Interview de M. Gabriel Attal, ministre des comptes publics, à France 2 le 7 juillet 2022, sur la renationalisation d'EDF, le déficit budgétaire, la réforme des retraites et la question des impôts.

Texte intégral

 

CAROLINE ROUX
Bonjour Gabriel ATTAL.

GABRIEL ATTAL
Bonjour Caroline ROUX.

CAROLINE ROUX
On va d'abord revenir sur la principale annonce, on vient d'en parler à l'instant, la renationalisation d'EDF. Est-ce que c'est une bonne opération pour l'Etat comme on vient de l'entendre ? Combien ça va coûter ?

GABRIEL ATTAL
C'est une bonne opération pour le pays. On a une ambition, vous le savez, c'est de permettre à notre pays d'être plus indépendant, on veut dépendre moins des autres et plus de nous-mêmes pour nous déplacer, pour nous chauffer, pour travailler, pour se défendre, pour s'informer. Ça passe évidemment par une indépendance en matière énergétique, on voit l'enjeu aujourd'hui avec le conflit en Ukraine et l'impact que peut avoir sur nos vies un conflit avec un pays qui est fournisseur aujourd'hui d'énergie. Et donc effectivement, la Première ministre a annoncé que nous souhaitions détenir 100% du capital d'EDF, ce qui nous permettra de réinvestir massivement dans le nucléaire pour être, encore une fois, plus indépendant en matière d'électricité et d'énergie.

CAROLINE ROUX
Le problème, c'est la facture, 46 milliards de dettes, il va falloir construire 6 EPR avec un mode de calcul de l'électricité qui a fait perdre beaucoup d'argent à EDF. Combien cela coûte à l'Etat ?

GABRIEL ATTAL
Alors l'opération est en cours, donc je ne peux pas vous donner un chiffre précis et vous donner une estimation de ce que serait notre estimation du cours de l'action auquel nous allons racheter, ça aurait un impact sur les opérations en cours. Ça coûte de l'argent mais la chronique qui vient d'être faite me semble assez claire sur le besoin qu'il y a aujourd'hui d'investissement dans EDF, les choix de recapitalisation que nous avons faits à certains moments et donc la nécessité aussi de se donner davantage de marges de manoeuvre pour avancer à l'avenir.

CAROLINE ROUX
Qu'est-ce que ça changera pour les usagers ?

GABRIEL ATTAL
Encore une fois, ça nous permettra à nous Français de réinvestir massivement dans notre parc nucléaire qui nous permet quand même aujourd'hui de produire une source importante de notre électricité de manière, en plus - je le dis parce que c'est aussi un objectif -, décarbonée, c'est-à-dire qui n'émet pas de CO2. Donc on voit bien que c'est la rencontre de deux objectifs que nous avons : 1) être plus indépendants ; et 2) produire une énergie décarbonée encore une fois pour préserver la planète et l'environnement.

CAROLINE ROUX
Est-ce que c'est le début du démantèlement du groupe avec la séparation des activités de vente d'électricité et de production, ce qui est une crainte des syndicats ?

GABRIEL ATTAL
Je crois que quand on parle d'un Etat qui ambitionne de détenir 100% du capital d'une entreprise, on ne peut pas parler de désendettement, de démembrement pardon. Au contraire, on parle d'un investissement majeur de l'Etat et d'une confiance absolue dans notre parc nucléaire et dans la nécessité d'investir massivement pour l'électricité des Français.

CAROLINE ROUX
Alors je vais faire une petite énumération rapide : Pass Culture dès la 6e ; déconjugalisation de l'adulte handicapé ; nationalisation d'EDF (on en a parlé) ; accompagnement des mesures du pouvoir d'achat (on va en parler dans un instant) ; baisse des impôts de production (8 milliards) ; suppression de la redevance. Entre les baisses de recettes et les dépenses nouvelles, la question est simple : au chapitre économies, il y a quoi ?

GABRIEL ATTAL
Alors vous le savez, on a annoncé dans le cadre de la campagne présidentielle notre trajectoire financière. On ambitionne effectivement d'avancer sur un certain nombre de grands progrès pour les Français, vous en avez listé une partie mais évidemment nous avons aussi comme ambition mais surtout comme responsabilité de réduire nos déficits et de rembourser notre dette. Ce que nous avons commencé …

CAROLINE ROUX
Quand et comment ?

GABRIEL ATTAL
... ce que nous avons commencé à faire dès le début du quinquennat précédent. Je rappelle que quand Emmanuel MACRON a été élu en 2017, la France était classée dans la procédure pour déficit excessif à Bruxelles, qu'on en est sorti en 2018, qu'on a ramené le déficit sous les 3% dès 2018. Il y a eu la crise Covid et le « quoi qu'il en coûte » ; on a fait un choix d'investir massivement et on ne le regrette pas, c'est ce qui permet à notre pays de repartir très vite en matière économique.

CAROLINE ROUX
Maintenant !

GABRIEL ATTAL
Et puis, je rappelle quand même que depuis 2020, on réduit les déficits, c'était près de 9% de déficit en 2020 6,4% l'an dernier, ce sera 5% cette année, 3% 2027. Comment est-ce qu'on y arrive ? C'est votre question. Il y a 2 manières d'y arriver, c'est 1) améliorer les recettes de l'Etat, ça passe par quoi ? Ça passe par l'activité économique, je vous donne un exemple : entre l'année dernière et cette année, grâce au redémarrage de l'économie, au fait qu'on a le taux de chômage le plus bas depuis 15 ans, on perçoit 55 milliards de recettes supplémentaires en matière d'impôts, de taxes, de cotisations qui sont versées par les entreprises. 2) c'est maîtriser les dépenses et faire des réformes.

CAROLINE ROUX
Alors sur la partie croissance, il y a un consensus des économistes qui ne voient pas revenir la croissance de manière très forte. Sur quelles hypothèses de croissance vous vous basez ?

GABRIEL ATTAL
Alors aujourd'hui il y a quand même une croissance qui résiste très bien en France, je rappelle que pour 2022, notre prévision c'est 2,5% ; c'est vrai qu'il y a un impact de la guerre en Ukraine mais on a une prévision de croissance qui est supérieure de près d'un point à celle de nos voisins allemands par exemple. Donc on voit bien qu'on a une économie qui résiste et encore une fois on a eu une croissance locomotive dans la zone euro l'an dernier ; on a un taux de chômage au plus bas depuis 15 ans. S'agissant des prévisions de croissance …

CAROLINE ROUX
Au moment juste où tout le monde dit il va y avoir l'inflation, on va vers une crise économique, vous, vous misez sur la croissance pour désendetter le pays ?!

GABRIEL ATTAL
Non, ce que je dis, c'est qu'il y a plusieurs leviers, il y a l'activité économique, encore une fois, taux de chômage plus bas depuis 15 ans, l'INSEE qui prévoit cette année plus de 200 000 créations nettes d'emplois dans notre pays.

CAROLINE ROUX
Je vous dis ça parce qu'hier, la Première ministre hier nous a dressé avec un discours plutôt de vérité un discours plutôt sombre des perspectives économiques dans notre pays. Vous, vous nous dites « on compte sur la croissance pour désendetter » ?

GABRIEL ATTAL
Non, je vous dis qu'il y a deux leviers Caroline ROUX, il y a l'activité économique encore une fois .…

CAROLINE ROUX
D'accord et l'autre ?

GABRIEL ATTAL
On prévoit 200 000 créations nettes d'emplois. A chaque fois que vous créez un emploi dans notre pays, c'est une personne que vous sortez du chômage aussi. Et donc c'est de la dépense pour l'assurance chômage en moins et c'est des recettes fiscales et sociales pour le pays en plus.

CAROLINE ROUX
Les économies ?

GABRIEL ATTAL
Deuxième chose, la maîtrise des dépenses, ça veut dire que vous avez une croissance des dépenses pour les différents ministères qui va être maîtrisée, ça ne veut pas dire qu'on va tailler brutalement, ça ne veut pas dire qu'on va baisser brutalement des budgets, ça veut dire qu'on va maîtriser globalement l'augmentation des dépenses pour l'Etat et pour les collectivités locales.

CAROLINE ROUX
Où ça, dans quels ministères il y a encore de la marge ?

GABRIEL ATTAL
Je suis en train, c'est mon travail de ministre du Budget, de prévoir la loi de programmation des finances publiques sur cinq ans ; je rencontre tous mes collègues du gouvernement en ce moment pour construire cette trajectoire, ce sera présenté à la rentrée prochaine, je serai ravi de revenir chez vous mais ce que je peux vous dire en revanche, c'est qu'il y a des ministères où l'augmentation va être plus rapide que pour les autres, c'est nos deux grandes priorités notamment, l'éducation et la santé. Pour ça, il y aura une augmentation plus forte que pour les autres. Pour le reste, on va évidemment continuer à avoir des dépenses pour protéger les Français.

CAROLINE ROUX
Et vous ne parlez pas de la réforme des retraites …

GABRIEL ATTAL
J'allais y venir !

CAROLINE ROUX
Ah !

GABRIEL ATTAL
...Caroline ROUX puisque je vous ai dit qu'il y avait la maîtrise des dépenses et les réformes et notamment la réforme des retraites qui a été annoncée, qu'on souhaite poursuivre.

CAROLINE ROUX
Annoncer mais c'est très vague ! Quel est le calendrier ? Est-ce que la question ... quand Emmanuel MACRON est entré en campagne, il a parlé d'augmenter la durée de travail jusqu'à 65 ans, elle n'a pas prononcé ce mot-là de 65 ans. Est-ce que c'est toujours une hypothèse de travail de demander aux Français de travailler jusqu'à 65 ans ?

GABRIEL ATTAL
C'est ce qui a été annoncé et proposé pendant la campagne présidentielle. Maintenant, qu'est-ce qu'a dit la Première ministre hier ? Qu'on allait avoir une vraie concertation avec les partenaires sociaux et évidemment aussi avec les différents groupes parlementaires. Donc oui, on a une base de travail qui est ce que le président de la République a annoncé dans sa campagne présidentielle et puis maintenant, nous allons travailler avec les organisations syndicales, les partenaires sociaux et les parlementaires.

CAROLINE ROUX
Mais tout est ouvert y compris le fait de demander aux Français de travailler jusqu'à 65 ans, y compris la notion de l'âge, la borne de l'âge ?

GABRIEL ATTAL
Bien sûr, c'était encore une fois ce que nous avons proposé pendant la campagne présidentielle mais pourquoi ?

CAROLINE ROUX
Mais en tant que ministre du Budget vous pouvez laisser le champ très ouvert des négociations ? Est-ce qu'à un moment donné, vous dites « cette réforme des retraites, elle doit rapporter » ?

GABRIEL ATTAL
Vous savez moi je suis ministre du Budget. Je suis aussi membre d'un gouvernement, un citoyen. Moi, je travaille pour mon pays et pour mon pays, je le dis, il faut qu'on continue à faire des réformes et nous allons continuer à faire des réformes et la question des 65 ans, ce n'est pas ...Je veux dire, si on veut reculer l'âge légal, si on a proposé de reculer l'âge légal de retraite, c'est pourquoi ? Encore une fois c'est pour faire en sorte que globalement, nous travaillons tous un peu plus longtemps. Dans notre proposition, il a toujours été clair que ça ne serait pas tous dans les mêmes conditions, que si vous avez commencé à travailler très jeune, si vous avez un métier pénible, évidemment vous pourrez partir avant les autres mais globalement oui et comme ça se passe partout autour de nous chez nos voisins européens, il faut travailler un peu plus longtemps, c'est ce qui nous permet aussi de financer des grands progrès sociaux qu'attendent les Français.

CAROLINE ROUX
Le texte sur le pouvoir d'achat arrive donc en conseil des ministres aujourd'hui ; vous allez avec Bruno LE MAIRE le présenter en commission des finances. Comment comptez-vous arracher des compromis et avec qui ?

GABRIEL ATTAL
Ecoutez, moi, j'ai entendu tous les groupes parlementaires, tous les partis politiques dire pendant la campagne présidentielle et les élections législatives qu'ils souhaitaient agir pour le pouvoir d'achat des Français. On présente un texte majeur avec des progrès majeurs pour le pouvoir d'achat des Français dans un contexte d'inflation.

CAROLINE ROUX
25 milliards !

GABRIEL ATTAL
Je n'imagine pas que des groupes parlementaires veuillent bloquer l'augmentation des pensions de nos retraités de 4% dès cet été, qu'ils veuillent bloquer l'augmentation de la rémunération de nos travailleurs indépendants. La mesure que l'on propose très concrètement, pour un artisan qui gagne 1 300 euros net par mois, c'est 550 euros de plus sur l'année grâce aux baisses de cotisations. Je n'imagine pas que les groupes des oppositions veuillent bloquer des mesures de gains directs de pouvoir d'achat avec, par exemple, la suppression de la contribution à l'audiovisuel public tout en maintenant les moyens et l'indépendance du service public audiovisuel.

CAROLINE ROUX
Merci de le redire ce matin !

GABRIEL ATTAL
Je le redis absolument, c'est important aussi. Donc voilà ! A partir de là, il va y avoir une discussion et un travail parlementaires, des oppositions qui vont présenter des amendements, des amendements qui vont être examinés évidemment par les parlementaires, le gouvernement donnera son avis, je vous le dis, on est très ouvert.

CAROLINE ROUX
Sur quoi vous êtes très ouverts, tiens ?

GABRIEL ATTAL
On est ouvert sur les propositions qui peuvent être faites …

CAROLINE ROUX
Vous en avez vu déjà passer quelques-unes qui vous semblent acceptables.

GABRIEL ATTAL
Bon moi, j'ai vu des choses dans la presse et je ne vais pas ici alors même qu'on n'a pas encore présenté le texte devant les parlementaires me prononcer sur des amendements qui n'ont pas encore été déposés mais je le dis, Caroline ROUX, on a un cadre. D'abord la philosophie, le sens de notre texte c'est quoi ? C'est de dire qu'on veut aider les Français à gagner plus et à dépenser moins. Donc il faut qu'on reste dans cette philosophie-là et on a un cadre, c'est qu'on ne veut pas augmenter les impôts des Français. Or, il y a un certain nombre d'oppositions qui font des propositions mais qui les financent en disant « en contrepartie, on va augmenter les impôts des Français » ; nous, ce sera toujours une ligne rouge pour nous, on ne veut pas augmenter les impôts, on veut même continuer à les baisser.

CAROLINE ROUX
Y compris l'idée d'une taxe sur ceux qui profitent de la situation et qui profitent de l'inflation ? Cette hypothèse a été évacuée ?

GABRIEL ATTAL
J'entends des responsables politiques qui disent « on va faire une taxe sur ceux qui profitent » ! Alors déjà il faut clairement expliquer qui, c'est très compliqué, vous ne pouvez pas créer une taxe pour cibler par exemple une entreprise. Vous pouvez créer une taxe pour cibler une catégorie d'entreprises selon son chiffre d'affaires etc., mais à ce moment-là, vous touchez aussi des entreprises qui potentiellement ne profitent pas entre guillemets de la situation.

CAROLINE ROUX
Donc cette hypothèse a été écartée.

GABRIEL ATTAL
Et deuxième chose, moi je le dis, quand on propose une taxe, certains disent « on propose une taxe une grande entreprise », enfin il faut toujours penser aux Français derrière. Quand j'entends certains dire « on va faire une super taxe sur le secteur des banques des assurances », enfin derrière, il y a aussi les primes d'assurances des Français, il y a aussi les frais bancaires des Français et donc voilà nous on fera toujours très attention à ce qu'on n'augmente pas les impôts des Français, on ne fasse pas baisser le pouvoir d'achat des Français ; au contraire, on veut le protéger et l'améliorer.

CAROLINE ROUX
C'est dit. Merci Beaucoup Gabriel ATTAL.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 juillet 2022