Déclaration de M. Sébastien Lecornu, ministre des armées, en hommage aux résistants de Mortemer fusillés par les Allemands en août 1944 , à Lisors le 4 septembre 2022.

Texte intégral

Mesdames, messieurs les parlementaires,
Monsieur le préfet,
Monsieur le maire,
Mesdames, messieurs les élus,
Monsieur le président du Comité du souvenir,
Mesdames, Messieurs,


Dans cette forêt où se sont joués mille destins depuis l’aube des temps, les temps sombres en ont fait naître mille nouveaux. Les onze destins tombés au croisement de la fontaine Sainte-Catherine les 24 et 25 août 1944 sont de ceux-là. Dans la force de leur jeunesse, ils avaient choisi de se battre pour la France.

Sans doute ignoraient-ils l’étendu des risques qu’ils prenaient en s’aventurant dans cette forêt de hêtres, où s’alignent à l’infini des troncs longilignes qui nous cachent autant qu’ils nous surprennent. Sans doute n’en avaient-ils parlé à personne, pas même à leur mère, pas même à leur fiancée : l’affaire était trop grave et elles les en auraient sûrement empêchés.

Le 23 août 1944, ils sont partis le cœur vaillant, sans doute sifflaient-ils discrètement ce chant des Partisans qu’ils entendaient sur Radio Londres. Quelques heures plus tôt, ils avaient tous répondu à l’appel de Jean Balmino, un homme droit comme on en connaissait peu : un homme qui avait tout abandonné pour ne pas collaborer. Sans doute l’auraient-ils suivi jusque sous les balles ennemies : désormais, douter ne nous est plus permis…

Ce soir-là, le petit groupe avait compris que les Allemands passeraient par la forêt de Lyons pour se retirer face à l’avancée des Alliés, pour se protéger dans les sous-bois des avions qui les pilonneraient sur les grands axes. Croupis sous les bosquets, ils attendaient le cœur palpitant l’arrivée du groupe allemand. Bientôt les pas se rapprochaient, au loin les mots plein de consonnes de ces hommes en vert de gris se sont fait de plus en plus bruyants. Dans un grand frisson, chacun s’est mis en joug, et le doigt sur la gâchette de leur fusil, chacun a visé un soldat. Une seconde peut alors jouer le tour d’un destin : l’arme automatique qui devait assurer la réussite de l’opération s’était enrayée, il ne restait alors plus qu’à courir et espérer qu’entre les balles des Allemands, chacun pourrait s’échapper. Ce 23 août était un jour béni : tous les hommes avaient réussi à regagner le camp.

Etait-ce l’adrénaline, la fougue d’une nuit d’été, le désir d’en découdre ou celui de ne pas abandonner : inconscients face au danger, ils décidèrent cette nuit-là de recommencer. Le lendemain à l’aube, un groupe de six téméraires, armés de quatre mitraillettes et de deux revolvers, se poste en embuscade près de la source de la fontaine Sainte Catherine. Il ne faudra pas longtemps pour que l’occupant ne s’ébranle sur eux, les chassant de leurs baïonnettes à travers chaque taillis, jusqu’à les encercler dans ce qui était leur camp, cette clairière devenue la croix des fusillés.

Un jour durant, cinq jeunes y furent torturés, mutilés, lacérés, leurs ongles arrachés. Nul ne saura jamais si l’un a parlé ou si d’autres ont dénoncé. A quoi bon ? Ils furent tous fusillés !

Trois de leurs camarades furent rattrapés, exécutés et enterrés non loin de là.

Au village, d’autres membre du groupe seront bientôt arrêtés, disparaissant à bord d’un command-car allemand à tout jamais.

Ces onze cœurs vaillants, frères de maquis et copains de sang, tout juste adultes, encore un peu enfants, sont morts dans un même cri pour que vive leur pays. Et pour que vive leur mémoire répétons leurs noms car nous leur devons tant : ils s’appelaient Jean Vallat, Guy Léon, Achille Saquépée, Henri Petas, Emile Schmitt, Jean Bélliard, Gilbert Ouvry, René Loucopoulos, Jean Balmino, André Beauclé et André Derly.

Que chacun se souvienne qu’ils ont donné leur vie pour la Patrie.


Dans cette forêt où se sont joués mille destins, les héros ne sont pas toujours ceux auxquels on s’attend. Une femme résistait en chantonnant à travers les prés. Elle s’appelait Huguette Verhague. Lorsqu’un avion tombait, elle s’en allait le retrouver, et si c’était le jour, c'était sans doute des américains, alors elle chantait : "Yankie Doodle Dandy" [Yanki doudel dann’di]. Et si c’était de nuit, c'était certainement des anglais, et la chanson devenait : " It is a long way to Tipperaray " [it is ae lonng ouai tou tiperarai].

Elle recueillait alors les aviateurs dans son grenier, les nourrissant et les protégeant des Allemands, auxquels elle offrait dans leur langue mille mensonges dont elle avait le secret, le temps pour ses hôtes de courir se réfugier dans la forêt. Le 23 août, Huguette Verhague accueillait deux aviateurs alliés qui ont participé à la première opération ratée aux côtés des jeunes fusillés. Comme tout le village, ce massacre l’avait bouleversée, elle aidera plus tard la veuve de Gilbert Ouvry à constituer le dossier de Pupille de la Nation pour son fils Henri. Elle mourra plusieurs années plus tard, aveugle et misérable.

Puisse cette cérémonie faire qu’elle ne tombe jamais dans l’oubli.


Les milles destins qui se sont joués dans cette forêt ont chacun leur singularité, les uns se cachaient, les autres attaquaient. On retrouvait toute la France dans ce petit bout de Normandie, des réfractaires du S.T.O venus s’y réfugier en vélo depuis Paris, des aviateurs alliés qu’un tir avait fait atterrir précipitamment dans les fourrées, des groupes de résistants de la Confédération Notre Dame ou de l’Organisation de la Résistance Armée. Chacun y cachait des armes, des renseignements et de lourds secrets.

Dans l’Eure, l’armée des ombres était partout, préparant l’arrivée des troupes alliées que l’on attendait depuis le 6 juin, leur prêtant main forte, les armes à la main. 4 502 résistants (Source : Archives départementales de l’Eure) agissaient dans le département, avec à leur tête le commandant Breteuil, nommé chef militaire de l’armée secrète pour l’Eure en 1943.

A l’image des fusillés de Mortemer, ils étaient agriculteurs, garagistes, bûcherons, cheminots, fonctionnaires, étudiants ou employés. Ils étaient des Français comme nous sommes là, des Français simples, des Français droits.

Les uns avaient choisi de mener le combat dès 1940, au sein de la confrérie Notre-Dame ou du groupe Hector, qui sera infiltré et anéanti par les nazis en 1941. Bientôt ils seront rejoints par Libé-Nord, Résistance ou Vengeance, et dans chaque village quelques hommes et quelques femmes s’organisent pour renseigner, saboter, cacher des espions, récupérer des armes ou distribuer des tracts.

Quand le 5 juin au soir, le commandant Breteuil apprend l’annonce du Débarquement, il donne l’ordre à ses troupes de se tenir prêtes au combat et de harceler sans répit les troupes allemandes, pour les empêcher de rallier les plages du Calvados et permettre l’avancée des Alliés. Alors, cette armée secrète qui s’organisait dans l’ombre sort aux quatre vents, et au détour d’une ruelle, à la croisée d’un chemin, ce sont mille combats qui commencent pour l’Occupant.

Ces actes de bravoure, beaucoup le paieront de leur vie, après des arrestations qui les mèneront en déportation ou au peloton d’exécution. Les représailles des Allemands contre le maquis Surcouf, contre les résistants de Quillebeuf, d’Évreux, du maquis des Landes à Chéronvilliers et de celui de Barc seront sans pitié, sans moral et sans honneur. Mais les nazis sont harcelés, et le prix des vies de ces centaines de héros finiront par payer : fin août 1944, l’Eure sera libérée par les Alliés, quand ses communes ne se seront pas libérées d’elles-mêmes.


Ne les oublions pas, ces jeunes âmes emplies de courage, emportées par l’Histoire pour que vive la flamme de l’espoir. Ils s’en sont allés le cœur gros sous les balles des kommandos, mais face aux ennemis, leurs voix ont toutes poussé un cri qui résonne encore aujourd’hui : " Vive la France " !

Pour eux donc, et pour leur dire merci :

Vive la République !
Vive la France !


Source https://www.defense.gouv.fr, le 20 septembre 2022