Déclaration de Mme Patricia Mirallès secrétaire d'État chargée des anciens combattants et de la mémoire, en hommage aux combattants de l'opération Jubilee, une attaque menée par les Alliés à Dieppe contre l'armée allemande en août 1942, à Dieppe le 18 août 2022.

Intervenant(s) :

  • Patricia Mirallès - Scrétaire d'État chargée des anciens combattants et de la mémoire

Circonstance : 80ème anniversaire du raid de Dieppe

Prononcé le

Texte intégral

Honorable ministre des Langues officielles, responsable de l'Agence de promotion économique du Canada Atlantique,
Messieurs les Ambassadeurs,
Madame la chargée d'affaires, cheffe de mission par intérim,
Monsieur le Préfet,
Monsieur le Député,
Monsieur le Maire de Dieppe,
Général,
Mesdames et messieurs, membres d'associations et porte-drapeaux,
Mesdames et messieurs, en vos grades et qualités,


Vous le savez, nous commémorons aujourd'hui un événement singulier.

Celui d'une bataille terrible que personne n'a oubliée. Ni au Canada pour qui l'opération Jubilee est tout particulièrement un épisode douloureux, ni en Grande-Bretagne, ni aux Etats-Unis, ni en France. Et encore moins ici, à Dieppe, qu'ailleurs.
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C'est aujourd'hui l'anniversaire d'une opération militaire d'un genre nouveau à l'époque, qui jamais n'avait été menée jusqu'alors.

Mais nous commémorons aussi une défaite militaire pour les forces alliées. Des milliers de morts en quelques heures. Des centaines de blessés, des milliers de soldats faits prisonniers et emmenés en Allemagne. L'opération Jubilee fut un échec.

Cela n'a pourtant rien à voir avec notre devoir de nous souvenir de ces hommes et de les honorer ce soir.

Il y a 80 ans, à la même heure, 6 000 soldats s'apprêtent à lancer pour la première fois dans la Seconde Guerre mondiale, un débarquement en Europe. Certes, l'objectif n'est pas de prendre position durablement sur le sol français. Il s'agit d'un raid, d'une attaque éclair, pour tester les défenses allemandes, avant de se retirer. Mais c'est une première, audacieuse.

Plusieurs régiments canadiens de chars et d'infanterie et des pilotes de l'Aviation royale du Canada forment la plus importante partie des troupes. Près de 5 000 soldats venus de presque toutes les provinces du pays : l'Ontario, l'Alberta, le Québec, le Saskatchewan, le Manitoba, la Colombie britannique... Pour nos amis canadiens, Dieppe reste l'épisode le plus meurtrier de l'histoire de leur armée depuis un siècle.

La Grande-Bretagne, d'où partent les troupes, envoie, elle, au combat plus de 1 000 soldats parmi lesquels des commandos des forces spéciales et les pilotes de la Royal Air Force dont les faits d'armes pendant la bataille d'Angleterre avaient fait la réputation, déjà à l'époque.

Une cinquantaine de rangers américains sont là et la part1c1pation française est modeste mais ô combien symbolique ! Quatre navires des Forces Navales de la France Libre appuient l'opération et 15 fusiliers marins français débarquent. 3 d'entre eux trouveront la mort ce 19 août 1942.

Pour tous, la détermination est entière. Leur engagement au combat est total.

Mais face à eux, l'armée allemande se prépare depuis des mois et a érigé le mur de l'Atlantique. Toute la région de Dieppe a fait l'objet d'un travail d'organisation défensive. Réseaux barbelés sur les plages, mitrailleuses et mortiers installées dans des casemates. Les sorties de plage sont barrées par des mines antipersonnel et des road blocks en béton. 5 blockhaus avec des batteries d'artillerie commandent l'ensemble de la côte.

A 3 heures du matin, ce 19 août 1942, plusieurs navires britanniques tombent sur un convoi allemand parti de Boulogne-sur-Mer. L'engagement naval est immédiat : les soldats des forces alliées ne bénéficieront même pas de l'effet de surprise en arrivant sur la côte.

Venus de plusieurs pays, avec des parcours de vie parfois très différents, ils étaient tous frères d'armes et leur bravoure a marqué nos mémoires.

Le lieutenant-colonel Cecil Meritt du South Saskatchewan Regiment venait de Vancouver. Débarqué au petit matin sur la plage de Pourville, il fit preuve d'un courage sans pareil. A quatre reprises, il franchit un pont sous les tirs déchaînés de l'artillerie allemande, pour mener ses hommes de l'autre côté, par petits détachements. Blessé deux fois, il parvient malgré tout à organiser la retraite de son bataillon et met sur pied une arrière-garde qui permet à des centaines d'hommes de rembarquer pour l'Angleterre.

Lord Lovat, commandant de la première brigade spéciale des commandos britanniques, qui avec ses 160 hommes parvient, de Varengeville, à remonter le cours de la rivière pour pénétrer les terres et détruire l'une des terribles batteries de canons de 150 qui contrôlent l'entrée du port de Dieppe. « Le plus doux des hommes qui ait jamais sabordé un bateau ou tranché une gorge», disait de lui le premier ministre britannique Winston Churchill.

Le second lieutenant Edouard Loustalot avait 23 ans. Le seul lien, bien modeste, de ce jeune Américain avec la France était la Louisiane où il était né. A Berneval, il prend le commandement de ses hommes après que son capitaine a été tué. Blessé à trois reprises, il est finalement fauché par une rafale en escaladant la falaise. Il est le tout premier soldat américain mort au combat en Europe durant la Seconde Guerre mondiale.

Le lieutenant français Francis Vourch est fusilier marin. Il fait partie du bataillon qui quelques semaines plus tard sera baptisé d'un nom désormais fameux, le commando Kieffer.

Et tous les autres. Tous ces soldats, moins célèbres, mais dont l'attitude ne fut pas moins héroïque. Tous ces hommes venus se battre sur une terre que la majorité d'entre eux n'avait jamais foulée, pour notre Liberté.

Nous nous souvenons d'eux.

Avec le recul, les historiens nous prouvent aujourd’hui que le courage de ces soldats, aussi grand fut-il, ne pouvait rien ce jour-là pour éviter une terrible défaite. Mais ce sont aussi les historiens qui démontrent que ces hommes, par leurs actions de bravoure, ont contribué dans la durée de la guerre à la réussite des plus grandes opérations alliées en Europe: les débarquements de l'année 1944, deux ans plus tard.

Et puis, l'Histoire n'est pas la mémoire.

C'est avec admiration que nous devons nous rappeler de leur abnégation. En 1942, ce ne sont pas les plages qui nous entourent que ces hommes ont attaquées.

C'est la "forteresse Europe "comme l'appelait la terminologie de l'occupant allemand à l'époque. La« Forteresse Europe», réputée imprenable et invincible.

Oui, l'opération Jubilee fut un échec. Mais comment penser aujourd'hui que le sacrifice de ces milliers d'hommes fut vain ?

Imagine-t-on un instant que l'héroïsme des tout premiers résistants français, ceux du Groupe du musée de l'Homme ou de Combat, qui presque tous furent exécutés ou déportés, ait pu être inutile ? Les noms de Paul Rivet, de Pierre Brossolette, de Germaine Tillon, ceux d'Henri Frenay ou de Berty Albrecht, sont aujourd'hui les symboles de valeurs précieuses. Et leurs parcours permettent de faire vivre ces valeurs et de les transmettre.

Ainsi en est-il des soldats qui menèrent le raid de Dieppe.

Il y a un mois, dans un ses discours, le président de la République française rappelait cette citation de l'historien grec Thucydide qui, à propos des guerres antiques du Péloponnèse, disait « La force de la cité ne réside ni dans ses remparts, ni dans ses vaisseaux, mais dans le caractère de ses citoyens ». Le président Emmanuel Macron expliquait alors combien la force morale, à commencer par celle des militaires, était un élément essentiel dans la cohésion de la Nation.

Les hommes de l'opération Jubilee en sont pour moi des exemples marquants.

Leur sang versé nous oblige à ne pas oublier les principes qu'ils ont incarnés: l'esprit de corps, le sens du devoir, la grandeur de la Liberté et nous engage à faire comprendre l'importance de ces principes aux générations futures.

Je vois dans cette assistance des collégiens français et de jeunes Canadiens. Votre participation à cette cérémonie, ce soir, vous impose une importante responsabilité : celle de reprendre le flambeau du souvenir et de le transmettre à votre tour.

L'histoire de l'opération Jubilee reste aussi une leçon permanente sur la complexité de la guerre moderne.

Elle rappelle la difficulté des interventions combinées ou interarmées qui sont aujourd'hui la base de toutes nos opérations.

L'unité, la coordination et la communication furent des paramètres déterminants du raid de Dieppe. Elles le sont toujours aujourd'hui, vous le savez. Il nous suffit, au moment où la guerre reprend en Europe, de mesurer l'importance en Ukraine du travail avec nos alliés, de celle des actions concertées de l'OTAN, pour nous en convaincre.

Le raid de Dieppe, avec l'action des rangers américains et des commandos britanniques, nous a aussi démontré l'importance vitale des forces spéciales. Les actions de l'armée française en opérations extérieures ces dernières années nous ont montré que cette importance n'avait pas faibli.

Les leçons de l'opération Jubilee il y a quatre-vingts ans restent des leçons pour aujourd'hui.

Toutes ces raisons rendent notre présence à tous, ici, ce soir, indispensable.

Pour que nous n'oubliions jamais et peut-être surtout pour nous rappeler le devoir qui est le nôtre de faire que les plus jeunes n'oublient pas.

Une société qui ne se souvient pas de ses morts cesserait d'être une société. C'est pourquoi les soldats du raid de Dieppe ne seront pas oubliés, ni leurs familles, ni leurs tombes, ni leurs drapeaux.

Des sociétés qui refuseraient de regarder leur passé avec lucidité seraient condamnées à l'errance à l'heure des choix stratégiques, quand se décide le sort des Nations.

C'est en nous souvenant des hommes qui se sont battus ici et en affirmant notre responsabilité de transmettre leurs histoires et les valeurs qu'ils ont défendues que nous rendrons le mieux hommage à leur combat et à ce qu'ils nous ont donné.


Vive la République, Vive la France.


Source https://www.defense.gouv.fr, le 24 août 2022