Interview de M. Roland Lescure, ministre chargé de l’Industrie, à France Info le 1er aout 2022, sur la taxation des superprofits des géants du CAC 40, l'inflation, la politique de l'énergie, les impôts, la réindustrialisation, la formation professionnelle, l'énergie nucléaire, EDF et la vie politique .

Texte intégral

CELINE ASSELOT
Bienvenue si vous nous rejoignez sur France Info la radio ou sur France Info Canal 27. Je vais commencer par saluer Jean-François ACHILLI qui est à mes côtés ce matin, et qui le sera tous les matins de ce mois d'août qui commence. Bonjour Jean-François.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Bonjour Céline.

CELINE ASSELOT
Et bonjour à vous Roland LESCURE.

ROLAND LESCURE
Bonjour à vous.

CELINE ASSELOT
Merci beaucoup d'avoir accepté notre invitation.

ROLAND LESCURE
Merci de m’avoir invité.

CELINE ASSELOT
Vous êtes le ministre délégué en charge de l'Industrie. Alors, j'aimerais bien qu'on commence par évoquer l'intense activité du côté du Parlement, c'est pas du tout les vacances en ce milieu d'été, on débat, on amende, on vote à tour du bas, on se dispute un petit peu aussi, il s'agit du projet de loi destiné à améliorer le pouvoir d'achat des Français, et les sénateurs vont examiner à partir d'aujourd'hui une mesure qui a été rejetée par les députés, c'est la taxation des superprofits des géants du CAC 40 qui font beaucoup de bénéfices comme TOTAL, et c'est ce que demande notamment, vous allez l’entendre, la sénatrice communiste Eliane ASSASSI.

ELIANE ASSASSI, SENATRICE COMMUNISTE DE SEINE-SAINT-DENIS
S'il y a des gens qui tirent des profits de la crise, on souhaiterait que ça puisse bénéficier à tout le monde. Nous ne leur demandons pas une aumône de 20 centimes ou une remise de 250 € par transport de conteneurs, nous exigeons une contribution par l'impôt, qui pour autant qu'il soit juste, est un pilier de la République. Ce n'est pas aux Conseils d'administration de décider de la participation des entreprises à l'effort national, mais au Parlement, en l'inscrivant dans la loi en toute transparence.

CELINE ASSELOT
Roland LESCURE, est-ce que ça ne serait pas une bonne idée, au moment où l’on cherche un peu partout de l'argent, d'aller regarder du côté des énormes bénéfices de TOTAL ou bien d'ENGIE par exemple ?

ROLAND LESCURE
Vous savez que l'impôt sur les superprofits, ça existe déjà ça, ça s'appelle l'impôt sur les bénéfices en fait. Quand les bénéfices sont là, l'impôt est là, qu’ils soient supers ou pas d'ailleurs. Donc TOTAL, s'il gagne de l'argent en France, va payer des impôts sur les sociétés, et comme il gagne de l'argent en France cette année, il en paiera. La réalité, c'est que nous on a préféré un dispositif différent, la sénatrice parle d'aumône, 20 centimes par litre d'essence c'est quand même à peu près 500 millions d'euros pour TOTAL, donc c'est loin d'être une aumône, ça va rentrer directement dans la poche des Françaises et des Français. La réalité aussi, c'est qu’en France on n’a toujours pas de pétrole, et on a une idée qui vient systématiquement dès qu'on a un problème, c'est la fiscalité. En France, on est le pays avec le Danemark qui taxe le plus les ménages et les entreprises. J'ai entendu que le Royaume-Uni par exemple fait une super taxe sur les superprofits, au Royaume-Uni les impôts sont bien inférieurs à ce qu'on est en France, plus de 10 points de PIB. Donc restons le pays qui taxe le plus, c'est peut-être pas la peine de s'échapper d'avantage, et faisons confiance à la responsabilité des entreprises, parce qu'elles en ont une.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Roland LESCURE, vous dites : en France on n'a pas de pétrole, mais on a la fiscalité, c'est une sorte de paraphrase de ce vieux slogan des années 70, certes le Royaume-Uni, 25% sur les bénéfices, il s'agit d'une taxation aussi on va dire provisoire, mais l'Espagne, l'Italie le font également ces 25% sur les superprofits, pourquoi pas nous, au juste ? Parce que regardez, 5,7 milliards de bénéfices de TOTAL au 2e trimestre, on va dire " grâce à la guerre en Ukraine ", en quelque sorte, quelque chose de cynique derrière.

ROLAND LESCURE
Alors, moi je me méfie un peu de cette rhétorique de profiteurs de guerre. Ce qui est vrai c'est que, aujourd'hui…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C’est une mécanique.

ROLAND LESCURE
Non mais c'est ça. Les producteurs de pétrole, donc c'est vrai que TOTAL produit du pétrole, en dehors de France d'ailleurs, parce qu’en France on n'en produit pas, mécaniquement on gagne plus d'argent, et mécaniquement on va payer davantage d'impôts dans les pays où le pétrole est produit. Ce qui est vrai c'est que TOTAL, depuis des années, ne gagne pas d'argent en France, et que cette année TOTAL va gagner de l'argent sur ce qu'on appelle les activités de raffinage, et qu'il va être taxé dessus. L’alternative, c'est d'ailleurs ce que TOTAL a proposé, c'est de donner de l'argent directement aux Français, dans leur poche, en tout cas dans leurs pompes, avec un rabais qui au fond correspond à peu près à 500 millions d'euros, peut-être même un peu plus d'ailleurs en fonction de la manière dont les profits vont se dérouler dans le reste de l'année, à ce que TOTAL aurait payé avec la super taxe sur les superprofits. Donc au fond, on a le même résultat, c'est plus efficace, c'est direct, ça ne passe pas par les caisses de l'Etat selon un processus parfois un peu complexe, qui en plus ne livrera des résultats que l'année prochaine. Moi je préfère l'efficacité à, c'est le cas de le dire, l'usine à gaz.

CELINE ASSELOT
Mais en même temps, appeler à la responsabilité les grandes entreprises, est-ce que ce n’est pas un peu des mots dans le vent, finalement, ça ? Il n’y a pas d'obligation, il n’y a pas de menace derrière, il n’y a pas de punition s’ils ne font rien. Ce n’est pas facile.

ROLAND LESCURE
Moi je crois en fait à la responsabilité des entreprises. Ça ne veut pas dire qu'il faut juste les laisser faire comme si de rien n'était, mais avec la pression publique qu'elles subissent depuis quelques semaines, il faut le reconnaître, y compris d'ailleurs grâce à se débat parlementaire, TOTAL, CMA CGM, ENGIE, les entreprises qui aujourd'hui il faut le reconnaître font des profits, ont été prêtes à annoncer qu'elles allaient en rendre une partie directement par des baisses de prix. Moi je pense que ce débat autour de la responsabilité, qu'on appelle sociale et environnementale des entreprises, il est bienvenu, il faut que les entreprises se sentent responsables de leur rôle dans la société, et elles le sont aujourd'hui, ne serait-ce que pour attirer des employés, pour attirer des investisseurs, pour attirer du capital, il faut qu'elles montrent qu'elles sont en 1ère ligne sur la responsabilité environnementale. Il ne faut pas se leurrer, TOTAL aujourd'hui investit beaucoup beaucoup dans la transition environnementale, parce que TOTAL est bien consciente la rente pétrolière ça ne va pas durer des siècles, et qu'il va falloir qu'elle redistribue son activité vers des activités plus environnementales. Il faut de l'argent pour ça, donc il faut des profits oui.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Roland LESCURE, vous avez cédé à un amendement des Républicains, quand je dis « vous », c'est le Gouvernement, la majorité même relative, pour pousser la ristourne jusqu'à 30 centimes le litre d'essence, de carburant à la pompe. Ça court jusqu'où cette histoire ?

ROLAND LESCURE
Alors, à ce stade, jusqu'à la fin de l'année, donc on sera avec la ristourne de TOTAL, à peu près à 50 centimes en moins sur le litre d'essence, ce qui amène l’essence, en fait même un peu en dessous de 1,50…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Parce que l’inflation à 6%, elle ne va pas s'en aller du jour au lendemain.

ROLAND LESCURE
Non, ce qu'on espère en revanche c'est que le pic, on en est proche, et que progressivement elle va retrouver des niveaux normaux. Vous parlez de l’inflation à…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
A quel horizon à peu près ?

ROLAND LESCURE
A mon avis d'ici la fin de l'année. Vous savez que l'inflation, vous l'avez dit, est à 6% aujourd'hui en France, elle est à près de 10% en Europe. Donc la France, grâce d'ailleurs aux mesures qui ont été votées à l'Assemblée depuis quelques mois, et celles qui sont votées aujourd'hui vont continuer à [sic], notamment celles sur la ristourne, qui n’est pas votée, mais qui est annoncée à la fois par TOTAL et par le Gouvernement, vont participer à la baisse de l'inflation, ce qui fait qu'aujourd'hui certes on a un choc inflationniste, violent pour des Françaises et les Français qui notamment ont besoin de prendre leur voiture pour aller travailler, mais beaucoup moins qu'ailleurs, beaucoup moins que dans les pays que vous mentionniez tout à l'heure, le Royaume-Uni, l'Italie l'Espagne, l'Allemagne, ou les Etats Unis.

CELINE ASSELOT
Est-ce que ce n’est pas un peu incohérent, tout ça, au vu justement de la nécessité de financer la transition écologique dont vous parliez tout à l'heure, est-ce qu'on ne le laisse pas plutôt pour demain, on se dit, on verra plus tard ?

ROLAND LESCURE
Non. Là où vous avez raison c'est que faire la transition écologique aujourd'hui, c'est faire face à une contradiction. Il faut faire des efforts aujourd'hui, qui ne paieront que demain, alors qu'on fait face à court terme à une contrainte très forte, notamment sur les approvisionnements en gaz. C'est pour ça qu'un certain nombre de choses ont été votées dans ces lois, qui permettent, certes, c'est quand même essentiel, d'assurer l'approvisionnement énergétique de la France à court terme, tout en n’obérant pas la transition écologique à moyen terme. Typiquement, oui malheureusement il va peut-être falloir rouvrir des centrales à charbon, que ce Gouvernement a été le seul à fermer. On en parlait beaucoup de la fermeture des centrales à charbon…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C’est le cas de Saint-Avold en Moselle…

ROLAND LESCURE
Exactement.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Et ça va durer, là encore, c’est quoi, 6 mois, un an ?

ROLAND LESCURE
Non, l'idée c'est plutôt quelques jours pour le charbon. C'est-à-dire c'est le moment où on a des pics de consommation, et de ce point de vue-là, là encore, l'appel à la responsabilité il est extrêmement important, il faut que chacun d'entre vous, chacun d'entre nous se demande à tout moment comment on peut consommer moins d'énergie, de manière à ce qu'on évite ça. Et puis à terme, il faut développer l'éolien, il faut développer le solaire, il faut développer le nucléaire. On travaille actuellement sur un projet de loi qui va permettre d'accélérer tout ça. Ce que j'espère d'ailleurs le Parlement sera amené à voter très vite à la rentrée, de manière à accélérer les énergies soutenables, les énergies de l'avenir, pour éviter d'avoir à nouveau à avoir appel aux énergies d'aujourd'hui voire même d'hier.

CELINE ASSELOT
Roland LESCURE, on va poursuivre cet entretien dans un instant, on va d'abord s'interrompre pour faire le point sur l'actualité de ce lundi 1er août à 08h41, c’est le Fil info et c'est avec William GAY COSTA.

Fil Info

CELINE ASSELOT
Toujours avec nos Roland LESCURE, ministre délégué en charge de l'Industrie. On évoquait cette bataille parlementaire, allez, j’allais dire qui fait rage, peut-être que le mot est un peu fort, mais enfin quand même, il y a eu des débats très vifs à l'Assemblée nationale et sans doute dans les prochains jours au Sénat autour du projet de loi sur le pouvoir d'achat, qui est pourtant un sujet fort consensuel. Est-ce que ça veut dire que c'est la fin du quoi qu'il en coûte et que maintenant les oppositions vous appellent peut-être à faire un peu plus les comptes de ce que va coûter tout ça ?

ROLAND LESCURE
Et de ce point de vue-là, certaines oppositions nous appellent à faire les comptes, on est parfaitement d'accord avec eux ou avec elles. L'idée c'est de passer du quoi qu'il en coûte à chaque euro compte. Donc on est dans une logique où on souhaite protéger le pouvoir d'achat des Françaises et des Français, contre la hausse de l'inflation, on en a parlé tout à l'heure, qui est forte, 6%, mais en étant extrêmement parcimonieux. Je ne suis pas sûr que toutes les oppositions soient dans cette logique-là. Vous avez remarqué peut-être que la semaine dernière, quand on fait la somme de l'ensemble des amendements, heureusement ils n'ont pas tous été votés, portés notamment par une partie de la gauche et à l'extrême gauche, on arrivait à 70 milliards de dépenses nouvelles. Heureusement, au fond après le travail parlementaire, on arrive à, à peu près 350 millions d'euros de dépenses supplémentaires, mais on aura peut-être aussi un peu plus au Sénat, mais l'idée effectivement c'est petit-à-petit de restaurer les comptes publics dans la durée.

CELINE ASSELOT
Est-ce que c’est petit à petit là, est-ce que ce n’est pas un peu brutal justement ?

ROLAND LESCURE
Ah non, pour l'instant on a 20 milliards de dépenses en plus, auxquels s'ajoutent les 350 millions de l'Assemblée, donc on est plutôt dans une logique où on retire j'allais dire le goutte-à-goutte, progressivement, mais on est encore dans une économie qui est appuyée par la puissance publique, et j'allais dire c'est tant mieux. Maintenant on a vocation à sortir progressivement, l'objectif c'est qu'on a, on stabilise la dette publique, parce qu’évidemment les impôts, enfin pardon, les dépenses d'aujourd'hui seront les impôts de demain, et moi je ne souhaite pas que nos enfants, nos petits-enfants, portent de manière trop forte le fardeau de cette crise.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
La dette publique, bientôt le cap symbolique des 3 000 milliards d'euros, Roland LESCURE, comment est-ce que vous revenez en arrière, comment faire baisser cette pression désormais ?

ROLAND LESCURE
Alors, d'abord on n’y reviendra pas en augmentant les impôts, je l’ai dit tout à l'heure.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Pas de hausse d'impôts.

ROLAND LESCURE
Pas de hausse d'impôts, vraiment, on va même essayer d'en baisser quelques-uns. J'espère que le Sénat votera la fin de la redevance audiovisuelle, ça c'est un impôt qui disparaît, qui est injuste, qui est inefficace, qui est anachronique. Deux, ce qu'on appelle la CVAE, c'est-à-dire un impôt qui pèse sur la production des entreprises et qui aujourd'hui freine la réindustrialisation, vous savez que ça va être mon combat, moi je souhaite effectivement qu'une entreprise qui s'installe, qui installe une usine en Aveyron, dans le Lot ou dans le Finistère, ne paient pas des impôts alors qu'ils ne gagnent pas encore de l'argent. Donc on va baisser un peu les impôts. Et surtout, on va générer de la croissance, de l'activité, de l'activité qui va être plus économe en carbone, mais de l'activité quand même, parce que la meilleure manière de réduire la dette, c'est quand même d'avoir un peu plus de prospérité en France, certes de la prospérité verte, mais de la prospérité réelle.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Quand vous dites réindustrialiser, Roland LESCURE pardon, mais c'est une vieille lune, tous les gouvernements successifs, quelle que soit la couleur, en a parlé. Concrètement, qu'est-ce que ça signifie ? Emmanuel MACRON, pendant la crise sanitaire, parlait de faire revenir les usines du médicament en France. Est-ce que tout ça a déjà volé en éclats ?

ROLAND LESCURE
Non, on est en train de le faire. Vous avez raison, le déclin industriel ça date de 30 ans, c'était une espèce de fatalité, à laquelle tout le monde se résignait sauf peut-être l’espace d'un instant, pendant la campagne électorale.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Parce que la France n’est pas assez compétitive.

ROLAND LESCURE
C'est moins le cas maintenant. Depuis 5 ans, on a commencé à réindustrialiser la France, et vous disiez, une vielle lune, ce n’est pas juste un coup de soleil qui est venu par hasard, il y a eu une vraie politique publique derrière ça. Il y a un programme qui s'appelle Territoires d'industrie par exemple, qui permet d'accompagner des territoires, de manière très concrète, à la fois les élus et les entreprises, pour réindustrialiser.

CELINE ASSELOT
Mais en même temps on a vu pendant la crise sanitaire, les limites de tout ça, parce qu'il y avait beaucoup de choses qu'on ne pouvait plus produire sur le territoire national, voire sur le territoire européen, qui n'arrivaient plus à être importées en nombre suffisant pour faire fonctionner, tout s’est un peu grippé, donc c'est bien…

ROLAND LESCURE
Exactement, et c'est pour éviter que ça ne se grippe à nouveau qu'on met en place un programme de souveraineté industrielle, qui fait que, vous parliez de médicaments, on va reproduire le produit qui permet de créer du paracétamol, de manière plus productive, plus efficace, plus moderne que la manière dont il est produit au bout du monde, des puces, des puces électroniques, là encore des puces électroniques de demain vont être produites à Grenoble, grâce à STMicroelectronics, une grande entreprise française, et GlobalFoundries, avec des milliards d'euros d'investissements, avec des centaines d'emplois à la clé, de manière à ce qu'on puisse industrialiser la France sur les produits de demain. Le vrai défi aujourd'hui, c'est qu'on a des industries qui sont en déclin, c'est vrai, le moteur thermique par exemple, la bagnole, la voiture traditionnelle on sait qu'elle disparaît à 2035 on n’en produit plus. En revanche, on va produire des véhicules électriques, et donc on a des métiers, par exemple décolletage qui permet de construire des vis en gros, de les tourrer, et qui entre dans les moteurs thermiques, on va en produire de moins en moins, en revanche on va produire des batteries électriques, on va les recycler. Donc tout le défi c'est comment on passe de l'un à l'autre en accompagnant les employés et les ouvriers qui aujourd'hui travaillent dans le décolletage…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C'est à l'Etat d'agir à ce niveau-là pour transformer le tissu industriel ?

ROLAND LESCURE
En tout cas, l'Etat peut appuyer, parce qu'au fond derrière la désindustrialisation des territoires, il y a une crise politique. Il y a aujourd'hui des Françaises et des Français qui vivent dans les territoires éloignés, qui ne croient plus à la puissance publique. Donc oui on a mis en place un programme, je vous annonce aujourd'hui d'ailleurs, qui va être triplé, donc on va mettre 100 millions d'euros sur la table pour accompagner les communes qui souhaitent réindustrialiser leur territoire et passer des industries d'hier aux industries de demain.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
100 millions d'euros, ça paraît dérisoire par rapport à la valse des milliards habituelle…

CELINE ASSELOT
Et ça va suffire…

ROLAND LESCURE
Oui, alors en fait, on a un programme plus vaste qui s'appelle France 2030, c’est 54 milliards d'euros pour dessiner la France de 2030. Mais parmi, j'allais dire cette grande rivière, il y a quelques ruisseaux extrêmement importants. 100 millions ça paraît peu, mais pour une commune dans un territoire éloigné, qui se demande même si elle va pouvoir industrialiser son territoire, l'Etat est prêt à l'accompagner dès aujourd'hui, France2030.gouv.fr, ils vont pouvoir avoir de l'aide de manière à déjà étudier la possibilité qu'on puisse installer par exemple une usine de recyclage de batteries là ou tel ou tel centre de décolletage risque d'être à risque.

CELINE ASSELOT
Sauf que c'est aussi une question de formation, de recrutement, comment on fait pour répondre à ces questions ?

ROLAND LESCURE
Vous avez raison, c'est essentiel. Moi, mon triangle ça va être : on décarbone la France, ont réinvesti les territoires, mais oui, on forme les gens, les jeunes d'abord. aujourd'hui, quand vous demandez aux jeunes ce qu'ils pensent de l'industrie, ils vous disent : ça pollue, c’est difficile ça paie pas. La réalité c'est que l'industrie aujourd'hui, c'est là que la décarbonation va se faire, ça dépollue. L'industrie ça paie, plutôt mieux que les services…

CELINE ASSELOT
Mais ça fait des années que l’on tente justement de changer l’image de l’industrie auprès des jeunes.

ROLAND LESCURE
Oui, mais on a déjà un peu changé la dynamique. Vous savez qu’on a 700 000 apprentis en France aujourd'hui, il y en avait à peine plus de 300 000 il y a 5 ans, l'objectif c'est d’en avoir un million. Il faut travailler sur les lycées professionnels, moi j'ai déjà rencontré ma collègue Carole GRANDJEAN qui s'occupe de l'Enseignement professionnel, on va travailler la main dans la main parce qu'au fond si vous industrialisez les lycées professionnels, en faisant en sorte que les entreprises y aillent davantage, y aillent présenter les métiers de l'industrie, qui sont des beaux métiers, les jeunes s'y intéresseront davantage, et on aura à la fois des emplois pour eux et des industries, des usines dans les territoires, donc c'est vraiment du gagnant-gagnant. Ce n’est pas gagné, il va falloir travailler fort, mais je suis convaincu qu'avec de la volonté et un peu d'envie on va y arriver.

CELINE ASSELOT
Restez avec nous Roland LESCURE. 08h50 sur France Info, tout de suite le Fil info pour faire le point sur l'actualité de ce lundi 1er août, c'est avec William GAY COSTA.

Fil Info

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Roland LESCURE, vous avez évoqué le chiffre de 20 milliards d'euros, c’est le premier texte pouvoir d'achat, celui de Bruno LE MAIRE, vraisemblablement l'addition va être un peu plus élevée, il y a notamment… c'est près de 10 milliards, 9,7, pour financer la renationalisation d'EDF à 100%, l'entreprise publique est en train de sombrer aujourd'hui.

ROLAND LESCURE
Non. Alors vraiment…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Elle va très mal.

ROLAND LESCURE
Non, elle a eu, vous le savez, un certain nombre d'enjeux techniques opérationnels, assez préoccupants, il faut le reconnaître, puisqu’un certain nombre de centrales nucléaires sont aujourd'hui à l'arrêt à un moment où on préférait qu'elles fonctionnent à plein, et ça va être un des défis importants de la nouvelle direction, il faut le reconnaître, d'améliorer la performance opérationnelle de l'entreprise. L’entreprise est également endettée, c'est vrai, parce qu'elle fait face à des investissements importants, et ça va continuer. L’idée de la nationalisation c'est sur une activité extrêmement régalienne, l’industrie nucléaire on ne peut pas faire plus régalien, que ce soit l'Etat, qui était déjà actionnaire à plus de 80%, qui prenne la totalité du capital pour accompagner l'entreprise dans son développement face, on l'a dit tout à l'heure, à un impératif climatique, on est convaincu, ce n’est pas le cas de tout le monde au Parlement, que le nucléaire c'est la solution, c'est une des deux solutions au réchauffement climatique, il faut investir dans cette entreprise qui va au contraire continuer à se développer, absolument pas à sombrer.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Emmanuel MACRON parie sur l’EPR, il est question d'en construire six, six nouveaux EPR, celui de Flamanville est toujours en retard, 10 années de retard, des surcoûts en cascade, il y a le fait d'avoir été obligé de vendre aussi davantage d'électricité nucléaire à bas prix à des concurrents, le PDG sortant, LEVY, lui s'en est plaint, il est remercié, c'est une entreprise en crise en réalité Roland LESCURE.

ROLAND LESCURE
Alors, Jean-Bernard LEVY il n’est pas remercié, il arrive à la fin de son deuxième mandat…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Disons qu’il partira avant le terme.

ROLAND LESCURE
Il est rare que des PDG d'EDF fassent plus de deux mandats, en fait ce n’est jamais arrivé, donc de ce point de vue là on arrive plutôt au cycle naturel de renouvellement. L’EPR de Flamanville, vous avez raison, moi je suis déçu, j'avais visité l’EPR de Flamanville, je pense que c'était au printemps 2018, j'étais élu depuis un an…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C’est pour l’instant un échec industriel.

ROLAND LESCURE
Et à l’époque on annonçait un lancement début 2019, on est trois ans plus tard et le courant ne sort toujours pas de l'EPR de Flamanville, donc ça il faut reconnaître c'est une déception, et le défi de la nouvelle direction ça va être de changer l'ambiance autour de ça, de montrer que l’EPR peut être un succès. il y a des pays dans le monde dans lesquels les EPR tournent et tournent à plein régime, il faut qu'on montre que la France est capable de le faire, et là encore on retrouve ce qu'on disait tout à l'heure, c'est un défi de formation, c'est un défi d'expertise, on a besoin que dans les lycées professionnels on forme les gens qui vont pouvoir construire et entretenir les centrales nucléaires d’aujourd’hui et de demain. On a aujourd'hui un manque de main-d’oeuvre criant dans le nucléaire, c'est décevant, il faut qu'on s'y attelle, parce que c'est essentiel pour l'avenir de l'industrie française, des territoires et, au fond surtout, de la lutte contre le réchauffement climatique qui doit tous nous rassembler.

CELINE ASSELOT
Mais ne faudrait-il pas en discuter de façon plus longue avec l'ensemble de la représentation nationale parce que, vous le disiez, c'est un chantier qui va engager la France et sa politique énergétique pendant des dizaines d'années, si ce n'est plus, est-ce qu’on ne l’a pris un peu pendant une campagne électorale, cet engagement, un peu à la va-vite, sans forcément se donner le temps du débat ?

ROLAND LESCURE
Moi j'ai été président de la commission des affaires économiques dans le dernier mandat, et je peux vous dire qu'on a eu beaucoup de débats autour de la politique énergétique, on a débattu autour de ce qu'on appelle la PPE, programmation pluriannuelle de l'énergie, et on y revient, puisqu'en 2023 on débattra à nouveau de la politique pluriannuelle de l'énergie de la France pour les années qui viennent, donc les débats au Parlement ils ont lieu. La réalité c'est que, aujourd'hui, pour accélérer, je dirais la redynamisation d'EDF, il fallait le faire vite, ça avait été annoncé pendant la campagne, et j’ai bien compris Emmanuel MACRON a été élu sur un programme dont la nationalisation d'EDF faisait partie, on a eu l'occasion d'en débattre, vous l'avez dit, parce qu'il fallait voter la ligne de crédit qui permettrait de le faire, et de ce point de vue-là il y a eu un débat à l'Assemblée, il y en aura sans doute un au Sénat cette semaine…

CELINE ASSELOT
Il va falloir accélérer quand même, deux jours pour discuter de tous les aspects très nombreux dont on vient de parler depuis une vingtaine de minutes qui constituent ce grand paquet de mesures en faveur du pouvoir d'achat.

ROLAND LESCURE
Moi je pense que certains, en tout cas à mes collègues à l'Assemblée dont je salue ici la résilience et la détermination, je parle des collègues de la majorité qui ont eu parfois à vivre face à un ping-pong un peu anathémique entre l'extrême droite et l'extrême gauche, on trouvait que ça a duré quand même assez longtemps. 4 jours pour un paquet pouvoir d'achat, plus 2 ou 3 jours pour un projet de loi de finances rectificatif, pour une 1ère lecture à l'Assemblée. On va avoir aussi, on a déjà eu 3 jours au Sénat, on va en avoir 2, 3 de plus cette semaine.

CELINE ASSELOT
L’objectif, si j'ai bien compris, c'est ce que l'adoption définitive arrive la semaine, c'est quand même un calendrier très serré, vous en êtes d’accord.

ROLAND LESCURE
Oui, c’est un calendrier resserré, mais on fait face à une urgence. On fait face à une urgence. Le choc inflationniste, c'est maintenant, ce n’est pas dans 3 mois. Moi j'ai été assez frappé pendant le 1er mandat qui a été le mien, puisque c'était mon 1er mandat, du fait que le temps parlementaire est parfois franchement un peu long et pas tout à fait en phase avec la réalité de l'urgence économique et sociale auquel on fait face.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Roland LESCURE, vous avez failli hériter du perchoir, vous étiez candidat à la présidence de l'Assemblée nationale, vous diriez quoi, il y a trop de débats aujourd'hui, il y a trop d'amendements, il y a trop d'opposition ?

ROLAND LESCURE
Non, moi je trouve qu'au fond ces débats-là, alors c'est vrai qu'on a l'écume des jours…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Il faut le rappeler, la majorité relative, ce qui est un peu pour vous un handicap quand même.

ROLAND LESCURE
Et ça rend évidemment les débats un peu plus compliqués. Il y a l'écume des jours qui est, on se lève le matin, et on entend que dans la nuit…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C’est quoi, c’est même pas mal ?

ROLAND LESCURE
Non, je pense que c'est l'essentiel est ailleurs. Il y a des diversions qui sont les esclandres, les coups de gueule qu'on voit en général le matin quand on se réveille, on entend tel ou tel esclandre qui a eu lieu dans la nuit, la réalité c'est quand vous prenez du recul par rapport à ce qui a été voté la semaine dernière, ce sont de très belles lois, qui ont été votées avec plus de 70% des parlementaires présents, qui ont voté pour. Moi je suis vraiment effaré de voir, je dirais la gauche progressiste, pro-européenne, ne pas voter cette disposition. Que l'extrême gauche qui a théorisé la conflictualité permanente de l'Assemblée nationale, ils l'ont fait dans le mandat précédent, ils vont continuer à le faire maintenant, mettre le " Bololo ", je le comprends, c'est de bonne guerre, mais que le Parti socialiste et certains écologistes ne votent pas des dispositions qui augmentent les minima sociaux, qui augmentent les retraites, qui augmentent le point des fonctionnaires, qui finalement donnent, allez, plus de 100 € à une jeune mère célibataire ou un père célibataire avec un enfant, dans le portefeuille, par mois, dès maintenant, dès septembre, moi je suis vraiment surpris qu'on en arrive là. Je comprends que tels les Bourgeois de Calais ils soient allés à Canossa pour faire une alliance contre-nature, de la carpe et du lapin, d'une gauche vraiment improbable, qui de mon point de vue est irréconciliable, elle se réconcilie sur le dos des pouvoirs d'achat des Français, moi j'en suis déçu et vraiment surpris.

CELINE ASSELOT
Commencer un nouveau mandat en disant : il faut aller plus vite, les débats sont parfois stériles, les oppositions ont sans doute de mauvaises raisons de s'opposer, c'est un peu compliqué quand même, vous n’allez pas vous faire que des amis au sein des parlementaires.

ROLAND LESCURE
Je ne dirais pas que les débats ont été stériles. Il y a eu je le répète l'écume des jours, il y a eu du bruit, et au fond, il y a eu un vrai travail de fond, avec des dizaines d'amendements qui ont été acceptés, des centaines d'amendements qui ont été rejetés, et ça c'est le jeu démocratique.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C’est vive la majorité relative, nous dit Roland LESCURE.

ROLAND LESCURE
Eh bien moi j'ai vécu au Canada pendant 10 ans, ce qu'on appelle là-bas des gouvernements minoritaires, ils en ont l'habitude, nous on n'en avait pas l'habitude, donc on apprend à débattre, on apprend à faire des compromis, j'allais dire tant mieux ou tant pis, c'est comme ça, les Français ont choisi, donc on vit avec.

CELINE ASSELOT
Merci beaucoup Roland LESCURE d'avoir accepté notre invitation.

ROLAND LESCURE
Merci à vous.

CELINE ASSELOT
Ministre délégué en charge de l'Industrie. Merci à vous Jean-François ACHILLI, je vous dis à demain.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 2 août 2022