Interview de Mme Catherine Colonna, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à BFM TV le 27 septembre 2022, sur le conflit en Ukraine et notamment les désertions de soldats russes suite à la mobilisation partielle.

Texte intégral

Q - Bonsoir Catherine Colonna. Merci beaucoup, Madame la Ministre, de prendre la parole ce soir en direct depuis l'Institut français de Kiev, la capitale ukrainienne, où vous venez de rencontrer il y a quelques instants le président Zelensky. Sept mois que dure la guerre, que vous a-t-il dit de la situation actuelle sur le terrain ?

R - Bonsoir et merci de votre invitation. Je suis venue à Kiev porter à nouveau un message d'amitié et de soutien. Dans ce cadre, j'ai rencontré le président Zelensky, avec lequel nous avons parlé de l'aide qu'apporte la France sur les plans humanitaire, économique mais aussi militaire. Et puis nous avons parlé beaucoup des référendums, puisque l'une des actualités d'aujourd'hui, ce sont ces faux référendums que la Russie organise dans un certain nombre de zones qu'elle occupe, et qui doivent appeler de la part de la communauté internationale une réponse claire. Ils n'ont aucune légitimité, aucune valeur, nous ne les reconnaîtrons pas et qui plus est, ils entraîneront des sanctions de la part de la France, de l'Europe et d'autres Etats de la communauté internationale.

Q - Donc la France condamne a priori bien entendu le résultat de ces élections.

R - Ne parlons pas d'élections. Il y a de faux référendums qui sont organisés, qui n'ont pas de légitimité. Comment voulez-vous que les gens s'expriment librement sous la contrainte et dans des territoires qui sont occupés par une puissance étrangère ? Les quelques estimations que l'on voit au demeurant sur les résultats montrent qu'il s'agit d'une mascarade : entre 95 et 98% de oui. Ça me semble se passer de commentaires. Il n'y a aucune sincérité dans les votes qui ont pu être exprimés.

Q - Madame la Ministre, on va certainement avoir un résultat positif après ce référendum du point de vue des Russes et des habitants des Républiques séparatistes du Donbass, et sans doute y aura-t-il l'annexion de ces territoires par la Russie. Est-ce que la France, également, condamne l'annexion qui pourrait être décidée par Vladimir Poutine ?

R - Eh bien, après ces faux référendums, ces simulacres de référendums, nous adopterons des sanctions. Certains Etats l'ont déjà fait. L'Union européenne est en train de mener des consultations pour adopter un huitième train de sanctions dans les jours qui viennent, très rapidement. Et puis parallèlement, nous avons, au Conseil de sécurité qui est sous présidence française au cours de ce mois de septembre, engagé des discussions en vue de l'adoption d'une résolution. Si la Russie veut y apporter son veto, croyez-moi, elle sera seule, et une fois de plus, ça ne fera que signer son isolement sur la scène internationale. Personne ne la soutient. Et donc il faudrait réfléchir avant de franchir un pas supplémentaire qui, bien sûr, s'il était franchi, ne pourrait qu'entraîner une nouvelle condamnation. Ça n'a aucune valeur juridique d'aucune sorte.

Q - Eh bien, justement, la Russie poursuit son chantage nucléaire. Cette fois, c'est l'ancien Président et numéro 2 du Conseil de sécurité russe, Dmitri Medvedev, qui dit que Moscou peut utiliser des armes nucléaires stratégiques. Quelle est votre réaction après cette nouvelle escalade verbale et cette provocation ?

R - Je ne crois pas que les propos de M. Medvedev appellent beaucoup de commentaires. Ceux du président Poutine, qui avait déjà fait des sous-entendus nucléaires plutôt déplacés, ont reçu réponse de la part du Président de la République la semaine dernière à New York. Il a observé à juste titre qu'il faudrait s'abstenir de toute rhétorique escalatoire, et ceci vise la Russie, qui a fait un certain nombre de gestes d'escalade qui traduisent sans doute la difficulté qu'elle rencontre sur le terrain, ici en Ukraine. Et d'autre part, il faut aussi rappeler que les puissances dotées, c'est-à-dire les puissances officiellement détentrices de l'arme nucléaire, doivent se comporter de façon responsable. C'est le rappel qu'a fait la France la semaine dernière, je ne peux que le refaire aujourd'hui.

Q - Madame la Ministre, depuis plusieurs jours, des dizaines, pour ne pas dire des centaines de milliers de Russes quittent la Russie, et notamment des jeunes. Et certains ont même décidé de déserter, de ne pas répondre au recrutement qui a été lancé par le pouvoir. L'Allemagne a décidé d'accueillir les déserteurs russes. Quelle est la position de la France ? Est-ce que la France aussi va les accueillir, et est-ce qu'il y a un consensus au niveau européen sur cette question bien délicate ?

R - On va en discuter entre Européens. Le fait est que l'annonce de la mobilisation partielle ne soulève pas l'enthousiasme dans la population russe et dans la jeunesse russe, c'est le moins qu'on puisse dire. Nous parlerons entre Européens des réponses à apporter. Je vous rappelle que nous nous sommes mis d'accord à l'unanimité, à la fin du mois d'août, pour que nous continuions à ouvrir nos portes aux Russes qui le mériteraient, c'est-à-dire non pas les suppôts du régime et des fauteurs de guerre, mais un certain nombre de citoyens russes qui peuvent et qui doivent avoir accès encore à l'extérieur. Donc, dans ce cadre, les visas peuvent continuer d'être apportés. Et puis, si vous pensez au droit d'asile, eh bien, le droit d'asile, c'est un droit qui est en France constitutionnellement reconnu. Et donc chaque dossier pourra, le cas échéant, être examiné, comme toujours, sur la base d'une situation individuelle, pour vérifier si la personne qui invoque le droit d'asile répond aux critères de la Convention de Genève. Donc nous ne ferons pas d'autre politique que celle d'accueil selon les conventions internationales, telles que nous les pratiquons aujourd'hui.

Q - L'Allemagne parle clairement de l'accueil des déserteurs. Vous n'allez pas jusque-là ? Vous ne dites pas "Oui, la France accueillera les déserteurs russes" ?

R - Il y a eu quelques déclarations allemandes. Je crois que nous en parlons avec eux, ils en parlent avec d'autres, dans des termes peut-être plus classiques, et je crois que sur ce sujet, comme sur la situation sur le terrain, comme sur la situation en Russie même, il faut que nous nous concertions entre Européens avant de prendre des décisions. Elles ont été jusqu'ici mesurées, dans le sens d'une certaine ouverture à l'endroit des citoyens russes qui méritent qu'on puisse les accueillir, et fermes comme il le fallait à l'encontre du pouvoir russe, de ses soutiens et des fauteurs de guerre.

Q - Que vous a dit le président Zelensky, avec qui vous étiez il y a quelques instants, de la situation militaire ? Et au moment où nous parlons, à quelle échéance peut-on imaginer la fin des hostilités, voire la fin de la guerre ?

R - Ce sont deux questions bien différentes. Sur le plan militaire, ici en Ukraine, la contre-offensive qui a été menée par les forces ukrainiennes leur a permis de rencontrer des succès qui sont au minimum des succès tactiques, et l'offensive, la contre-offensive se poursuivra sans doute. Elles ont progressé, les forces ukrainiennes, ces derniers temps, dans la région du Nord-Est, et aussi un peu plus difficilement dans le Sud. C'est une action qui est en cours. Sur votre deuxième question, je crois qu'à ce jour, personne ne peut dire quand la guerre prendra fin. Ce qui est certain en revanche, c'est que pour qu'elle puisse prendre fin, il faudra qu'il y ait un meilleur rapport de forces entre la Russie et l'Ukraine. L'Ukraine est en train de procéder à un certain rééquilibrage, je ne pense pas qu'il soit achevé, et je ne pense pas que d'un côté comme de l'autre, l'heure soit pour le moment encore à l'ouverture à nouveau d'un dialogue. Et pourtant, il est souhaitable, parce qu'après la guerre, il faudra bien faire la paix. Ce sera difficile, mais cela suppose des étapes préalables et un renforcement de la position ukrainienne. D'ailleurs, c'est la raison pour laquelle nous aidons, France, Européens, amis, alliés, nous aidons l'Ukraine par tous les moyens.

Q - Et justement, Madame la Ministre, dans le soutien de la France, il y a l'aide pour identifier les victimes des crimes commis par l'Armée russe pendant cette guerre. Est-ce que vous arrivez avec des nouvelles concernant, par exemple, l'envoi de gendarmes français qui pourront permettre d'assister les Ukrainiens dans les enquêtes qui ont lieu sur les crimes de guerre ? Et puis au-delà de ça, est-ce que le président Zelensky vous a redemandé une aide supplémentaire de la France, notamment une aide militaire ?

R - Alors, oui, sur les crimes de guerre et la lutte contre l'impunité, nous continuons à aider l'Ukraine. Nous l'avions déjà fait dans le passé, avec deux missions d'enquêteurs gendarmes spécialisés. Et aujourd'hui, ma visite, qui vient quelques jours après la réunion du Conseil de sécurité sous présidence française que nous avions consacrée à la lutte contre l'impunité, eh bien, ma visite aujourd'hui coïncide avec l'arrivée d'une nouvelle équipe de gendarmes de la brigade de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, ils sont arrivés aujourd'hui, que j'ai pu présenter au procureur général d'Ukraine et qui seront déployés dès demain dans la région de Kharkiv pour aider aux enquêtes sur les crimes qui ont été commis à Izioum. Et puis par ailleurs, nous poursuivons aussi une aide humanitaire. Je serai demain soir à Marseille pour le départ d'un bateau pour l'Ukraine, la plus grosse opération humanitaire que nous avons jamais réalisée, avec plus de 1000 tonnes d'aide et d'équipements, notamment d'équipements de reconstruction en faveur de l'Ukraine. Donc on aide l'Ukraine par tous les moyens et on le fera aussi longtemps que nécessaire.

Q - Merci beaucoup, Madame la Ministre des affaires étrangères, d'avoir pris la parole depuis Kiev, où vous avez ce soir rencontré le président Zelensky. Bon retour en France et merci d'avoir pris la parole sur BFM TV.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 29 septembre 2022

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