Entretien de Mme Catherine Colonna, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec LCI le 30 mai 2022, sur la mort d'un journaliste français, le conflit en Ukraine et la perspective d'adhésion de ce pays à l'Union européenne.

Texte intégral

Q - Bonsoir Madame la Ministre. Merci de nous accorder cette première interview. C'est donc votre première visite en tant que ministre ; elle se déroule à Kiev, c'est aussi la première visite d'un membre éminent du Gouvernement français dans la capitale ukrainienne. D'abord quelle est votre réaction, votre commentaire après la mort de notre confrère français, Frédéric Leclerc-Imhoff, alors qu'il couvrait l'évacuation des civils à Severodonetsk ?

R - Bonsoir. C'est une journée qui est malheureusement endeuillée par la mort de votre confrère, un journaliste français a été tué aujourd'hui alors qu'il faisait son travail. C'est un drame. C'est aussi un crime. Tirer sur un convoi d'évacuation comme l'ont fait les forces russes et tuer un journaliste, faire des blessés, c'est un crime sur lequel il faudra enquêter. Nous souhaitons donc qu'il y ait une enquête approfondie qui établisse les circonstances de ce drame.

Je présente évidemment toutes mes condoléances à sa famille, à ses amis et aussi à votre profession parce que nous avons besoin des journalistes, le monde a besoin des journalistes ; nous avons besoin de savoir ce qui se passe. J'en ai parlé au Président Zelensky ; je lui ai demandé que les autorités ukrainiennes fassent tout leur possible pour qu'il puisse être ramené à sa famille le plus rapidement possible une fois les formalités légales accomplies. J'ai également téléphoné au gouverneur de la région pour avoir confirmation de sa part des circonstances de ce drame ; ils nous aideront autant qu'ils le pourront.

Q - Votre visite est un symbole fort mais cela n'enlève rien au fait que les relations entre Kiev et Paris ont été tendues ces dernières semaines - on va y venir en détail - mais simplement, comment qualifieriez-vous le climat dans lequel se sont déroulés vos entretiens avec votre homologue ukrainien et avec le Président Zelensky ?

R - Un climat excellent. Je dois dire que j'ai été accueillie avec chaleur, j'en ai été très touchée et le fait est que nous souhaitions que cette visite soit un geste compris par les Ukrainiens, par le Président ukrainien, par son gouvernement comme un symbole de l'amitié que porte la France à ce pays et au peuple ukrainien. J'ai voulu venir rapidement après ma prise de fonction - je le fais à la demande du Président de la République qui a souhaité que l'on voit, que ce soit visible, que nous sommes aux côtés des Ukrainiens, en complément de toute l'aide que nous apportons sur le plan humanitaire, diplomatique, économique, financier, militaire - nous sommes là aux côtés des Ukrainiens, je crois que c'est un message qu'ils ont bien reçu. En tout cas, si vous vous posez la question de l'atmosphère, je vous assure qu'elle était tout à fait excellente, positive, intéressante ; nous avons échangé sur la plupart des sujets.

Q - Alors justement sur ces sujets, le premier d'entre eux peut-être, c'est le sujet sur l'issue de cette guerre. L'Ukraine à ce stade ne souhaite pas un arrêt des combats parce qu'elle espère reconquérir les territoires conquis par les Russes ou au moins une partie d'entre eux. L'Allemagne et la France font tout au contraire pour tenter de trouver une issue qui permettrait un cessez-le-feu. Est-ce que vous pouvez nous redire ce soir ou est-ce que la position de la France a changé, que vous pensez qu'un compromis est possible en discutant avec la Russie de Vladimir Poutine ?

R - J'ai bien sûr posé la question à mon homologue, le ministre des affaires étrangères Kuleba et au Président Zelensky de leur appréciation de la situation sur le terrain. Ce que l'on voit, c'est une guerre qui vraisemblablement s'installe dans la durée où chaque camp essaye de marquer des points et en ce moment, l'Ukraine souffre particulièrement dans le Donbass où il y a une forte offensive russe, avec des bombardements intenses et malheureusement quelques progrès de leur part. Il ne me semble pas que l'heure soit aux négociations.

Il y a trop de difficultés à établir le dialogue, même si le Président Zelensky répète souvent - il l'a répété il y a peu de temps encore - qu'il faudra bien que cette guerre s'arrête et qu'il y ait un dialogue qui permette qu'elle s'arrête. Mais pour ça, il faudrait une bonne volonté qui n'est pas présente du côté des Russes qui répondent jour après jour par des bombardements et qui, vous le savez, bombardent de façon indiscriminée et les forces militaires ukrainiennes et les populations civiles, ce qui est absolument anormal.

Q - Donc on comprend qu'à ce stade, l'idée d'un cessez-le-feu, l'idée d'un arrêt des combats n'est pas défendue par la France. Est-ce que vous êtes revenue sur les propos d'Emmanuel Macron qui avaient été mal reçus par les Ukrainiens concernant la volonté de ne pas humilier les Russes, ce qui avaient été compris comme une forme d'indulgence vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine. Est-ce que cette idée-là est toujours celle de la France aujourd'hui ?

R - Vous avez indiqué que l'idée de la France n'était pas un cessez-le-feu, ce n'est pas tout à fait exact. Je vous ai répondu puisque vous m'interrogiez sur la situation et l'évaluation que les autorités ukrainiennes faisaient de la situation et je vous indiquais qu'il nous semble que pour l'heure, la négociation n'est pas dans l'esprit des uns et des autres. Pourtant, il faudra que le dialogue s'instaure ; c'est la raison pour laquelle le Président de la République maintient un dialogue avec le Président russe et avec d'autres, estime qu'un canal de communication non seulement est utile mais sans doute nécessaire pour passer des messages, pour travailler sur un certain nombre de sujets concrets, pour vérifier l'état d'esprit dans lequel se situe le Président russe et pour lui expliquer et lui réexpliquer qu'il a choisi une impasse, qu'il a choisi non seulement de violer les engagements internationaux de la Russie, de violer les principes du droit international mais d'engager son pays dans une guerre qui est une impasse et qu'il devra revenir à une solution qui préserve les principes de paix, de sécurité, de stabilité dans l'Europe et au-delà.

Q - Mais il y a une divergence sans doute avec Kiev, c'est que l'Ukraine pense que le pouvoir de Vladimir Poutine n'est pas aussi installé, n'est pas aussi absolu que ce qu'il paraît. Est-ce que vous rediriez aujourd'hui qu'il ne faut pas humilier Vladimir Poutine ?

R - Je dirais qu'en règle générale, il ne faut humilier personne. Nous n'avons pas parlé de ce sujet dans ces termes. Nous avons essayé de comprendre quelle est l'évaluation que le Président ukrainien et son gouvernement font de la situation sur le terrain ; une situation qui est manifestement difficile pour les forces ukrainiennes en ce moment et donc, à partir de là, quels étaient les prochains pas qu'ils envisageaient. Clairement, la stratégie ukrainienne aujourd'hui est de tenir ou de tenter de tenir. Nous aidons l'Ukraine, d'autres le font aussi.

Nous pensons cependant que le dialogue devra s'instaurer un jour. Aujourd'hui, les conditions n'en sont pas réunies. Je vais vous parler très honnêtement ; il ne me paraît pas que les conditions d'un dialogue fructueux soient réunies. Pour négocier, il faut négocier avec sincérité, avec l'objectif que ça aboutisse ; le Président russe ne semble pas être dans cet état d'esprit et les Ukrainiens subissent trop d'attaques pour pouvoir considérer que c'est à eux de faire quelques pas. La situation est donc ce qu'elle est ; la guerre s'installe ; ça nous préoccupe et c'est la raison pour laquelle la France multiplie les efforts diplomatiques.

Q - Dernier point et là encore cette position a été mal comprise, mal reçue par l'Ukraine : l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne. Emmanuel Macron a dit que dans l'immédiat, il souhaitait que l'Ukraine soit associée à une communauté politique européenne. Est-ce que ça n'a pas été une gaffe de parler ainsi à un pays qui subissait de plein fouet l'agression russe et qui tenait absolument au contraire à avoir un statut de candidat à l'Union européenne ?

R - Il y a deux choses très différentes dans ce que vous dites. L'Ukraine a fait acte de candidature ; elle souhaite rejoindre l'Union européenne. Vous savez que la décision n'est pas prise, que les Européens prendront cette décision à la fin du mois de juin, sur la base d'un avis de la Commission, comme il se doit, qui va examiner la demande ukrainienne et qui fera une recommandation sans doute d'ici la mi-juin, avec très certainement des examens précis faits des critères, des conditions qui permettraient de franchir un pas. Ce à quoi la France est ouverte pour autant que l'avis de la Commission soit favorable et que ça permette une expression positive de notre souhait qu'un jour l'Ukraine rejoigne la famille européenne par différentes étapes qui restent à définir, la décision n'est pas prise aujourd'hui. Ça c'est un sujet...

Q - Pardonnez-moi de vous interrompre : ça signifie que la France est favorable à cette idée que fin juin, l'Europe accorde ce statut à l'Ukraine ?

R - Ça signifie que la France prendra connaissance avec intérêt de l'avis de la Commission qu'elle ne connaît pas encore puisqu'il n'est pas encore formé et encore moins publié et que sur la base de l'avis de la Commission, s'il est possible de réunir un consensus européen sur un geste positif qui doit être fait ou qui pourrait être fait envers l'Ukraine, nous y serions favorables. C'est donc le premier sujet, le premier volet de votre question.

Une autre question mais vraiment tout à fait différente est celle de ce que l'on fait maintenant, que le statut de candidat soit accordé ou ne soit pas accordé en réalité, que fait-on maintenant ? Qu'offre-t-on maintenant comme coopération avec l'Ukraine, sans attendre ? On ne va pas attendre et ne rien faire. Et c'est le sens de la proposition du Président de la République - j'en ai parlé avec le Président Zelensky, j'en ai parlé avec mon homologue - qu'ils comprennent qu'il ne s'agit aucunement d'une alternative au cheminement vers l'adhésion, mais de coopération dans le domaine de l'énergie, dans le domaine des transports, dans le domaine des infrastructures, dans tant d'autres domaines que nous devrions, que nous souhaitons leur proposer dès maintenant pour engager des espaces de coopération qui, aujourd'hui, n'existent pas et qui tout à fait indépendamment de la marche vers l'Union européenne, si elle se fait, permettent des coopérations concrètes qui aideront l'Ukraine dès à présent.

Q - Vous avez eu le sentiment là-dessus d'avoir convaincu le Président Zelensky ?

R - Je crois qu'ils sont prêts à considérer l'idée et même à contribuer à la réflexion, qui est un sujet complémentaire des questions liées à l'Union européenne proprement dite et à la candidature de l'Ukraine pour se voir reconnaître le statut de candidat. Ils m'ont écoutée avec intérêt - et l'un et l'autre - et leurs propos publics n'ont pas démenti le sentiment que j'en retire.

Q - Merci beaucoup Madame la Ministre, de nous avoir accordé cette première interview dans vos fonctions et à l'occasion de ce premier déplacement dans votre ministère en Ukraine, merci.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 juin 2022

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