Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, ministre chargé de l'Europe, à France Info le 16 juin 2022, sur le déplacement d'Emmanuel Macron à Kiev, les relations avec la Russie et la perspective d'une adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne.

Texte intégral

Q - Bonjour Clément Beaune.

R - Bonjour Marc Fauvelle.

Q - Emmanuel Macron est donc attendu dans les minutes qui viennent, a priori, à Kiev en Ukraine, en compagnie des dirigeants allemand, Olaf Scholz, et italien Mario Draghi. Quel est le message qu'il vient apporter ?

R - C'est évidemment un message de soutien. Nous sommes dans la présidence française de l'Union européenne, à une semaine d'un sommet européen, un peu plus de 100 jours après le début de cette guerre dramatique, des milliers de morts, et c'était aussi important de le faire, de manière coordonnée, avec les grands dirigeants européens, le Chancelier allemand, le Premier ministre italien, pour discuter d'abord des besoins, d'équipements, de soutien, témoigner de ce soutien collectif, et puis d'autres dossiers que vous connaissez, qui sont importants, puisque seront abordés aussi au Sommet européen, la perspective européenne pour l'Ukraine, mais c'est d'abord surtout un témoignage de soutien nécessaire, important.

Q - Emmanuel Macron va dire, les yeux dans les yeux, à Volodymyr Zelensky qu'il ne faut pas humilier la Russie ?

R - Non, écoutez, il faut être très clair là-dessus. Le Président de la République a eu beaucoup de discussions avec Volodymyr Zelensky. Je ne veux pas que s'installe - on pourrait discuter de cette formule, mais je ne veux pas que s'installe cette idée ou cette ambiguïté, parfois instrumentalisée dans le débat politique, sur le fait que nous serions ambigus ou que notre condamnation, nos sanctions contre la Russie seraient légères.

Q - Cette formule, elle a été critiquée par la présidence ukrainienne.

R - Je vais y revenir tout de suite. Il y aura ce débat, ils en ont parlé déjà au téléphone à plusieurs reprises. Notre soutien à l'Ukraine, il est très clair, il est massif, il est européen, nous avons organisé d'ailleurs six trains de sanctions contre la Russie, 2 milliards de soutien militaire à l'Ukraine au niveau européen, pendant notre présidence française de l'Union européenne.

Q - Mais la France continue de dire : "Il faut laisser la porte entrouverte à la Russie" ?

R - Nous disons deux choses. Nous disons bien sûr : nous devons, même si c'est difficile, même si la situation c'est la guerre, à l'évidence, qui continue, même s'il n'y a aucune ambiguïté sur l'agression, nous, nous n'avons jamais hésité, nous n'avons été jamais été complaisants de Vladimir Poutine, contrairement à d'autres forces politiques, jamais. L'agression, elle est russe, aucune ambiguïté là-dessus. Le Président de la République n'a jamais dit "nous n'allons pas humilier Vladimir Poutine", il a dit : aujourd'hui, sans aucune ambiguïté, agression russe, soutient à l'Ukraine, sanctions contre la Russie. Un. Deux, il y aura un temps, on l'espère, de cessez-le-feu, puis de reconstruction de l'Ukraine.

Trois, il y aura un temps qui évidemment n'est pas le moment que l'on vit, dans lequel il faudra reconstruire avec le peuple russe, la société russe, dans les années qui viennent bien sûr, ce n'est pas tout de suite malheureusement, une relation avec la Russie, et c'est ce jour-là, prenant les exemples historiques précédents, malgré les agressions du passé, il faudra trouver un chemin pour le peuple russe, où on n'est pas dans une forme d'enfermement dans l'Histoire, en quelque sorte, mais il n'y a aucune ambiguïté sur le fait que Vladimir Poutine est coupable, l'agresseur, que nous soutenons l'Ukraine et que nous souhaitons la victoire de l'Ukraine, et nous agissons pour la victoire de l'Ukraine.

Q - Reste qu'Emmanuel Macron a toujours dit que s'il se rendait sur place à Kiev, c'était pour être utile, et qu'il ne viendrait pas les mains vides. Est-ce qu'il arrive ce matin avec un plan de paix ?

R - Ecoutez, ce serait...je ne veux pas vendre des illusions, nous sommes loin de la paix. Il était important...

Q - Alors, il vient pourquoi ?

R - J'essaie d'en donner le message. D'abord, le Président s'exprimera, donc je ne préjuge pas des discussions qui auront lieu concrètement avec le Président Zelensky ce matin, à trois, trois leaders européens, c'est quand même très fort comme signal. Il y aura des discussions sur le soutien qu'on peut amplifier, accélérer. Le Président était hier en Roumanie, en Moldavie, il a dit qu'il était prêt pour la France et pour l'Europe à amplifier tous les types de soutien à l'Ukraine.

Q - Oui, mais ces discussions-là, pardon, ils les ont déjà à distance, et là, la question se pose sur le timing choisi par le Président de la République pour se rendre sur place. Vous savez que ça suscite des critiques, ici en France dans l'opposition. Ecoutez ce que disait ce matin le député de la France insoumise, Alexis Corbière. Alexis Corbière, député LFI Seine-Saint-Denis

(...).

Q - Vous le rassurez ?

R - Est-ce que une fois dans cette campagne, et chez M. Corbière on peut avoir un peu de hauteur de vue, de dignité ? Quand même. Vous croyez que le Chancelier Scholz il est en campagne ? Vous croyez que le Président du Conseil italien Mario Draghi est en campagne ? Nous sommes à une semaine d'un sommet européen. Le Président de la République, il n'est pas candidat aux législatives, il a élu le 24 avril. On nous reproche tout et son contraire, ne pas y aller assez tôt, y aller trop tard. Bon. Et c'est un moment important, parce que nous sommes à une semaine du sommet européen, qui prendra les décisions, peut-être de sanctions supplémentaires sur l'adhésion future de l'Ukraine à l'Union européenne, sur le soutien européen. Nous sommes en présidence française de l'Union européenne, c'est le Président de la République, avec Charles Michel, Président du Conseil européen, qui assurera cette présidence européenne jusqu'au dernier jour, c'est notre responsabilité. Et donc oui, c'est un moment où c'est utile, parce que nous sommes à une semaine du sommet européen, parce que nous avons trouvé le moment d'y aller ensemble, en européen, pour afficher cela, et parce que nous avons des efforts supplémentaires de soutien à l'Ukraine à produire, en effet.

Donc je crois que c'est utile. On fera de la politique intérieure, on parlera de la campagne, mais est-ce que par respect, par dignité, par engagement européen, je sais que ça gêne un peu la France insoumise, on peut, alors que eux ont dit que Vladimir Poutine devait être un allié de la France, que l'agression russe c'était du pipeau, je cite Jean-Luc Mélenchon ici même, bon, calmons-nous, faisons le travail de la France, celui du Président de la République, qui est de soutenir nos armées d'un côté, parce que nous sommes engagés sur le front de l'Est chez nos alliés, et non pas en Ukraine, mais les plus menacés, en Roumanie par exemple, et soutenons l'Ukraine, parce que c'était un geste nécessaire, en effet, qui arrive au moment de la fin de la présidence française et du sommet européen.

Q - La France soutient-elle oui ou non la demande d'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne ?

R - Alors, nous soutenons le fait que dans une semaine il y aura une décision, c'est très important, sur la candidature.

Q - Quelle est la position française ?

R - Je vous le dis, je pense qu'il faut ouvrir la négociation et donner un statut de candidat. Nous avons une responsabilité particulière, parce que la France est toujours en présidence, et ça se décide à l'unanimité, donc...

Q - Avec une procédure classique, qui peut durer très très longtemps, certains pays en savent quelque chose, ou une procédure accélérée ?

R - Moi, je l'ai dit, on me l'a peut-être reproché, je veux de l'honnêteté. On le doit à l'Ukraine, justement parce qu'ils sont en train de se battre et que nous parlons de l'avenir pour des générations d'Ukrainiens, qui aujourd'hui sont sous les bombes. Je pense qu'il faut donner ce signal.

Q - Un horizon.

R - On a un signal d'ouverture, de négociations, j'espère qu'il peut se faire rapidement. Après, toujours, la négociation prend du temps. Pourquoi ? Pas par technocratisme échevelé, parce qu'un pays qui aujourd'hui en plus est en guerre, qui demain, je l'espère le plus vite possible, engagera sa reconstruction, devra sur beaucoup de sujets devenir européen sur beaucoup de plans, l'Etat de droit, le développement économique etc. Ça prendra du temps. Je pense qu'on ne ferait pas un cadeau, ni à l'Ukraine, ni à l'Union européenne, d'écraser toutes ces étapes, de dire "procédure accélérée", ça je n'y crois pas, pour être très honnête.

Q - Donc, donner un horizon Ukraine, quitte à braquer Vladimir Poutine aujourd'hui.

R - Mais...

Q - Tant pis.

R - Non, pas tant pis. On le disait tout à l'heure "vous êtes trop sympathique avec M. Poutine", pardon de simplifier un petit peu. Nous on a une ligne qui est claire : le dialogue avec la Russie, pas confondre la guerre de la Russie, de M. Poutine et de tout le peuple russe, et oui bien sûr, notre soutien c'est l'Ukraine, il n'y a aucun doute là-dessus, et donner ce signal, cette perspective européenne, ça fait partie du soutien qu'on doit à l'Ukraine. Simplement, ce qu'on dit, c'est, comme ça prend du temps, c'est très important, comme ça prend du temps, en attendant l'adhésion qui peut arriver dans de nombreuses années, il faut être honnête là aussi...

Q - Des dizaines d'années.

R - Je ne sais pas exactement, moi j'ai dit 10 ou 15 ans, c'est indicatif, longtemps. En attendant, on ne va pas laisser tomber l'Ukraine, le jour où la reconstruction commence, il faudra l'accompagner financièrement pour sa reconstruction, il faudra l'accompagner politiquement, on a proposé ce qu'on appelle une communauté politique européenne, pour qu'il y ait une forme de sas dans lequel l'Ukraine peut être aidée par l'Europe, en attendant une adhésion.

Q - Un dernier mot, Clément Beaune, c'est une question importante aussi : est- ce que dans l'optique d'éventuelles négociations de paix, l'Ukraine devra faire une croix sur une partie de son territoire, renoncer à la Crimée qui est déjà sous contrôle russe depuis quelques années, renoncer au Donbass ? Ça fait partie de la feuille de route pour aller vers la paix ou est-ce que vous dites l'Ukraine, toute l'Ukraine, rien que l'Ukraine ?

R - Nous, on dit : l'Ukraine est un pays souverain, et personne, ni la France, ni l'Allemagne, ni aucun partenaire, les Etats-Unis et autres, ne peut aujourd'hui comme demain, dire à la place de l'Ukraine, dans le cadre d'une négociation de paix que nous souhaitons, que nous essayons d'encourager, même c'est difficile, ce que seraient les paramètres ou les conditions. Je ne vais pas dire, moi, ministre français ou aucun leader politique européen, à l'Ukraine, enlevez ça ou ça dans votre négociation, ça facilitera les choses. C'est à eux seuls de le dire. Ils se sont battus, ils se battent aujourd'hui dramatiquement, pied à pied, pour maintenir leur intégrité territoriale, ce n'est pas à moi de leur dire les paramètres, les gestes ou les discussions qu'ils doivent avoir. On essaie de les accompagner, mais c'est à eux seuls, c'est un Etat souverain, de le décider.

(...).

Q - Vous parliez Clément Beaune, il y a quelques minutes de la décision prise par l'Europe ces derniers jours d'interdire entièrement la vente de moteur thermique à partir de 2035, il y a une exception dans le texte qui a été décidé, voté par le Parlement européen, exception qui fait sourciller certains puisque les voitures de luxe pourront continuer à être vendues après 2025. Est-ce que vous trouvez ça normal qu'on ne puisse plus acheter une Renault ou une Peugeot mais qu'on puisse encore s'offrir une Ferrari ?

R - Est-ce que je trouve ça normal, non.

Q - Et donc ?

R - Le Parlement européen s'est exprimé - je ne suis pas parlementaire européen - avec cette exception qui est justifiée par le fait que c'est souvent des productions d'exception, artisanales, etc.

Q - Mais qui pollue autant que les autres, même un peu plus.

R - Je vous rassure, je ne suis pas concerné, je vais être très clair avec vous. Il y a une discussion entre le Parlement européen et le Conseil, le Conseil ce sont les Etats membres dont la France qui préside ce conseil en ce moment.

Q - Vous souhaitez que les pays reviennent sur cette décision ?

R - Voilà, nous nous sommes contre cette dérogation dont on voit bien qu'elle est inexplicable. on ne peut pas expliquer à quelqu'un et à notre propre industrie automobile parce que nous sommes assez peu concernés, aux travailleurs de ces entreprises Stellantis, Renault en particulier, aux acheteurs de voitures qui en ont encore besoin aujourd'hui pour leur vie quotidienne, qu'ils doivent faire un effort, qu'on va passer à l'électrique, qu'on va les accompagner financièrement d'ailleurs, c'est une mesure forte du programme pour passer à l'électrique et que d'autres ne seraient pas concernés, c'est inexplicable.

(...).

source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 17 juin 2022

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