et à la fois pour que chacun prenne sa part, et notamment les entreprises, dans l'accompagnement de nos compatriotes face à cette difficulté qu'est l'inflation.

Q - Alors, vous êtes dans un gouvernement de la transition écologique, avec deux ministres qui l'incarnent, et une Première ministre d'ailleurs, qui incarne cette transition écologique, il y a de l'actualité aujourd'hui, l'assemblée générale de TotalEnergies, avec beaucoup de fonds d'investissement, beaucoup d'actionnaires, qui commencent à se rebeller et qui vont voter contre le plan de transition de Total qui, selon eux, n'est pas assez rapide. Est-ce que vous estimez effectivement que TotalEnergies ne va pas assez vite dans la transition écologique ?

R - Ecoutez, en tout cas, ce qui est certain, c'est que tout le monde doit se mobiliser, nous on doit aller encore plus vite, nous l'Etat. C'est la raison pour laquelle le président de la République a fixé une ambition très forte, que la France soit le pays européen, le premier, à être totalement décarboné, sorti des énergies carbones ; et vous avez vu qu'il y a une accélération du plan nucléaire et du plan énergies renouvelables, avec une structuration gouvernementale, que vous avez rappelée, très ambitieuse pour y arriver. Et c'est à tous les ministres, on a une feuille de route qu'on est en train de bâtir, pour accélérer la transition énergétique et la transition écologique dans nos ministères et dans l'action publique qui est la nôtre. Je prends un exemple, sur le financement export nous avons une ambition déjà très importante en matière de financement export vert, nous allons amplifier encore cette ambition pour soutenir les projets qui sont dans la transition écologique et la transition énergétique...

Q - Mais TotalEnergies c'est le grand groupe français des énergies, est-ce qu'ils doivent aller plus vite dans la transition ?

R - Ecoutez, si tout le monde se mobilise, on aura des résultats à plus court terme, et TotalEnergies les premiers, et je suis sûr que TotalEnergies peuvent encore mieux faire en matière de transition énergétique et écologique.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 1er juin 2022